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CHAPITRE XVI

Saint-Pétersbourg. — Sentiments de ■ Mme de Staël. — Statue de Pierre le Grand. — Caractère méridional des Russes. — Notre-Dame de Kazan; Saint-Alexandre Newski. — Visite à M. de Romanzov; lord Tyreonnel; l'amiral Bentinck. — Réception chez le comte Orlov. — Conversation russe.

De Novgorod jusqu'à Pétersbourg il n'y a presque plus que des marais, et l'on arrive dans l'une des plus belles villes du monde, comme si, d'un coup de baguette, un enchanteur faisait sortir toutes les merveilles de l'Europe et de l'Asie du sein des déserts. La fondation de Pétersbourg est la plus grande preuve de cette ardeur de la volonté russe, qui ne connaît rien d'impossible; tout est humble aux alentours; la ville est bâtie sur un marais, et le marbre même y repose sur des pilotis; mais on oublie en voyant ces superbes édifices, leurs fragiles fondements, et l'on ne peut s'empêcher de méditer sur le mi-

(1) Écrit en 1812, après l'incendie de Moscou.

racle d'une si belle ville bâtie en si peu de temps. Ce peuple, qu'il faut toujours peindre par des contrastes, est d'une persévérance inouïe contre la nature, ou contre les armées ennemies. La nécessité trouva toujours les Russes patients et invincibles; mais, dans le cours ordinaire de la vie, ils sont très inconstants. Les mêmes hommes, les mêmes maîtres ne leur inspirent pas longtemps de l'enthousiasme; la réflexion seule peut garantir la durée des sentiments et des opinions dans le calme habituel de la vie, et les Russes, comme tous les peuples soumis au despotisme, sont plus capables de dissimulation que de réflexion.

En arrivant à Pétersbourg, mon premier sentiment fut de remercier le ciel d'être au bord de la mer. Je vis flotter sur la Neva le pavillon anglais, signal de la liberté, et je sentis que je pouvais, en me confiant à l'Océan, rentrer sous la puissance immédiate de la Divinité ; c'est une illusion dont on ne saurait se défendre, que de se croire plus sous la main de la Providence, quand on est livré aux éléments, que lorsqu'on dépend des hommes, et surtout de l'homme qui semble une révélation du mauvais principe sur cette terre.

En face de la maison que j'habitais à Pétersbourg était la statue de Pierre Ier; on le représentée cheval, gravissant une montagne escarpée au milieu de serpents qui veulent arrêter les pas

de son cheval (1). Ces serpents, il est vrai, sont mis là pour soutenir la masse immense du cheval et du cavalier; mais cette idée n'est pas heureuse ; car, dans le fait, ce n'est pas l'envie qu'un souverain peut redouter; ceux qui rampent ne sont pas non plus ses ennemis, et Pierre 1er, surtout, n'eut rien à craindre, pendant sa vie, que des Russes qui regrettaient les anciens usages de leur pays. Toutefois l'admiration que l'on conserve pour lui est une preuve du bien qu'il a fait à la Russie ; car cent ans après leur mort les despotes n'ont plus de flatteurs. On voit écrit sur le piédestal de la statue : A Pierre premier, Catherine seconde. Cette inscription simple, et néanmoins orgueilleuse, a le mérite de la vérité. Ces deux grands hommes ont élevé très haut la fierté russe; et savoir mettre dans la tête d'une nation qu'elle est invincible, c'est la rendre telle, au moins dans ses propres foyers ; car la conquête est un hasard qui dépend peut-être encore

(1) Cf. Gustine, t. I, p. 256, qui paraît s'être souvenu de Mme de Staël : « La trop célèbre statue de Pierre le Grand attire d'abord mes regards ; elle m'a paru d'un effet singulièrement désagréable, placée sur son rocher par Catherine, avec cette inscription assez orgueilleuse dans son apparente simplicité : A Pierre Ier Catherine II. Cette figure d'homme à cheval n'est ni antique, ni moderne ; c'est un Romain du temps de Louis XV. Pour aider le cheval à se soutenir, on lui a mis aux jambes un énorme serpent : malheureuse idée, qui ne sert qu'à trahir l'impuissance de l'artiste! » Cette statue est de Falconet.

plus des fautes des vaincus que du génie du vainqueur.

