‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 39 sur 49 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Route de Moscou à Pétersbourg. — Novgorod.

Je quittai Moscou avec regret. Je m'arrêtai quelque temps dans un bois, près de la ville, où, les jours de fête, les habitants viennent danser, et fêter le soleil dont la splendeur est de si courte durée, même à Moscou. Qu'est-ce donc, en s'avançant vers le nord? Ces éternels bouleaux, qui fatiguent par leur monotonie, deviennent eux-mêmes très rares, dit-on, lorsqu'on s'approche d' Arkhangel ; on les conserve là comme des orangers en France. Le pays de Moscou à Pétersbourg n'est que sable d'abord, et marais ensuite ; dès qu'il pleut, la terre devient noire, et l'on ne sait plus où trouver le grand chemin (1).

(1) « Le pays que j'ai parcouru jusqu'ici est une mauvaise forêt marécageuse, où l'on ne découvre à perte de vue que de petits bouleaux avortés et de misérables pins clair-semés dans une plaine stérile. On ne voit ni campagne cultivée, ni bois touffus et productifs ; l'œil ne se repose que sur de maigres

Les maisons de paysans néanmoins annoncent partout l'aisance ; ils ornent leurs demeures avec des colonnes; des arabesques sculptées en bois entourent leurs fenêtres. Quoique ce fût en été que je traversasse ce pays, j'y sentais ce menaçant hiver qui semblait se cacher derrière les nuages; quand on me présentait des fruits, leur saveur était âpre, parce que leur maturité avait été trop précipitée ; une rose me causait de Témotion, comme un souvenir de nos belles contrées, et les fleurs elles-mêmes paraissaient porter leurs têtes avec moins d'orgueil, comme si la main glacée du Nord eût été déjà prête à la saisir.

Je passai par Novgorod, qui était, il y a six siècles, une république associée aux villes hanséatiques, et qui a conservé longtemps un esprit d'indépendance républicaine. On se plaît à dire que la liberté n'a été réclamée en Europe que dans le dernier siècle; c'est plutôt le despotisme qui est une invention moderne. En Russie même, l'esclavage des paysans n'a été introduit qu'au seizième siècle. Jusqu'au règne de Pierre Ier, la formule de tous les ukases était : Les boyards ont avisé, le czar ordonnera. Pierre Ier, quoique à beaucoup d'égards il* ait fait un bien infini à la

champs ou sur des forêts dévastées. » (Ccstise, t. III, p. 182, de Pétershourp à Moscou.) Cf. sur les paysans : « Un air d'aisance et même de bien-être régnait dans les villages. >»

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Russie, abaissa les grands, et réunit sur sa tête le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, afin de ne pas rencontrer d'obstacles à ses desseins. Richelieu se conduisit de même en France ; aussi Pierre Ier l'admirait-il beaucoup. On sait qu'en voyant son tombeau à Paris, il s'écria : ce Grand homme ! je donnerais la moitié de mon empire pour apprendre de toi à gouverner l'autre. » Le czar, dans cette occasion, était trop modeste, car il avait sur Richelieu, d'abord l'avantage d'être un grand guerrier, et de plus, le fondateur de la marine et du commerce de son pays; tandis que Richelieu n'a fait que gouverner tyranniquement au dedans et astucieusement au dehors. Mais revenons à Novgorod : Ivan Vasiliéwitch s'en empara en 1470; il détruisit la liberté de cette ville; il fit transporter à Moscou, dans le Kremlin, la grande cloche nommée en russe Wetchevoy kolokol, au son de laquelle les citoyens s'assemblaient sur la place pour délibérer sur les intérêts publics. En perdant la liberté, Novgorod vit chaque jour disparaître sa population, son commerce, ses richesses; tant le souffle du pouvoir arbitraire, dit le meilleur historien de la Russie, est desséchant et destructeur! Encore aujourd'hui, cette ville de Novgorod offre un aspect singulièrement triste; une vaste enceinte annonce que la ville était jadis grande et peuplée, et l'on n'y voit que des maisons éparses

dont les habitants semblent placés là comme des figures qui pleurent sur les tombeaux. C'est peutêtre aussi maintenant le spectacle qu'offre cette belle ville de Moscou (1) ; mais l'esprit publicla rebâtira, comme il l'a reconquise.

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