‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 23 sur 49 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

CHAPITHE PliEMIER (1)

Séjour de Mine de Staël à Fossé. — Suppression de l'ouvrage sur V Allemagne. — Exil hors de France : lettre du duc de Rovigo à Mme de Staël. — Retour à Coppet.

Ne pouvant plus rester dans le château de Chaumont, dont les maîtres étaient revenus d'Amérique, j'allai m'établir dans une terre appelée Fossé qu'un ami généreux (2) me prêta. Cette terre était

(1) En note : écrit clans Vélc de 1811. — S'il en faut croire cette note, qui n'est pas de la main de Mme de Staël, ce récit de la suppression de /' Allemagne aurait été rédigé à Coppet en 1811, et non pas en Suède, comme semble le dire le baron Aug. de Staël dans la préface de l'ouvrage. C'est le récit de la fuite de Coppet et du voyage à travers l'Europe qui a été écrit à Stockholm en 1812-1813.

(2) M. de Salaberry {éd. 1821). — Charles Marie, comte d'irumberry de Salaberry, né à Paris le 6 septembre 1766, mort à Fossé le 7 janvier 1847. Emigré, il servit dans l'armée de Condé, puis prit part aux guerres de Vendée comme capitaine de cavalerie sous les ordres de Bourmont. Rayé de la liste des émigrés après la pacification de 1800, il fut astreint à résider dans sa terre de Fossé. C'était un homme de cœur et d'esprit, ardent royaliste, écrivain et chansonnier de talent. 11 a laissé des récits

l'habitation d'un militaire vendéen, qui ne soignait pas beaucoup sa demeure, mais dont la loyale bonté rendait tout facile, et l'esprit original tout amusant. A peine arrivés, un musicien italien que j'avais avec moi pour donner des leçons à ma fille (l), se mit à jouer de la guitare; ma fille accompagnait sur la harpe la douce voix de ma belle amie, Mme Récamier ; les paysans se rassemblaient autour des fenêtres, étonnés de voir cette colonie de troubadours, qui venait animer la solitude de leur maître. C'est là que j'ai passé mes derniers jours de France, avec quelques amis dont le souvenir vit dans mon cœur.

Certes, cette réunion si intime, ce séjour si solitaire, cette occupation si douce des beaux-arts ne faisaient de mal à personne. Nous chantions souvent un charmant air qu'a composé la reine de Hollande, et dont le refrain est : Fais ce que dois, advienne que pourra. Après dîner, nous avions imaginé de nous placer autour d'une table verte, et de nous écrire au lieu de causer ensemble (2). Ces

de voyage, des romans (Corisandre de Beauvilliers, 1806, lord Wiseby ou le Célibataire, 1808) et d'intéressants Souvenirs sur la Restauration, publiés en 1900.

(1) Il s'appelait Pertora, « bon diable, naïf, enjoué, timide et bavard » , dit Chamisso, qui avait accompagné Mme de Staël à Chaumont et à Fossé. Ce même Chamisso dit de Mme de Staël : « La musique est tout pour elle; elle ne vit que dans les sons; il faut qu'on fasse de la musique autour d'elle quand elle écrit. » (Xav. Bbun, Adalbert de Chamisso, p. 106.)

(2) « Ces tête-à-tête épistolaires étaient suivis, dit Chamisso,

tête-à-tête variés et multipliés nous amusaient tellement, que nous étions impatients de sortir de table, où nous nous parlions, pour venir nous écrire. Quand il arrivait par hasard des étrangers, nous ne pouvions supporter d'interrompre nos habitudes, et notre petite poste (c'est ainsi que nous l'appelions) allait toujours son train. Les habitants de la ville voisine s'étonnaient un peu de ces manières nouvelles, et les prenaient pour de la pédanterie, tandis qu'il n'y avait dans ce jeu qu'une ressource contre la monotonie de la solitude. Un jour un gentilhomme des environs, qui n'avait pensé de sa vie qu'à la chasse, vint pour emmener mes fils dans ses bois ; il resta quelque temps assis à notre table active et silencieuse ; Mme Récamier écrivit de sa jolie main un petit billet à ce gros chasseur, pour qu'il ne fût pas trop étranger au cercle dans lequel il se trouvait. Il s'excusa de le recevoir, en assurant qu'à la lumière il ne pouvait pas lire l'écriture : nous rîmes un peu du revers qu'éprouvait la bienfaisante coquetterie de notre belle amie, et nous pensâmes qu'un billet de sa main n'aurait pas toujours eu le même sort. Notre vie se passait ainsi, sans que le temps, si j'en puis juger par moi, fût un fardeau pour personne.

