‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 25 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Persécutions. — M. Gapelle, préfet du Léman. — Redoublement de surveillance. — Éloignement de Sclilegel. — Projet de départ pour la Suède.

En retournant à Goppet, comme le pigeon de la Fontaine, avec mes ailes éclopées (1), je vis l'arcen-ciel se lever sur la demeure de mon père; j'osai prendre ma part de ce signe d'alliance; il n'v avait rien dans mon triste voyage qui me défendît d'y aspirer. J'étais alors presque résignée à vivre dans ce château, en ne publiant plus rien sur aucun sujet; mais il fallait au moins, en faisant le sacrifice des talents que je me flattais de posséder, trouver du bonheur dans mes affections, et voici de quelle manière on arrangea ma vie privée, après m'avoir dépouillée de mon existence littéraire.

Le premier ordre que reçut le préfet de Genève fut de signifier à mes deux fils qu'il leur était interdit d'entrer en France, sans une nouvelle autorisation de la Police (2). C'était pour les punir

(1) Éd. 1821: « En revenant à Goppet, traînant l'aile comme le pigeon de La Fontaine. » Elle revint à Goppet vers la fin d'octobre 1810.

(2) Même défense était faite à Mme de Staël. (Lettre du préfet du Léman au ministre de la police, 27 octobre 1810; Arch. nat., F7 6331.)

d'avoir voulu parler à Bonaparte en faveur de leur mère. Ainsi la morale du gouvernement actuel est de dénouer les liens de famille, pour substituer à tout la volonté de l'Empereur. On cite plusieurs généraux qui ont déclaré que si Napoléon leur ordonnait de jeter leurs femmes et leurs enfants dans la rivière, ils n'hésiteraient pas à lui obéir (1). La traduction de cela, c'est qu'ils aiment mieux l'argent que leur donne l'Empereur, que la famille qu'ils tiennent de la nature. Il y a beaucoup d'exemples de cette manière de penser, mais il y en a peu de l'impudence qui porte à la dire. J'éprouvai une douleur mortelle en voyant pour la première fois ma situation peser sur mes fils, à peine entrés dans la vie. On se sent très ferme dans sa propre conduite, quand elle est fondée sur une conviction sincère; mais, dès que les autres souffrent à cause de nous, il est presque impossible de ne pas se faire des reproches. Mes deux fils cependant écartèrent très généreusement de moi ce sentiment, et nous nous soutînmes mutuellement par le souvenir de mon père.

(1) Napoléon disait : « Si j'ordonnais à Savary de se défaire de sa femme et de ses enfants, je suis sûr qu'il ne balancerait pas. » (Mme de Rémusat, II, p. 245.) A rapprocher de ce propos d'un préfet à un de ses intimes : « Vous êtes mon ami; si l'Empereur me donnait l'ordre de vous jeter à la rivière à midi, vous y seriez à midi moins un quart. » (Bailleul, Examen critique des Considérations de Mme de Staël, t. II, p. 425.)

Quelques jours plus tard, le préfet de Genève m'écrivit une seconde lettre pour me demander, au nom du ministre de la Police, les épreuves de mon livre qui devaient me rester encore ; le ministre savait très exactement le compte de ce que j'avais remis et conservé, et ses espions lavaient fort bien servi (l) . Je lui donnai, dans ma réponse, la satisfaction de convenir qu'on l'avait parfaitement instruit; mais je lui dis en même temps que cet exemplaire n'était plus en Suisse, et que je ne pouvais ni ne voulais le donner. J'ajoutai cependant que je m'engageais à ne pas le faire imprimer sur le continent (2), et je n'avais pas grand mérite à le promettre ; car quel gouvernement continental eût alors pu laisser publier un livre interdit par l'Empereur?

Peu de temps après, le préfet de Genève (3) fut

(1) Voir la lettre écrite par le ministre au préfet du Léman, le 27 octobre 1810. (Arch. nat., F7 6331. Welschisger, ouv . cité, p. 370.)

(2) « Elle m'a déclaré à ce propos, non seulement qu'elle n'essayait pas de le faire imprimer hors de France, mais qu'elle était résolue à tout faire pour empêcher qu'il ne le fût. » (Le préfet du Léman au préfet de Police, 27 octobre.)

(3) M. de tarante, père de M. Prosper Barante, membre de la Chambre des pairs. (Note de l'édition de 1821.) — La nomination de son successeur, M. Gapelle, est du 30 novembre 1810 et paraît dans le Journal de V Empire du 2 décembre. Parmi les causes de la destitution de M. de Barante, on citait une fête qu'il aurait donnée à l'impératrice Joséphine divorcée, à son passage à Genève; on parlait aussi d'une lettre de compliments qu'il aurait écrite à Mme de Staël au moment de la suppression de

destitué, et l'on crut assez généralement que c'était à cause de moi. Il était de mes amis (1) ; néanmoins il ne s'était pas écarté des ordres qu'il avait reçus : bien que ce fût un des hommes les plus honnêtes et les plus éclairés de France, il entrait dans ses principes d'obéir avec scrupule au gouvernement qu'il servait; mais aucune vue d'ambition, aucun calcul personnel, ne lui donnaient le zèle requis. Ce fut encore un grand chagrin pour moi que d'être ou de passer pour être la cause de la destitution d'un tel homme. Genève le regretta généralement, et, dès qu'on crut que j'étais pour quelque chose dans sa disgrâce, tout ce qui prétendait aux places s'éloigna de ma maison, comme on fuit une contagion funeste. Il me restait toutefois à Genève plus d'amis qu'aucune autre ville de province en France ne m'en aurait offert; car l'héritage de la liberté a laissé dans cette ville beaucoup de sentiments généreux; mais on ne peut se faire une idée de l'anxiété qu'on éprouve, quand on craint de compromettre ceux qui viennent nous voir. Je m'informais avec exactitude de toutes les relations d'une personne avant

V Allemagne ; on disait enHn qu'au lieu de faire mettre les scellés sur les papiers de Mme de Staël, il s'était contenté d'envoyer au ministre une simple déclaration faite par Mme de Staël ellemême. En réalité, Napoléon accusait M. de Barante de tiédeur et pensait ne pouvoir compter sur lui pour surveiller Goppet.