On prétend avec raison que l'on ne peut, à Pétersbourg, dire d'une femme qu'elle est vieille comme les rues, tant les rues elles-mêmes sont modernes. Les édifices sont encore d'une blancheur éblouissante, et la nuit, quand la lune les éclaire, on croit voir de grands fantômes blancs qui regardent, immobiles, le cours de la Neva. Je ne sais ce qu'il y a de particulièrement beau dans ce fleuve, mais jamais les flots d'aucune rivière ne m'ont paru si limpides. Des quais de granit de trente verstes de long bordent ses ondes, et cette magnificence du travail de l'homme est digne de l'eau transparente qu'elle décore (l). Si Pierre Ier avait dirigé de pareils travaux vers le midi de son empire, il n'aurait pas obtenu ce qu'il désirait, une marine; mais peut-être se serait-il mieux conformé au caractère de sa nation. Les Russes habitants de Pétersbourg ont l'air d'un peuple du Midi condamné à vivre au Nord, et faisant tous ses efforts pour lutter contre un climat qui n'est pas d'accord avec sa nature. Les habitants du Nord sont d'ordinaire très casaniers, et redoutent

fi) » La Neva, ses ponts et ses quais sont la vraie gloire de Pétersbourg. Ce tableau est si vaste que tout le reste paraît petit. La Neva est un vase plein jusqu'aux bords qui disparaissent sous l'eau prête à déborder de toutes parts. Venise et Amsterdam me semblentmieux défendus contrôla mer que ne l'est Pétersbourg. » (Custihk, t. I, p. 287.)

le froid, précisément parce qu'il est leur ennemi de tous les jours. Les gens du peuple, parmi les Russes, n'ont pris aucune de ces habitudes; les cochers attendent dix heures à la porte, pendant Thiver, sans se plaindre (1); ils se couchent sur la neige, sous leurs voitures, et transportent les mœurs des lazzaroni de Naples au soixantième degré de latitude. Vous les voyez établis sur les marches des escaliers, comme les Allemands dans leur duvet : quelquefois ils dorment debout, la tête appuyée contre un mur. Tour à tour indolents ou impétueux, ils se livrent alternativement au sommeil ou à des fatigues incroyables. Quelquesuns s'enivrent, et diffèrent en cela des peuples du Midi qui sont très sobres ; mais les Russes le sont aussi, et d'une manière à peine croyable, quand les difficultés de la guerre l'exigent.

Les grands seigneurs russes montrent, à leur manière, les goûts des habitants du Midi. Il faut aller voir les diverses maisons de campagne qu'ils se sont bâties au milieu d'une île formée par la Neva, dans l'enceinte même de Pétersbourg (1)

(1) Aussi le voit-on (l'iswotschik), par un froid de vingt degrés, attendre patiemment au coin d'une borne, ou dormir sur la neige, tandis queson cheval, aussi endurant et aussi robuste que lui, blanchi de vapeurs changées en frimas, profite de ce moment de repos pour manger sa botte de foin ou son avoine. » (Masson, t. III, p. 398.)

(2) Cf. Custine, t. I, p. 303 et suiv. « Figurez-vous un basfond humide, mais que l'eau laisse à découvert pendant l'été, giâce aux canaux qui servent à égoutter le sol : tel est le terrain

Les plantes du Midi, les parfums de l'Orient, les divans de l'Asie embellissent ces demeures. Des serres immenses, où mûrissent des fruits de tous les pays, forment un climat factice. Les possesseurs de ces palais tâchent de ne pas perdre le moindre rayon de soleil, pendant qu'il paraît sur leur horizon; ils le fêtent comme un ami qui va bientôt s'en aller, mais qu'ils ont connu jadis dans une contrée plus heureuse.

Le lendemain de mon arrivée, j'allai dîner chez l'un des négociants les plus estimés de la ville, qui exerçait l'hospitalité russe, c'est-à-dire qu'il plaçait sur le toit de sa maison un pavillon pour annoncer qu'il dînait chez lui, et cette invitation suffisait à tous ses amis. Il nous fit dîner en plein air, tant on était content de ces pauvres jours d'été, dont il restait encore quelques-uns auxquels nous n'aurions guère donné ce nom dans le midi de l'Europe. Le jardin était très agréable; des arbres, des fleurs l'embellissaient; mais à quatre pas de la maison recommençait le désert ou le marais. La nature, aux environs de

qu'on a planté de superbes bosquets de bouleaux et recouvert ■d'une foule de charmantes maisons de campagne. Des avenues de bouleaux, qui avec les pins sont les seuls arbres indigènes de •ces landesglacées, font illusion; on se croit dans un parc anglais; ce vaste jardin parsemé de villas et de cottages tient lieu de campagne aux habitants de Pétersbourg; c'est le camp des courtisans, richement habité pendant un moment de l'année, et désert le reste du temps : voi à ce qu'on nomme le district des îles. »

Pétersbourg, a lair d'un ennemi qui se ressaisit de ses droits dès que l'homme cesse un moment de lutter contre lui.

