HOLSTEIN
(2) Éd. 182i : « Une aussi pauvre chose. »
Je revins à Genève, et le préfet me signifia que non seulement il m'interdisait daller, sous aucun prétexte, dans les pays réunis à la France, mais qu'il me conseillait de ne point voyager en Suisse et de ne jamais m'éloigner dans aucune direction à plus de deux lieues de Goppet. Je lui objectai qu'étant domiciliée en Suisse, je ne concevais pas bien de quel droit une autorité française pouvait me défendre de voyager dans un pays étranger. Il me trouva sans doute un peu niaise de discuter dans ce temps-ci une question de droit, et me répéta son conseil, singulièrement voisin d'un ordre. Je m'en tins à ma protestation : mais le lendemain j'appris qu'un des littérateurs les plus distingués de l'Allemagne, M. Schlegel, qui depuis buit ans avait bien voulu se charger de l'éducation de mes fils, venait de recevoir l'ordre, non seulement de quitter Genève, mais même Goppet (I) . Je voulus encore représenter qu'en Suisse le préfet de Genève n'avait pas d'ordre à donner; mais on me dit que, si j'aimais mieux que cet ordre passâtpar l'ambassadeur de France, j'en étais bien la maitresse ; que cet ambassadeur s'adresserait au
(1) Capelle à Rovigo, 22 mai 1811 : « .le ne saurais trop remercier Votre Excellence de m'avoir autorisé à cet acte de rigueur; l'éloignement de cet homme aura le meilleur effet, autant à Genève que dans la maison de Mme de Staël. » — Schlegel obtint plus tard l'autorisation de revenir près de Mme de Staël à Goppet, sous prétexte qu'il partait pour l'Aincrique avec elle. (Mme de Staël à Meister, 5 octobre 1811.)
landamman, et le landamman au canton de Vaud, qui renverrait M. Schlegel de chez moi. En faisant faire ce détour au despotisme, je gagnais dix jours, mais rien de plus. Je voulus savoir pourquoi l'on m'ôtait la société de M. Schlegel, mon ami et celui de mes enfants. Le préfet, qui avait l'habitude, comme la plupart des agents de l'Empereur, de joindre des phrases doucereuses à des actes très durs, me dit que c'était par intérêt pour moi que le gouvernement éloignait de ma maison M. Schlegel, qui me rendait anti-française. Vraiment touchée du soin paternel du gouvernement, je demandai ce qu'avait fait M. Schlegel contre la France; le préfet m'objecta ses opinions littéraires, et entre autres une brochure de lui, dans laquelle, en comparant la Phèdre d'Euripide et celle de Racine, il avait donné la préférence à la première (l). G'étaitbien
(1) La Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d1 Euripide, de Guillaume Schlegel, avait été violemment critiquée dans le Journal de i Empire (n°* des 16, 24 février, 4 mars 1808), évidemment par ordre. Schlegel y est traité d' « écrivain à paradoxe « n'ayant pas même le « mérite de la bonne foi ». Il ne cherche qu'à ridiculiser la France, « à peindre les Français du siècle de Louis XIV, et à leur tête Racine luimême, comme les plus petits êtres qui aient jamais existé sous le rapport du goût et des conceptions littéraires, et peut-être aussi sous d'autres rapports » . L'auteur anonyme (il signe Y) ne dissimulait pas que s'il attachait tant d'importance à cet ouvrage, c'était à cause des rapports de Schlegel avec une « dame française très célèbre » . Mme de Staël et Schlegel étaient alors à Vienne, où les passions étaient très excitées contre la France,
délicat pour un monarque corse, de prendre ainsi fait et cause pour les moindres nuances de la littérature française. Mais, dans le vrai, on exilait M. Schlegel parce qu'il était mon ami, parce que sa conversation animait ma solitude, et que l'on commençait à mettre en œuvre le système qui devait se manifester, de me faire une prison de mon âme, en m'arrachant toutes les jouissances de l'esprit et de l'amitié.
Je repris la résolution de partir, à laquelle la douleur de quitter mes amis et les cendres de mes parents m'avait si souvent fait renoncer. Mais une grande difficulté restait à résoudre; c'était le choix des moyens de départ. Le gouvernement français mettait de telles entraves au passeport pour l'Amérique, que je n'osai plus recourir à ce moyen. D'ailleurs, j'avais des raisons de craindre qu'au moment où je m'embarquerais, on ne prétendît qu'on avait découvert que je voulais aller en Angleterre (1), etqu'onne m'appliquâtle décret qui condamnait à la prison ceux qui ten-
et, le 1er juillet 1808, l'Empereur donnait ordre à notre ambassadeur Andréossy d'éviter toutes relations avec Mme de Staël.
(1) Capelle écrit au duc de Rovigo (janvier 1812) : « Elle a la pins grande partie de sa fortune en portefeuille. Elle a des fonds à Londres ; elle en a dans ces derniers temps fait passer en Amérique, où elle croyait aller. Mais je crois pouvoir assurer quelle na point songe à passer en Angleterre directement. Il est cependant possible qu'elle eût l'arrière-pensée d'y aller, une fois qu'elle serait en Amérique. »
taient de s'y rendre sans l'autorisation du gouvernement. Il me paraissait donc infiniment préférable daller en Suède, dans cet honorable pays dont le nouveau chef annonçait déjà la glorieuse conduite qu'il a su soutenir depuis (1). Mais par quelle route se rendre en Suède? Le préfet m'avait fait savoir de toutes les manières que partout où la France commandait je serais arrêtée; et comment arriver là où elle ne commandait pas? Il fallait nécessairement passer par la Russie, puisque la Confédération du Rhin et le Danemark, ces provinces françaises déguisées, occupaient tout autre chemin (2). Mais, pour arriver en Russie, il fallait traverser la Bavière et l'Autriche. Je me fiais au Tyrol,bien qu'il fût réuni à un État confédéré, à cause du courage que ses malheureux habitants avaient montré. Quant à l'Autriche, malgré le funeste abaissement dans lequel elle était tombée, j'estimais assez son monarque pour croire qu'il ne me livrerait pas; mais je savais aussi qu'il ne pourrait me défendre. Après avoir sacrifié l'antique honneur de sa maison, quelle force lui restait-il en aucun genre? Je passais donc ma vie à étudier la carte d'Europe pour m'enfuir, comme Napoléon l'étudiait pour s'en rendre
(1) Il s'agit de Bernadotte, prince royal de Suède. Cette partie des Dix années d'exil a été écrite à Stockholm en 1812-1813.
(2) Éd. 1821 : « puisque toute l'Allemagne était soumise à la domination française » .
maître, et ma campagne, ainsi que la sienne, avait toujours la Russie pour objet. Cette puissance était le dernier asile des opprimés; ce devait être celle que le dominateur de l'Europe voulait abattre.