CHAPITRE XI
Kiev. — Costume des Russes. — Le Dnieper. — - La religu grecque. — Le général Miloradavitch.
Résolue à poursuivre mon voyage en Russie, j'entrai dans l'Ukraine, dont Kiey est la capitale ; elle fut jadis celle de la Russie (1), et cet empire a commencé par établir sa capitale au midi. Les Russes avaient alors des rapports continuels avec les Grecs établis à Gonstantinople, et en général
(i) Éd. 1821 : texte modifié.
avec les peuples de l'Orient, dont ils ont pris les habitudes sous beaucoup de rapports. L'Ukraine est un pays très fertile, mais nullement agréable; vous voyez de grandes plaines de blé qui semblent cultivées par des mains invisibles, tant les habitations et les habitants sont rares. Il ne faut pas s'imaginer qu'en approchant de Kiev, ni de la plupart de ce qu'on appelle des villes en Russie, on voie rien qui ressemble aux villes de l'Occident; les chemins ne sont pas mieux soignés, des maisons de campagne n'annoncent pas une contrée plus peuplée. En arrivant dans Kiev, le premier objet que j'aperçus, ce fut un cimetière : j'appris ainsi que j'étais près d'un lieu où des hommes étaient rassemblés. La plupart des maisons de Kiev ressemblent à des tentes, et de loin la ville a l'air d'un camp ; on ne peut s'empêcher de croire qu'on a pris modèle sur les maisons ambulantes des Tartares pour bâtir en bois des maisons qui ne paraissent pas non plus d'une grande solidité. Peu de jours suffisent pour les construire; de fréquents incendies les consument, et l'on envoie à la forêt pour se commander une maison, comme au marché pour faire ses provisions d'hiver. Au milieu de ces cabanes s'élèvent pourtant des palais, et surtout des églises dont les coupoles vertes et dorées frappent singulièrement les regards. Quand, le soir, le soleil darde ses rayons sur ces voûtes hrill In rites, on croit voir
une illumination pour une fête, plutôt qu'un édifice durable.
Les Russes ne passent jamais devant une église sans faire le signe de la croix, et leur longue barbe ajoute beaucoup à l'expression religieuse de leur physionomie. Ils portent pour la plupart une longue robe bleue, serrée autour du corps par une ceinture rouge; l'habit des femmes a aussi quelque chose d'asiatique, et l'on y remarque ce goût pour les couleurs vives qui nous vient des pays où le soleil est si beau, qu'on aime à faire ressortir son éclat par les objets qu'il éclaire. Je pris en peu de temps tellement de goûta ces habits orientaux, que je n'aimais pas à voir des Russes vêtus comme le reste des Européens ; il me semblait alors qu'ils allaient entrer dans cette grande régularité du despotisme de Napoléon, qui fait présent à toutes les nations de la conscription d'abord, puis des taxes de guerre, puis du code Napoléon, pour régir de la même manière des nations toutes différentes.
Le Dnieper, que les anciens appelaient Borystène, passe à Kiev, et l'ancienne tradition du pays assure que c'est un batelier qui, en le traversant, trouva ses ondes si pures, qu'il voulut fonder une ville sur ses bords. En effet, les fleuves sont les plus grandes beautés de la nature en Russie. A peine si l'on y rencontre des ruisseaux, tant le sable en obstrue le cours. Il n'y a presque
point de variété d'arbres ; le triste bouleau revient sans cesse dans cette nature peu inventive : on y pourrait regretter même les pierres, tant on est quelquefois fatigué de ne rencontrer ni collines ni vallées, et d'avancer toujours sans voir de nouveaux objets. Les fleuves délivrent l'imagination de cette fatigue : aussi les prêtres bénissent-ils ces fleuves. L'empereur, l'impératrice et toute la cour vont assister à la cérémonie de la bénédiction de la Neva, dans le moment du plus grand froid de l'hiver. On dit que Wladimir, au commencement du onzième siècle, déclara que toutes les ondes du Borystène étaient saintes, et qu'il suffisait de s'y plonger pour être chrétien ; le baptême des Grecs se faisant par immersion, des milliers d'hommes allèrent dans ce fleuve abjurer leur idolâtrie. C'est ce même Wladimir qui avait envoyé des députés dans divers pays pour savoir laquelle de toutes les religions il lui convenait le mieux d'adopter; il se décida pour le culte grec, à cause de la pompe des cérémonies. Il le préféra peutêtre encore pour des motifs plus importants : en effet, le culte grec, en excluant l'empire du pape, donne au souverain de la Russie les pouvoirs spirituels et temporels tout ensemble.