Le matin suivant je me rendis à l'église de Notre-Dame de Kazan, bâtie par Paul Ier, sur le modèle de Saint-Pierre de Rome. L'intérieur de l'église, décoré d'un grand nombre de colonnes de granit, est de la plus grande beauté ; mais l'édifice lui-même déplaît, précisément parce qu'il rappelle Saint-Pierre, et qu'il en diffère d'autant plus qu'on a voulu l'imiter. On ne fait pas en deux ans ce qui a coûté un siècle aux premiers artistes de l'univers. Les Russes voudraient, par la rapidité, échapper au temps comme à l'espace ; mais le temps ne conserve que ce qu'il a fondé, et les beaux-arts, dont l'inspiration semble la première source, ne peuvent cependant se passer de la réflexion.

J'allai de Notre-Dame de Kazan au couvent de Saint-Alexandre-Newski, lieu consacré à un des héros souverains de la Russie, qui étendit ses conquêtes jusqu'aux rives de la Neva. L'impératrice Elisabeth, fille de Pierre Ier, lui a fait construire un cercueil d'argent, sur lequel on a coutume de poser une pièce de monnaie, comme gage, du vœu que l'on recommande au saint (1) . Le tom-

(1) Le tombeau, renfermé dans l'église de Saint-Alexandre, «est à lui seul un monument; il est composé d'un autel d'argent massif surmonté d'une espèce de pyramide de même métal, et

beau de Souvorov est dans ce couvent d'Alexandre, mais il n'y a que son nom qui le décore ; c'est assez pour lui, mais non pas pour les Russes, auxquels il a rendu de si grands services. Au reste, cette nation est si militaire, qu'elle s'étonne moins qu'une autre des hauts faits en ce genre. Les plus grandes familles de Russie ont élevé des tombeaux à leurs parents dans le cimetière qui tient à l'église de jNewski, mais aucun de ces monuments n'est digne de remarque; ils ne sont pas beaux, sous le rapport de l'art, et nulle idée grande n'y frappe l'imagination. Il est vrai que la pensée de la mort produit peu d'effet sur les Russes; soit courage, soit inconstance dans les impressions, les longs regrets ne sont guère dans leur caractère ; ils sont plus capables de superstition que d'émotion : la superstilion se rapporte à cette vie, et la religion à l'autre ; la superstition se lie à la fatalité, et la religion à la vertu ; c'est par la vivacité des désirs terrestres qu'on devient superstitieux, et c'est, au contraire, par le sacrifice de ces mêmes désirs qu'on est religieux.

M. de Romanzov (1), ministre des Affaires

cette masse de trophées en argent monte ainsi jusqu'à la voûte d'une vaste église. » (Custine, t. I, p. 290.)

(1) Nicolas Petrovitch, comte Romanzov, né en 1754, mort en 1826. Il était ministre des Affaires étrangères depuis 1807. Ennemi de l'Angleterre et favorable à la France, il accompagna le tsar à Erfurth en 1808. Quand Napoléon, qu'il admirait, enva-

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étrangères de Russie, me combla des politesses les plus aimables, et c'était à regret que je pensais qu'il avait été tellement dans le système de l'empereur Napoléon, qu'il aurait dû, comme les ministres anglais, se retirer, quand ce système était rejeté. Sans doute, dans une monarchie absolue, la volonté du maître explique tout; maisla dignité d'un premier ministre exige peut-être que des paroles opposées ne sortent pas de la même bouche. Le souverain représente l'État, et l'État peut changer de politique quand les circonstances l'exigent; mais le ministre n'est qu'un homme, et un homme, sur des questions de cette importance, ne doit avoir qu'une opinion dans le cours de sa vie. Il est impossible d'avoir de meilleures manières que M. de Romanzov, et de recevoir plus noblement les étrangers. J'étais chez lui lorsqu'on annonça l'envoyé d'Angleterre, lord Tyrconnel, et l'amiral Bentinck (l), tous les deux

hit la Russie, il se retira de la vie publique. Nesselrode le remplaça dans la confiance d'Alexandre : « Le chancelier comte Roumiantzoff est vieux, maladif... C'est donc sur vous que j'ai jeté les yeux et j'espère que vous remplirez avec fidélité et discrétion une place toute de confiance. » (Alexandre Ier à Nesselrode; Schilder, VEmpereur Alexandre 1er, t. III, p. 371.)