de réelle» entrevue». » Il y avait dans le parc Vallée des explications, et l'on s'y rendait à heure fixe « pour y épuiser deux à deux, et de vive voix, la lie des petites postes » .

L'opéra de Cendrillon (l) faisait beaucoup de bruit à Paris: je voulus l'aller voir représenter sur un mauvais théâtre de province, à Blois. En sortant à pied, les habitants de la ville me suivirent par curiosité, plus avides de me connaître comme exilée que sous tout autre rapport. Cette espèce de succès que le malheur me valait, plus encore que le talent, donna de l'humeur au ministre de la police, qui écrivit quelque temps après au préfet de Loir-et-Cher (2) que j'étais environnée d'une cour. « Certes, répondis-je au préfet, ce n'est pas du moins la puissance qui me la donne. »

J'étais toujours résolue à me rendre en Angleterre par l'Amérique (3); mais je voulais terminer l'impression de mon livre sur l'Allemagne. La

(1) Opéra-comique de Nicolas Isouard, dit Nicolo, représenté en 1810 avec un succès extraordinaire. Nicolo, né à Malte en 1777, a fait jouer en France un grand nombre d'opéras-comiques, dont les plus célèbres sont Joconde, Jeannot et Colin et Cendrillon. Il mourut le 23 mars 1818.

(2) M. de Gorbigny, homme d'un esprit aimable et éclairé. (Ed. 1821.) — Ge passage de Dix années est confirmé par un rapport de police du 21 juillet 1810 : « Mme de Staël continue d'être courtisée à Ghaumont. Elle a déjeuné hier chez le préfet de ce département avec MM. Schlegel, Benj. Constant et de Sabran, venus avec elle. » (Arch. nat., AFiV, 1509; Welschinger, la Censure sous le Pi entier Empire, p. 347.)

(3) Elle écrit à un correspondant de Genève, le 24 septembre : « J'écris à l'Empereur en lui envoyant mon livre; si j'obtenais seulement dix lieues, je resterais; mais si je n'obtiens rien, je partirai. Voilà ma décision, » (PailhÈs, Chateaubriand, safemme^ tes amis, p. 464.)

saison s'avançait; nous étions déjà au 15 septembre, et j'entrevoyais que la difficulté dem'embarquer avec ma fille me retiendrait encore l'hiver dans je ne sais quelle ville à quarante lieues de Paris. J'ambitionnais alors Vendôme, où je connaissais quelques gens desprit et d'où la communication avec la capitale était facile. Après avoir eu jadis l'une des plus brillantes maisons de Paris je me représentais comme une vive satisfaction de m'établir à Vendôme : le sort ne m'accorda pas ce modeste bonheur.

Le 23 septembre, je corrigeai la dernière épreuve de V Allemagne : après six ans de travail, ce m'était une vraie joie de mettre le mot fin à mes trois volumes. Je fis la liste des cent personnes à qui je voulais les envoyer dans les différentes parties de la France et de l'Europe; j'attachais un grand prix à ce livre, que je croyais propre à faire connaître des idées nouvelles à la France : il me semblait qu'un sentiment élevé sans être hostile l'avait inspiré, et qu'on y trouverait un langage qu'on ne parlait plus.