La religion grecque est nécessairement moins intolérante que le catholicisme; car étant accusée de schisme, elle ne peut guère se plaindre des hérétiques : aussi toutes les religions sont admises
en Russie, et, depuis les bords du Don jusqu'à ceux de la Neva, la fraternité de patrie réunit les hommes, lors même que les opinions théologiques les séparent. Les prêtres sont mariés, et presque jamais les gentilshommes n'entrent dans cet état : il en résulte que le clergé n'a pas beaucoup d'ascendant politique ; il agit sur le peuple, mais il est très soumis à l'empereur.
Les cérémonies de la religion grecque sont au moins aussi belles que celles des catholiques; les chants d'église sont ravissants : tout porte à la rêverie dans ce culte ; il a quelque chose de poétique et de sensible, mais il me semble qu'il captive plus l'imagination qu'il ne dirige la conduite. Quand le prêtre sort du sanctuaire, où il reste enfermé pendant qu'il communie, on dirait qu'on voit s'ouvrir les portes du jour; le nuage d'encens qui l'environne, l'argent, l'or et les pierreries qui brillent sur ses vêtements et dans l'église, semblent venir du pays où l'on adorait le soleil. Les sentiments recueillis qu'inspire l'architecture gothique en Allemagne, en France et en Angleterre, ne peuvent se comparer en rien à l'effet des églises grecques; elles rappellent plutôt les minarets des Turcs et des Arabes que nos temples. Il ne faut pas non plus s'attendre à y trouver, comme en Italie, la pompe des beaux-arts; leurs ornements les plus remarquables, ce sont des vierges et des saints couronnés de diamants et de rubis. La ma-
gnificence est le caractère de tout ce qu'on voit en Russie ; le génie de l'homme ni les dons de la nature n'en font point la beauté.
Les cérémonies des mariages, des baptêmes et des enterrements sont nobles et touchantes ; on retrouve quelques anciennes coutumes du paganisme grec, mais seulement celles qui, ne tenant en rien au dogme, peuvent ajouter à l'impression des trois grandes scènes delà vie, la naissance, le mariage et la mort. Parmi les paysans russes, l'usage s'est encore conservé de parler au mort avant de se séparer pour toujours de ses restes. a D'où vient, lui dit-on, que tu nous as abandonnés? Étais-tu donc malheureux sur cette terre? Ta femme n'était-elle pas belle et bonne ? Pourquoi donc F as-tu quittée? » Le mort ne répond rien, mais le prix de l'existence est ainsi proclamé en présence de ceux qui la conservent encore.
On montre à Kiev des catacombes qui rappellent un peu celles de Rome, et l'on vient y faire des pèlerinages à pied, de Kazan et d'autres villes qui touchent à l'Asie; mais ces pèlerinages coûtent moins en Russie que partout ailleurs, bien que les distances soient beaucoup plus grandes. Le caractère de ce peuple est de ne craindre ni la fatigue ni les souffrances physiques ; il y a de la patience et de l'activité dans cette nation, de la gaieté et de la mélancolie. On y voit réunis les contrastes les plus frappants, et c'est ce qui peut
en faire présager de grandes choses ; car, d'ordinaire, il n'y a que les êtres supérieurs qui possèdent des qualités opposées; les masses sont, pour la plupart, d'une seule couleur.