(1) Georges, comte de Tyrconnel, pair d'Irlande, né en 1788; il entra comme volontaire au service de la Russie et mourut à Vilna le 10 décembre 1812 d'excès de fatigue dans la poursuite de l'armée française. — L'amiral Rentinck, de la famille des ducs de Portland. Il est question de lui dans un billet de Mme de Staël à Galiffe, du 14 août 1812 : elle écrit qu'elle amènera « l'amiral » au bal du banquier Rail.

d'une figure remarquable ; c'étaient les premiers Anglais qui reparaissaient sur ce continent, dont la tyrannie d'un seul homme les avait bannis. Après dix ans d'une si terrible lutte, après dix ans pendant lesquels les succès et les revers avaient toujours trouvé les Anglais fidèles à la boussole de leur politique, la conscience, ils revenaient enfin dans le pays qui, le premier, s'affranchissait de la monarchie universelle. Leur accent, leur simplicité, leur fierté, tout réveillait dans l'âme le sentiment du vrai en toutes choses, que Napoléon a trouvé l'art d'obscurcir aux yeux de ceux qui n'ont lu que ses gazettes, et n'ont entendu que ses agents. Je ne sais pas même si les adversaires de Napoléon sur le continent, entourés constamment d'une fausse opinion qui ne cesse de les étourdir, peuvent se confier sans trouble à leur propre sentiment. Si j'en puis juger par moi, je sais que souvent, après avoir entendu tous les conseils de prudence ou de bassesse dont on est abîmé dans l'atmosphère de Napoléon (1), je ne savais plus que penser de ma propre opinion; mon sang me défendait d'y renoncer, mais ma raison ne suffisait pas toujours pour me préserver de tant de sophismes. Béni soit le pays où je puis entendre (2) de nouveau la

(1) Éd. 1821 : « dans l'atmosphère bonapartiste».

(2) Éd. 1821 : « Ce fut donc avec une vive émotion que j'entendis... »

voix de cette Angleterre, avec laquelle on est presque toujours sûr d'être d'accord, quand on cherche à mériter l'estime des honnêtes gens et de soi-même.

Le lendemain, le comte Orlov m'invita avenir passer la journée dans l'Ile qui porte son nom (1) . C'est la plus agréable de toutes celles que forme la Neva : des chênes, production rare pour ce pays, ombragent le jardin. Le comte et la comtesse Orlov emploient leur fortune à recevoir les étrangers avec autant de facilité que de magnificence : on est à son aise chez eux comme dans un asile champêtre, et l'on y jouit de tout le luxe des villes. Le prince Orlov est un des grands seigneurs les plus instruits qu'on puisse rencontrer en Russie, et son amour pour son pays porte un profond caractère, dont on ne peut s'empêcher d'être ému. Le premier jour que je passai chez lui, la paix venait d'être proclamée avec l'Angleterre. C'était un dimanche; et dans son jardin, ouvert ce jour-là aux promeneurs, on voyait un grand nombre de ces marchands à barbe, qui conservent en Russie le costume des moujiks, c'est-à-dire des paysans. Plusieurs se rassemblèrent pour écouter l'excellente musique du

(1) Le 31 août, le baron de Stein écrit à sa femme : « J'ai passé une bien agréable journée chez le comte Orlof ; nous étions •en très petit comité sur son ile. Après-dîner, Mme de Staël a lu quelques chapitres de son livre sur /' Allemagne... »

comte Orlov; elle nous fit entendre l'air anglais God save the king (Dieu sauve le roi), qui est le chant de la liberté dans un pays où le monarque en est le premier gardien. Nous étions tous émus, et nous applaudîmes à cet air national pour tous les Européens; car il n'y a plus que deux espèces d'hommes en Europe, ceux qui servent la tyrannie et ceux qui savent la haïr. Le comte Orlov s'approcha des marchands russes et leur dit que l'on célébrait la paix de l'Angleterre avec la Russie (1) : ils firent alors le signe de la croix, et remercièrent le ciel de ce que la mer leur était encore une fois ouverte.

