CHAPITRE X
Passage de la frontière russe. — La Volhynie. — Napoléon et M. de Balachov. — Progrès de l'armée française; Mme de Staël pense à gagner Odessa.
On n'était guère accoutumé à considérer la Russie comme l'État le plus libre de l'Europe : mais le joug que l'empereur de France fait peser sur tous les États du continent est tel, qu'on se croit dans une république dès qu'on arrive dans un pays où la tyrannie de Napoléon ne peut plus se faire sentir. C'est le 14 juillet que j'entrai en Russie; cet anniversaire du premier jour de la Révolution me frappa singulièrement : ainsi se refermait pour moi le cercle de l'histoire de France qui, le 14 juillet 1789, avait commencé(l). Quand la barrière qui sépare l'Autriche de la Russie s'ouvrit pour me laisser passer, je jurai de ne jamais remettre les pieds dans un pays soumis d'une manière quelconque à l'empereur
(1) C'est le 14 juillet 1817 que ma mère nous a été enlevée et que Dieu l'a reçue dans son sein. Quelle âme ne serait pas saisie d'une émotion religieuse, en méditant sur ces rapprochements mystérieux qu'offre la destinée humaine? (Éd. 1821. Note d'Aug; de Staël.) — Itinéraire de Mme de Staël en Russie : Jitomir, Kiev, Koursk, Orel, Toula, Moscou, Novgorod, Péter&bourg, Abo (en Finlande).
Napoléon. Ce serment me permettra-t-il jamais de revoir la belle France?
Le premier homme qui me reçut en Russie, ce fut un Français autrefois commis dans les bureaux de mon père ; il me parla de lui les larmes aux yeux, et ce nom ainsi prononcé me parut un heureux augure. En effet, dans cet empire russe, si faussement appelé barbare, je n'ai éprouvé que des impressions nobles et douces : puisse ma reconnaissance attirer des bénédictions de plus sur ce peuple et sur son souverain! J'entrais en Russie dans un moment où l'armée française avait déjà pénétré très avant sur le territoire russe, et cependant aucune persécution, aucune gêne n'arrêtait un instant l'étranger voyageur. Ni moi, ni mes compagnons, nous ne savions un mot de russe ; nous ne parlions que le français, la langue des ennemis qui dévastaient l'empire; je n'avais pas même avec moi , par suite de hasards fâcheux, un seul domestique qui parlât russe ; et, sans un médecin allemand (le docteur Renner) , qui, le plus généreusement du monde, voulut bien nous servir d'interprète jusqu'à Moscou, nous aurions vraiment mérité ce nom de sourds et muets que les Russes donnent aux étrangers dans leur langue. Eh bien! dans cet état, notre voyage eût encore été sûr et facile, tant est grande en Russie l'hospitalité des nobles et du peuple! Dès nos premiers pas, nous apprîmes que la route
directe de Pétersbourg était déjà occupée par les armées, et qu'il fallait passer par Moscou pour nous y rendre. C'étaient deux cents lieues de détour; mais nous en faisions déjà quinze cents, et je m'applaudis maintenant d'avoir vu Moscou. La première province qu'il nous fallut traverser, la Volhynie, fait partie de la Pologne Russe : c'est un pays fertile, inondé de juifs comme la Gallicie, mais beaucoup moins'misérable. Je m'arrêtai dans le château d'un seigneur polonais auquel j'étais recommandée; il me conseilla de me hâter d'avancer, parce que les Français marchaient sur la Volhynie, et qu'ils pourraient bien y entrer dans huit jours. Les Polonais, en général, aiment mieux les Russes que les Autrichiens; les Russes et les Polonais sont de race esclavonne; ils ont été ennemis, mais ils se considèrent mutuellement, tandis que les Allemands, plus avancés que les Esclavons dans la civilisation européenne, ne savent pas leur rendre justice à d'autres égards. Il était facile de voir que les Polonais, en Volhynie, ne redoutaient pas l'entrée des Français ; mais, bien que leur opinion fût connue, on ne leur faisait pas éprouver ces persécutions de détail qui ne font qu'exciter la haine sans la contenir. C'était cependant toujours un pénible spectacle que celui d'une nation soumise par une autre : il faut plusieurs siècles avant que l'unité soit si bien établie, qu'elle fasse
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oublier le nom du vainqueur et celui du vaincu.
A Jitomir, chef-lieu de la Volhynie (1), on me raconta que le ministre de la police russe avait été envoyé à Wilna, pour savoir le motif de l'agression de l'empereur Napoléon, et protester selon les formes contre son entrée sur le territoire de Russie. On aura de la peine à croire les sacrifices sans nombre que l'empereur Alexandre a faits pour conserver la paix. Et en effet, loin que Napoléon put accuser l'empereur Alexandre d'avoir manqué au traité de Tilsitt, l'on aurait pu bien plutôt lui reprocher une fidélité trop scrupuleuse à ce funeste traité ; et c'était Alexandre qui eût été en droit de faire la guerre à Napoléon, comme y ayant manqué le premier. Car, pendant que la Russie fermait ses portes aux Anglais, l'empereur Napoléon donnait des licences pour faire entrer des denrées coloniales en France, et on peut dire en vérité, que le principal but de la guerre de la France et de l'Europe contre la Russie, c'était pour que la maison Ronaparte et Gie fît le commerce exclusif des marchandises anglaises : beau motif pour soulever tous les peuples du continent! (2).
