‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 22 sur 49 · DE M. DE STAËL FILS · texte numérisé non relu

DE M. DE STAËL FILS

Il y a ici, dans le manuscrit, une lacune dont j'ai donné l'explication (1), et à laquelle je ne saurais essayer de suppléer. Mais pour mettre le lecteur en état de suivre le récit de ma mère, j'indiquerai rapidement les principales circonstances de sa vie pendant les cinq années qui séparent la première partie de ses Mémoires de la seconde.

Revenue en Suisse après la mort de M. Necker, le premier besoin qu'éprouva sa fille fut de chercher quelque adoucissement à sa douleur, en faisant le portrait de celui qu'elle venait de perdre, et en recueillant les dernières traces de sa pensée. Dans l'automne de 1804, elle publia les manuscrits de son père, avec une notice sur son caractère et sa vie privée (2).

(1) Voyez la préface (édit. 1821).

(2) Du caractère de M. Necker et de sa vie privée (OEuvrcs couipl., t. XVII). C'est l'ouvrage qu\ selon Benjamin Constant et Mme Necker de Saussure, donne l'idée la plus exacte du caractère do Mme de Staël.

La santé de ma mère affaiblie par le malheur exigeait qu'elle allât respirer l'air du Midi. Elle par- \ tit pour l'Italie (l).

Le beau ciel de Naples, les souvenirs de l'antiquité, les chefs-d'œuvre de l'art, lui offrirent des sources de jouissances qui lui étaient restées inconnues jusqu'alors; son âme accahlée par la tristesse sembla revivre à ces impressions nouvelles, et elle retrouva la force de penser et d'écrire.

Pendant ce voyage ma mère fut traitée par les agents diplomatiques de France sans faveur, mais sans injustice. On lui interdisait le séjour de Paris, on l'éloignait de ses amis et de ses habitudes; mais du moins, alors, la tyrannie ne la poursuivait pas au delà des Alpes; la persécution n'avait pas encore été mise en système, comme elle le fut plus tard. Je me plais même à rappeler que des lettres de recommandation, envoyées par Joseph Bonaparte à ma mère, contribuèrent à lui rendre le séjour de Rome plus agréable.

Elle revint d'Italie dans l'été de 1805, et passa une année, soit à Goppet, soit à Genève, où plusieurs de ses amis se trouvaient réunis. Pendant ce temps elle commença à écrire Corinne.

L'année suivante, son amour pour la France, ce sentiment si puissant sur son cœur, lui fit quitter Genève et se rapprocher de Paris, à la distance de quarante lieues, qui lui était permise. Je faisais alors des études pour entrer à l'école polytechnique ; et, dans sa parfaite bonté pour ses enfants, elle désirait surveiller leur éducation d'aussi près que le

(1) Au printemps de 1805.

lui permettait son exil. Elle alla donc s'établir à Auxerre (1), petite ville où elle ne connaissait personne, mais dont le préfet, M. de la Bergerie, se conduisit envers elle avec beaucoup d'obligeance et de délicatesse.

D' Auxerre elle vint à Rouen : c'était se rapprocher de quelques lieues du centre où l'attiraient tous ses souvenirs, toutes les affections de son enfance. Là, du moins, elle pouvait recevoir tous les jours des lettres de Paris; elle avait pénétré, sans obstacle, dans l'enceinte qui lui avait été interdite; elle pouvait espérer que ce cercle fatal se rétrécirait progressivement. Ceux qui ont souffert de l'exil comprendront seuls ce qui se passait dans son cœur. M. de Savoye-Rollin était alors préfet de la Seine-Inférieure : l'on sait par quelle criante injustice il fut destitué quelques années plus tard, et j'ai lieu de croire que son amitié pour ma mère et l'intérêt qu'il lui témoigna pendant son séjour à Rouen ne furent pas étrangers à la rigueur dont il devint l'objet (2).