(1) Voir De Barame, Souvenirs, pour les relations qu'il eut avec Mme de Staël.

de l'inviter; car, si elle avait seulement un cousin qui voulût une place, ou qui la possédât, c'était demander un acte d'héroïsme romain que de lui proposer seulement à dîner.

Enfin, au mois de mars 1 8 1 1 , un nouveau préfet arriva de Paris (1). C'était un de ces hommes supérieurement adaptés au régime actuel, c'est-àdire ayant une assez grande connaissance des faits, et une parfaite absence de principes en matière de gouvernement; appelant abstraction toute règle fixe et plaçant sa conscience dans le dévouement au pouvoir (2) . La première fois que je le vis, il me dit tout de suite qu'un talent comme le mien était fait pour célébrer l'Empereur, que c'était un sujet digne du genre d'enthousiasme que j'avais montré dans Corinne. Je lui répondis que, persécutée comme je l'étais par

(1) M. Gapclle, futur ministre du roi Charles X. Il venait de la préfecture de la Méditerranée, qui avait pour chef-lieu Livourne.

(2) Il est juste de mettre en regard de ce jugement passionné celui de Boucher de Perthes, qui connut Gapelle à Livourne : « M. Capelle est un beau dans toute l'acception du mot, mais un beau un peu vulgaire, un peu doré, un peu parvenu; «lu reste fort poli, fort accueillant, très bon administrateur et fort honnête homme, vertu qui n'est pas générale ici. >» (Sons dix Rois, I, 462.) D'ailleurs, les rapports de Gapelle au duc de Rovigo conservés aux Archives nationales (F7 6331) et ceux qu'a publiés M. Léonce Pingaud (Revue de Paris, 15 décembre 1903; témoignent d'un véritable acharnement contre Mme de Staël. — On y verra le récit de la première entrevue de Capelle et de Mme de Staël.

l'Empereur, toute louange de ma part, adressée à lui, aurait l'air d'une requête, et que j'étais persuadée que l'Empereur lui-même trouverait mes éloges ridicules dans une semblable circonstance. Il combattit avec force cette opinion; il revint plusieurs fois chez moi pour me prier, au nom de mon intérêt, disait-il, d'écrire pour l'Empereur, ne fût-ce qu'une feuille de quatre pages : cela suffirait, assurait-il, pour terminer toutes les peines que j'éprouvais. Ce qu'il me disait, il le répétait à toutes les personnes que je connaissais. Enfin, un jour il vint me proposer de chanter la naissance du roi de Rome ; je lui répondis en riant que je n'avais aucune idée sur ce sujet, et que je m'en tiendrais à faire des vœux pour que sa nourrice fût bonne. Cette plaisanterie finit les négociations du préfet avec moi, sur la nécessité que j'écrivisse en faveur du gouvernement actuel.

Peu de temps après, les médecins ordonnèrent à mon fils cadet les eaux minérales ; il y en avait à Aix en Savoie, à douze lieues de Goppet. Je choisis pour y aller les premiers jours de mai, époque à laquelle il n'y a jamais personne (1). Je prévins le préfet de ce petit voyage, et j'allai m'enfermer dans une espèce de village où il n'y avait pas alors une seule personne de ma connaissance. A peine y avais-je passé dix jours, qu'il

(t) Éd. 1821 : passage modifié.

marriva un courrier du préfet de Genève pour m'ordonner de revenir. Le préfet du Mont-Blanc, où j'étais, eut peur aussi que je ne partisse d'Aix pour aller en Angleterre, disait-il, écrire contre l'Empereur; et, bien que Londres ne fût pas très voisin d'Aix en Savoie, il fit courir ses gendarmes pour défendre qu'on me donnât des chevaux de poste sur la route (1). Je suis tentée de rire aujourd'hui de toute cette activité préfectorale contre une aussi pauvre et faible chose que moi (2); mais alors, je mourais de peur à la vue d'un gendarme. Je craignais toujours que d'un exil si rigoureux on ne passât bientôt à la prison, ce qui était pour moi plus terrible que la mort. Je savais qu'une fois arrêtée, une fois cet esclandre bravé, l'Empereur ne se laisserait plus parler de moi, si toutefois quelqu'un en avait le courage ; ce qui n'était guère probable dans cette cour, où la terreur règne à chaque instant de la journée et pour chaque détail de la vie.

(1) Exact. Lettre de Gapelle au duc de Rovigo du 22 mai 1811. — Voici la réponse de Mme de Staël à la lettre que lui envoie Gapelle : « Âix, 24 mai 1811. — Je reçois, monsieur, la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire pour m'annoncer que je ne dois pas rester à Aix. En conséquence de cet ordre un peu extraordinaire, je l'avouerai, je laisserai mon fils tout seul ici continuer se» douches, et je reviendrai dès que ma voiture sera prête, c'est-à-dire demain ou après-demain au plus tard, à Genève. J'ai l'honneur, etc. Signé : Neckeb Bne Staël de

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