L'empereur de France se livra, dans sa conversation avec M. de Ralachov, ministre delà police,
(1) Éd. 1821 : « A Gimotir ... »»
(2) Éd. 1821 : passage supprimé depuis « Car, pendant que la Russie... »
à ces inconcevables indiscrétions qu'on prendrait pour de l'abandon, si l'on ne savait pas qu'il lui convient d'augmenter la terreur qu'il inspire, en se montrant au-dessus de tous les genres de calcul : « Croyez-vous, dit-il à M. de Balachov, que je me soucie de ces jacobins de Polonais? » Et en effet, il existe une lettre de M. de Ghampagny au chancelierde Romanzov,ilyaquelquesannées (1), dans laquelle on propose de rayer de tous actes européens le nom de Pologne et de Polonais. Quel malheur pour cette nation que l'empereur Alexandre n'ait pas pris le titre de roi de Pologne, et associé la cause de ce peuple opprimé à celle de toutes les âmes généreuses ! Napoléon demanda à un de ses généraux, devant M. de Balachov, s'il avaitjamais été à Moscou, et ce que c'était que cette ville ; le général dit qu'elle lui avait apparu plutôt un grand village qu'une capitale. « Et combien y a-t-il d'églises? continua l'empereur. — Environ seize cents, lui répondit-on. — C'est inconcevable, reprit Napoléon, dans un temps où l'on n'est plus religieux. — Pardon, sire, dit M. de Balachov, les Russes et les Espagnols le sont encore. » Admirable réponse, et qui présageait, on devait espérer, que les Moscovites seraient les Castillans du Nord (2) .
(1) Éd. 1821 : u Et en effet on assure qu'il existe une lettre adressée, il y a quelques années, à M. de Romanzov, par un des ministres de Napoléon... »
(2) Cf. Thiers, Consulat et Empire, t. XIV, qui fait le récit
Néanmoins l'armée française faisait des progrès rapides, et Ton est si accoutumé de voir les Français triompher de tout au dehors, quoique chez eux ils ne sachent résister à aucun genre de joug, que je pouvais craindre avec raison de les rencontrer déjà sur la route même de Moscou. Bizarre sort pour moi, que de fuir d'abord les Français, au milieu desquels je suis née, qui ont porté mon père en triomphe, et de les fuir jusqu'aux confins de l'Asie ! Mais enfin quelle est la destinée, grande ou petite, que l'homme choisi pour humilier l'homme ne bouleverse pas? Je me crus forcée d'aller à Odessa, ville devenue prospère par l'administration éclairée du duc de Richelieu, et de là j'aurais été à Constantinople et en Grèce : je me consolais jde ce grand voyage en pensant à un poème sur Richard Gœur-de- Lion, que je me propose d'écrire, si ma vie et ma santé y suffisent (1) . Ce poème est destiné à pein-
de cette entrevue d'après la relation de Balachov, et Vandal, Napoléon et Alexandre Ier, t. III, chap. xui. Ce fut le 1er juillet 1812 qu'eut lieu cet entretien.
(1) « Si je me guérissais, j'aurais le plan d'un ouvrage dans la tête qui me séduit. C'est un poème historique sur Richard Goeurde-Lion, avec l'enthousiasme des croisades pour avant-scène. Quatre héros : Frédéric Barberousse, Philippe-Auguste, Richard et Saladin pour acteurs ; et la perspective de la liberté anglaise dans la Grande-Charte, pour dénouement... Les Martyrs qui, selon moi, sont un ouvrage manqué, m'ont donné l'idée qu'on pourrait faire un ouvrage dans ce genre, qui serait très beau. » (Mme de Staël à Meister, 10 déc. 1811.)
dre les mœurs et la nature de l'Orient, et à consacrer une grande époque de l'histoire anglaise, celle où l'enthousiasme des croisades a fait place à l'enthousiasme de la liberté. Mais comme on ne peut peindre que ce qu'on a vu, de même qu'on ne saurait exprimer que ce qu'on a senti, il faut que j'aille à Gonstantinople, en Syrie, et en Sicile, pour y suivre les traces de Richard. Mes compagnons de voyage, jugeant mieux de mes forces que moi-même, me dissuadèrent d'une telle entreprise, et m'assurèrent qu'en me pressant, je pourrais aller en poste plus vite qu'une armée. On va voir qu'en effet, je n'eus pas beaucoup de temps de reste.