(1) Elle s'installa auparavant au château de Vincelles, dans le département de l'Yonne (avril 1806).

(2) Savoye de Rollin, avocat général au parlement de Grenoble avant la Révolution, membre du tribunat ; il y parla contre l'institution de la Légion d'honneur. En mai 1804, il appuya la motion faite par Curée d'élever Bonaparte à l'Empire. Il fut nommé successivement substitut du procureur général près la Haute-Cour impériale, puis baron, préfet de l'Eure, préfet de la Seine-Inférieure. Il fut destitué de ce dernier poste pour complicité ou négligence dans l'affaire du receveur de l'octroi Branzon. D'ailleurs, traduit devant la cour impériale de Paris, il fut acquitté; nommé préfet des Deux-Nèthes, il resta à ce poste jusqu'en 1814. — Il semble qu'Aug. de Staël se trompe, en

touche était ministre de la Police. 11 avait pour système, ainsi que le dit ma mère, de faire le moins de mal possible, la nécessité du but admise. La monarcbie prussienne venait de succomber; aucun ennemi sur le continent ne luttait plus contre le gouvernement de Napoléon; aucune résistance à l'intérieur n'entravait sa marche, et ne pouvait donner prétexte à des mesures arbitraires; quel motif y avait-il de prolonger contre ma mère la persécution la plus gratuite? Fouché lui permit donc de venir s'établir à douze lieues de Paris, dans une terre appartenant à M. de Gastellane (1). Ce fut là qu'elle termina Corinne et qu'elle en surveilla l'impression. Du reste la vie retirée qu'elle menait dans cette terre, l'extrême prudence de toutes ses démarches, le très petit nombre de ceux que la crainte de la défaveur ne détournait pas d'aller la voir, devaient suffire pour rassurer le despotisme le plus ombrageux. Mais ce n'était pas assez pour Bonaparte : il voulait que ma mère renonçât à tout exercice de son talent, et qu'elle s'interdît d'écrire, fût-ce sur les sujets les plus étrangers à la politique. On verra même que plus tard, cette abnégation ne suffit pas pour la préserver d'une persécution toujours croissante.

A peine Corinne eut-elle paru (2), qu'un nouvel

affirmant que Mme de Staël ait été pour quelque chose dan» sa disgrâce passagère.

(1) Le château d'Acosta, près Aubergenville.

(2) Dans les derniers jours d'avril 1807, Napoléon se fit lire l'ouvrage à Tilsit par Talleyrand; Corinne ne réussit qu'à lui faire prendre en grippe davantage Mme de Staël. (Comtesse Potocka, Mémoires.)

exil commença pour ma mère, et qu'elle vit s'évanouir toutes les espérances qui, depuis quelques mois, l'avaient consolée. Par une fatalité qui rendit sa douleur plus amère, ce fut le 9 avril, le jour même de l'anniversaire de la mort de son père, que lui fut signifié l'ordre qui léloignait de sa patrie et de ses amis. Elle revint à Goppet le cœur navré, et l'immense succès de Corinne n'apporta que bien peu de distraction à sa tristesse.

Cependant ce que n'avait pu la gloire littéraire, l'amitié y réussit; et, grâce aux témoignages d'affection qu'elle reçut à son retour en Suisse, l'été se passa plus doucement qu'elle n'avait pu l'espérer. Quelques-uns de ses amis quittèrent Paris pour venir la voir; et le prince Auguste de Prusse, à qui la paix avait rendu la liberté, nous fit l'honneur de s'arrêter quelques mois à Goppetavantde retourner dans sa patrie (1).