Je fis à Kiev l'essai de l'hospitalité russe. Le gouverneur de la province, le général Miloradovitch, me combla des soins les plus aimables (1). C'était un aide-de-camp de Souvorov, intrépide comme lui : il m'inspira plus de confiance que je n'en avais alors dans les succès militaires de la Russie. Je n'avais rencontré jusque-là que quelques officiers de l'école allemande, qui ne participaient en rien au caractère russe. Je vis dans le général Miloradovitch un véritable Russe, impé-
(1) Miloradovitch, le Murât russe, comme l'appelle Ségur, était né en 1770 à Saint-Pétersbourg, d'une famille originaire de Serbie. En 1799, il fit campagne avec Souvorov contre la France; en 1805, il combattait à Amstetten et à Krems; il prit part en qualité de lieutenant-général à la bataille d'Austerlitz; en 1808, il sauva Bucharest menacé par les Turcs. Il fut nommé commandant d'un corps d'armée à Mohilev sur le Dnieper et, quelques mois après, gouverneur de cette ville (1810-1811). En 1812, il fut envoyé à Kalouga pour y former une armée de réserve et conduisit le 26 août 15,000 hommes à Borodino, où après avoir commandé à l'aile droite et au centre, il remplaça dans le commandement du 2e corps d'armée le prince Bagration qui venait d'être tué. Ce fut à propos de sa brillante conduite à cette bataille que Mme de Staël écrivait de Stockholm, le 6 octobre 1812, à la princesse Kutu.sov : « ... Seriez-vous assez bonne pour faire dire au général Miloradovitch que je fais une couronne de lauriers pour lui ; car il a été le digne aide de camp de son général (Kutusov). » Voir à l'appendice les lettres à la princesse Kutusov.
tueux, brave, confiant, et nullement dirigé par l'esprit d'imitation, qui dérobe quelquefois à ses compatriotes jusqu'à leur caractère national. Il me raconta des traits de Souvorov qui prouvent que cet homme étudiait beaucoup, quoiqu'il conservât l'instinct original qui tient à la connaissance immédiate des hommes et des choses . Il cachaitses études pour frapper davantage l'imagination de ses troupes, en se donnant, en toutes choses, l'air inspiré. Les Russes ont, selon moi, beaucoup plus de rapports avec les peuples du Midi, ou plutôt de l'Orient, qu'avec ceux du Nord. Ce qu'ils ont d'européen tient aux manières de la cour, les mêmes dans tous les pays ; mais leur nature est orientale. Le général Miloradovitch me raconta qu'un régiment de Kalmouks avait été mis en garnison à Kiev, et que le prince de ces Kalmouks était un jour venu lui avouer qu'il souffrait beaucoup de passer l'hiver enfermé dans une ville, et qu'il voudrait obtenir la permission de camper dans la forêt voisine. On ne pouvait guère lui refuser un plaisir si facile ; aussi alla-t-il, avec sa troupe, au milieu de la neige, s'établir dans les chariots qui leur servent en même temps de cahutes. Les soldats russes supportent à peu près de même les fatigues et les souffrances du climat ou de la guerre (1); et le peuple, dans toutes les
(1) Voir sur le caractère du soldat et du. paysan russe Masson, Mémoires secrets sur la Russie, t. II, 7e cahier [Caractère natio-
classes, a un mépris des obstacles et des peines physiques qui peut le porter aux plus grandes choses. Ce prince kalmouk, auquel les maisons de bois paraissaient une demeure trop recherchée, au milieu de l'hiver, donnait des diamants aux dames qui lui plaisaient dans un bal; et comme il ne pouvait se faire entendre d'elles, il remplaçait les compliments par des présents, comme cela se passe dans l'Inde et dans ces contrées silencieuses de l'Orient, où la parole a moins de puissance que chez nous. Le général Miloradovitch m'invita, pour le soir même démon départ, à un bal chez une princesse moldave (1) . J'eus un vrai regret de ne pouvoir y aller. Tous ces noms de pays étrangers, de nations qui ne sont presque plus européennes, réveillent singulièrement l'imagination. On se sent, en Russie, à la porte d'une autre terre, près de cet Orient d'où sont sorties tant de croyances religieuses, et qui renferme encore dans son sein d'incroyables trésors de persévérance et de réflexion.
nai). Cet ouvrage, dont une nouvelle édition avait paru en 1804 (Paris, chez Levrault, Schœll et Gie), était certainement connu de Mme de Staël; bien qu'il ait souvent le caractère d'un pamphlet, il contient des remarques justes, en particulier dans le chapitre indiqué, et elle a pu en tirer profit.
(1) Pouchkine, dans une lettre au prince Wiazemski de juin 1826, regrettait en ces termes que Miloradovitcheût dansé devant Mme de Staël : « Dans nos relations avec les étrangers, nous n'avons ni fierté, ni pudeur. Devant Mme de Staël nous forçons Miloradovitch à se distinguer dans la mazurka. »