L'ile Orlov est au centre de toutes celles où les grands seigneurs de Pétersbourg, et l'empereur et l'impératrice eux-mêmes, ont choisi, pendant l'été, leur séjour. Non loin de là est l'île Strogonov, dont le riche propriétaire a fait venir de Grèce des antiquités d'un grand prix. Sa maison était ouverte tous les jours, pendant sa vie, et quiconque y avait été présenté pouvait y revenir; il n'invitait jamais personne à dîner ou à souper pour tel jour : il était convenu qu'une fois admis

(1) Alexandre 1er écrivait au prince royal de Suède (Bernadotte) le 3-15 juin 1812 : « Ce courrier-ci porte au général Souchtelen les pleins pouvoirs pour conclure ma paix avec V Angleterre . Je n'y ai mis qu'une condition, celle que l'acte, pa»' lequel l'Angleterre stipulera des subsides à la Suède, soit signé en même temps. » (Scuilder, i Empereur Alexandre Ier, t. III, p. 3G6.)

Ion était toujours bien reçu; souvent il ne connaissait pas la moitié des personnes qui mangeaient chez lui; mais ce luxe d'hospitalité lui plaisait comme tout autre genre de magnificence. Beaucoup de maisons, à Pétersbourg, ont à peu près la même coutume. Il est aisé d'en conclure que ce que nous entendons, en France, par les plaisirs de la conversation ne saurait s'y rencontrer : la société est beaucoup trop nombreuse pour qu'un entretien d'une certaine force puisse jamais s'y établir. Toute la bonne compagnie a des manières parfaites; mais il n'y a ni assez d'instruction parmi les nobles, ni assez de confiance entre des personnes qui vivent sans cesse sous l'influence d'une cour et d'un gouvernement despotiques, pour que l'on puisse connaître les charmes de l'intimité (1) .

La plupart des grands seigneurs de Russie s'expriment avec tant de grâce et de convenance, qu'on se fait souvent illusion, au premier abord, sur le degré d'esprit et de connaissance de ceux avec qui l'on s'entretient. Le début est presque toujours d'un homme ou d'une femme de beau-

(1) « En Russie, converser cest conspirer, penser c'est se révolter : hélas! la pensée n'est pas seulement un crime, c'est un malheur. L'homme ne pense que pour améliorer son sort et celui des autres hommes; mais lorsqu'on ne peut rien changer à rien, la pensée inutile s'envenime dans l'âme qu'elle empoisonne faute d'autre emploi. Et voilà pourquoi dans le grand inonde russe on pense à tout âge. » (Gustine, t. I, p. 310.)

coup d'esprit; mais quelquefois aussi, à la longue, l'on ne retrouve que le début. On ne s'est point accoutumé, en Russie, à parler du fond de son âme ni de son esprit; on avait naguère si peur de ses maitres, qu'on n'a point encore pu s'habituer à la sage liberté qu'on doit au caractère d'Alexandre.

Quelques gentilshommes russes ont essayé de briller en littérature, et ont fait preuve de talent dans cette carrière; mais les lumières ne sont pas assez répandues pour qu'il y ait un jugement public formé par l'opinion de chacun. Le caractère des Russes est trop passionné pour aimer les pensées le moins du monde abstraites ; il n'y a que les faits qui les amusent ; ils n'ont pas encore eu le temps ni le goût de réduire les faits en idées générales. D'ailleurs toute pensée signifiante est toujours plus ou moins dangereuse, au milieu d'une cour où l'on s'observe les uns les autres, et où le plus souvent même on s'envie.

Le silence de l'Orient est transformé en des paroles aimables, mais qui ne pénètrent pas d'ordinaire jusqu'au fond des choses. On se plaît un moment dans cette atmosphère brillante, qui dissipe agréablement la vie ; mais à la longue on ne s'y instruit pas, on n'y développe pas ses facultés, et les hommes qui passent ainsi leur temps n'acquièrent aucune capacité pour l'étude ou pour les

affaires. Il n'en était pas ainsi de la société de Paris : on a vu des hommes formés seulement par les entretiens piquants ou sérieux que faisait naitre la réunion des nobles et des gens de lettres (1).

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