Munie d'une lettre de mon libraire (1), qui

(1) Le libraire Nicolle, éditeur du livre De V Allemagne. En réalité, Nicolle avait imprimé l'ouvrage avant d'avoir obtenu le visa de la Censure. Deux volumes sur trois avaient été examinés; ce ne fut que le 26 septembre que l'examen du troisième fut terminé. L'avis des censeurs, MM. Pellenc et de la Salle, était que la publication pouvait être permise, si l'auteur consentait à faire quelques modifications. (Arch. nat., F18 149*.) Mais, dès le

m'assurait que la Censure avait autorisé la publication de mon ouvrage, je crus n'avoir rien à craindre, et je partis avec mes amis dans une terre de M. Mathieu de Montmorency, qui est à cinq lieues de Blois (1). L'habitation de cette terre est au milieu d'une forêt : je m'y promenais avec l'homme que je respecte le plus dans le monde, depuis que j'ai perdu mon père. La beauté du temps, la magnificence de la forêt, les souvenirs historiques que retraçait ce lieu, où s'est donnée la bataille de Fretteval entre Philippe-Auguste et Richard Gœur-de-Lion, tout contribuait à mettre mon âme dans la disposition la plus douce et la plus calme. Mon digne ami, qui n'est occupé sur cette terre que de mériter le ciel, dans cette conversation comme dans toutes celles que nous avions eues ensemble, ne s'occupait point des affaires du temps, et ne cherchait qu'à faire du bien à mon âme.

Nous repartîmes le lendemain , et dans ces plaines du Vendômois, où l'on ne rencontre pas une seule habitation, et qui, comme la mer, semblent offrir partout le même aspect, nous nous perdîmes complètement. Il était déjà minuit, et nous ne savions

25 septembre, le Ministre de la Police avait fait apposer les scellés sur les planches et les feuilles de l'ouvrage. Deux volumes étaient tirés à 5000 exemplaires; on allait tirer le troisième.

(1) La terre de La Forest ou de la Godinière. Mme de Staël quitta Fossé le 25 septembre.

quelle route suivre, clans un pays toujours le même, et dont la fécondité est aussi monotone que pourrait l'être ailleurs la stérilité, lorsqu'un jeune homme à cheval, se doutant de notre embarras, vint nous prier de passer la nuit dans le château de ses parents (1). Nous acceptâmes cette invitation, qui était un vrai service, et nous nous trouvâmes tout à coup au milieu du luxe de l'Asie et de l'élégance de la France. Les maîtres de la maison avaient passé beaucoup de temps dans l'Inde, et leur château était orné de tout ce qu'ils avaient apporté de leurs voyages. Ce séjour excitait ma curiosité, et je m'y trouvais â merveille (2) . Le lendemain, M. de Montmorency me remit un billet de mon fils, qui me pressait de revenir chez moi, parce que mon ouvrage éprouvait de nouvelles difficultés à la Censure. Mes amis, qui étaient avec moi dans le château, me conjuraient

(1) Le château de Conan, appartenant à M. Chevalier, aujourd'hui préfet du Var. (Éd. 1821.)

(2) Inquiet de ne pas voir arriver ma mère, j'étais monté à cheval pour aller à sa rencontre, afin d'adoucir, autant qu'il était en moi, la nouvelle qu'elle devait apprendre à son retour; mais ie m'égarai comme elle dans les plaines uniformes du Vendômois, et ce ne fut qu'au milieu de la nuit, qu'un heureux hasard me conduisit à la porte du château où on lui avait donné l'hospitalité. Je fis réveiller M. de Montmorency, et, après lui avoir appris le surcroit de persécution que la police impériale dirigeait contre ma mère, je repartis pour achever de mettre ses papiers en sûreté, laissant à M. de Montmorency le soin de la préparer au nouveau coup qui la menaçait. (Note de M. de Staël fils, éd. 1821.;

lfift DIX ANNEES D'EXIL

de partir; je ne devinais point ce qu'ils me cachaient, et. m'en tenant à la lettre de ce que m'écrivait Auguste, je passais mon temps à examiner toutes les raretés de l'Inde, sans me douter de ce qui m'attendait. Enfin je montai en voiture, et mon brave et spirituel Vendéen, que ses propres périls n'avaient jamais ému, me serra la main les larmes aux yeux : je compris alors qu'on me faisait un mystère de quelques nouvelles persécutions, et M. de Montmorency, que j'interrogeai, m'apprit que le général Savary, autrement dit le duc de Ilovigo (1), avait envoyé ses soldats de police pour mettre en pièces les dix mille exemplaires (2) qu'on avait tirés de mon livre, et que j'avais reçu l'ordre de quitter la France sous trois jours (3). Mes enfants et mes amis n'avaient pas voulu que j'apprisse une telle nouvelle chez des étrangers; mais ils avaient pris toutes les précautions possibles pour que mon manuscrit ne fût pas saisi, et ils parvinrent à le sauver quelques heures avant qu'on vînt me le demander.