Depuis son voyage à Berlin, si cruellement interrompu par la mort de son père, ma mère n'avait pas cessé d'étudier la littérature et la philosophie allemandes; mais un nouveau séjour en Allemagne lui était nécessaire pour achever le tableau de ce pays qu'elle se proposait de présenter à la France. Dans l'automne de 1807, elle partit pour Vienne (2), et elle y retrouva, dans la société du prince de Ligne, dans celle de la maréchale Lubomirska, etc., cette

(1) Ce fut en cette année 1807 que se noua à Goppet, entre le prince Auguste et Mme Récamier, cette intrigue qui faillit se terminer par un mariage. Voir notre ouvrage sur Mme de Staèl et Napoléon, ch. xiv.

(2) Elle arriva à Vienne dans les premiers jours de janvier 1808. {Journal de l'Empire, 14 janvier 1808.)

l.'»8 DIX ANNEES D'EXIL

urbanité de manières, cette facilité de conversation, qui avaient tant de charmes à ses yeux. Le gouvernement autrichien, épuisé par la guerre, n'avait pas alors la force d'être oppresseur pour son propre compte, et cependant il conservaitenvers la France une attitude qui n'était pas sans indépendance et sans dignité. Ceux que poursuivait la haine de Napoléon pouvaient encore trouver un asile à Vienne; aussi l'année que ma mère y passa fut-elle la plus calme dont elle eût joui depuis son exil.

En revenant en Suisse, où elle consacra deux années à écrire ses réflexions sur l'Allemagne, elle ne tarda pas à s'apercevoir des progrès que faisait chaque jour la tyrannie impériale, et de la rapidité contagieuse avec laquelle s'étendaient la passion des places et la crainte delà défaveur. Sans doute quelques amis, à Genève et en France, lui conservaient dans le malheur une courageuse et constante fidélité; mais quiconque tenait au gouvernement ou aspirait à un emploi commençait à s'éloigner de sa maison, et à détourner les gens timides d'y venir. Ma mère souffrait de tous ces symptômes de servitude, qu'elle discernait avec une incomparable sagacité; mais plus elle était malheureuse, plus elle éprouvait le besoin d'écarter de ce qui l'entourait les peines de sa situation et de répandre autour d'elle la vie, le mouvement intellectuel que semblait exclure la solitude.

Son talent pour la déclamation était le moyen de distraction qui avait le plus de puissance sur elle-même, en même temps qu'il variait les plaisirs de sa société. Ce fut à cette époque que, tout en

travaillant à son grand ouvrage sur Y Allemagne. elle composa et joua sur le théâtre de Goppet la plupart des pièces que je réunis dans ses œuvres posthumes, sous le titre d'Essais dramatiques (I).

Enfin au commencement de l'été 1810, ayant achevé les trois volumes de Y Allemagne, elle voulut en surveiller l'impression à quarante lieues de Paris, distance qui lui était encore permise, et où elle pouvait encore espérer de revoir ceux de ses amis dont l'affection n'avait pas fléchi devant la disgrâce de l'Empereur.

Elle alla donc s'établir près de Blois, dans le vieux château de Ghaumont-sur-Loire, que le cardinal d'Amboise, Diane de Poitiers, Catherine de Médicis et Nostradamus ont jadis habité. Le propriétaire actuel de ce séjour romantique, M. le Ray, avec qui mes parents étaient liés par des relations d'affaires et d'amitié, était alors en Amérique. Mais, tandis que nous occupions son château, il revint des États-Unis avec sa famille; et, quoiqu'il voulût bien nous engager à rester chez lui, plus il nous en pressait avec politesse, plus nous étions tourmentés de la crainte de le gêner. M. de Salaberry nous tira de cet embarras avec la plus aimable obligeance, en mettant à notre disposition sa terre de Fossé. Ici recommence le récit de ma mère.

(1) Tome XVI des OEuvres complètes, comprenant : Agar dans le désert, Geneviève de Brahant, la Sunamite, le Capitaine Kernadec, la Signora Fantastica, le Mannequin et Sapho. Les comédies de Mme de Staël [le Capitaine Kernadec, la Signora Fantastica, le Mannequin) sont écrites avec beaucoup de verve et d'esprit et se lisent encore avec plaisir.

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