Cette nouvelle douleur me prit l'âme avec une grande force. Je m'étais flattée d'un succès hono-

(1) Éd. 1821 : « Que le ministre de la police avait envoyé ses agents... »

(2) Cinq mille exemplaires du tome I et cinq mille du tome II. On sait que le troisième volume n'était pas encore tiré.

(3) Le ministre avait donné l'ordre au préfet de la faire partir « dans les quarante-huit heures » pour l'Amérique ou pour Coppet.

rable par la publication de mon livre. Si les censeurs m'eussent refusé l'autorisation de l'imprimer, cela m'aurait paru simple; mais, après avoir subi toutes leurs observations, après avoir fait les changements qu'ils exigeaient de moi, apprendre que mon livre était mis au pilon, et qu'il fallait me séparer des amis qui soutenaient mon courage, cela me fit verser des larmes. J'essayai cependant encore une fois de me surmonter, pour réfléchir à ce qu'il fallait faire dans une situation où le parti que j'allais prendre pouvait tant influer sur le sort de ma famille. En approchant de la maison que j'habitais, je donnai mon écritoire, qui renfermait encore quelques notes sur mon livre, à mon fils cadet ; il sauta par-dessus un mur pour entrer dans l'habitation par le jardin. Une Anglaise (1), mon excellente amie, vint au-devantde moi pour m'avertir de tout ce qui s'était passé ; j'apercevais de loin les gendarmes qui erraient autour de ma demeure ; mais il ne paraît pas qu'ils me cherchassent : ils étaient sans doute à la poursuite d'autres malheureux, de conscrits, d'exilés, de personnes en surveillance, enfin de toutes les classes d'opprimés qu'a créées le régime actuel en France.

(1) Mademoiselle Randall, une Anglaise « froide, dure, ronde comme une houle », dit Ghamisso ; elle était institutrice d'Albertine de Staël . C'est Mlle Randall qui a copié de sa main le manuscrit de Dix Années d'exil.

Le préfet de Loir-et-Cher vint me demander mon manuscrit; je lui donnai, pour gagner du temps, une mauvaise copie qui me restait, et dont il se contenta (1). J'ai appris qu'il avait été très maltraité peu de mois après, pour le punir de m'avoir montré des égards ; et le chagrin qu'il ressentit de la disgrâce de l'Empereur a, dit-on, été une des causes de la maladie qui l'a fait périr dans la force de l'âge. Malheureux pays que celui où les circonstances sont telles, qu'un homme de son esprit et de son talent succombe au chagrin d'une défaveur!

Je vis dans les papiers que des vaisseaux américains étaient arrivés dans les ports de la Manche, et je me décidai à faire usage de mon passe-port pour l'Amérique, espérant qu'il me serait possible de relâcher en Angleterre. Il me fallait quelques jours, dans tous les cas, pour me préparer à ce voyage, et je fus obligée de m'adresser au ministre de la Police pour demander ce peu de jours. On a déjà vu que l'habitude du gouvernement français est d'ordonner aux femmes, comme à dessol-

(1) Elle affirme qu'elle n'avait plus d'autres épreuves ; mais, comme écrivait M. de Corbigny au ministre, « elle ne s'était pas piquée de dire la vérité» .M. de Corbigny reçut un blâme officiel du ministre de la police pour ne pas avoir surveillé attentivement Mme de Staël pendant son séjour en Loir-et-Cher. L'EmpereYir avait écrit de sa main en marge du rapport : « Le ministre lui témoignera mon mécontentement et que j'avais droit à plus de zèle pour mon service. » (Cf. Welsghinger, ouv. cité, p. 357.)

dats, de partir dans les vingt-quatre heures. Voici la réponse du duc de Rovigo; il est curieux, je pense, de voir le style de ces gens-là (1).

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