CHAPITRE XX
Entrevue d'Abo. — Nouvelle conversation de Mme de Staël avec l'empereur Alexandre. — Mme de Staël et le prince Kutusov. — Les étrangers à l'étersbourj; : Robert Wilson, Stein, Tyreonnel, Bentinck, Alexis de INoailles, Dbrnberp. — Entrée en Finlande : aspect du pays. — Mme de Staël s'embarque à Abo; difficultés de la traversée.
L'empereur quitta Pétersbourg, et l'on apprit qu'il était allé à Abo, où il devait voir le général Bernadotte, prince royal de Suède (1). Dès ce moment il n'y eut plus de doute sur le parti que ce prince avait résolu de prendre dans la guerre actuelle, et il n'en était point de plus important alors pour le salut de la Russie, et par conséquent pour celui de l'Europe. On en verra l'influence se développer dans la suite de ce récit. La nouvelle de l'entrée des Français à Smolensk arriva pendant la conférence du prince de Suède et de l'empereur de Russie; c'est là qu'Alexandre prit, avec lui-même et avec le prince royal, son allié, l'engagement de ne jamais signer la paix. « Péters-
(11 Les conférences d'Abo, en Finlande, entre Alexandre et le prince royal de Suède, eurent lieu les 27, 28, 29 et 30 août 1812. Mme de Staël écrit de Stockholm, le 12 janvier 1813, à la {jrande-duchesse de Saxe-Weimar : « La conférence d'Abo a lié pour jamais trois puissances et l'empereur Alexandre m'a parlé du prince de Suède avec la plus haute estime. »
bourg serait pris, dit-il, que je me retirerais en Sibérie. J'y reprendrais nos anciennes coutumes, et, comme nos ancêtres à longues barbes, nous reviendrions de nouveau conquérir l'empire. — Cette résolution affranchira l'Europe ! » s'écria le prince de Suède, et sa prédiction commence à s'accomplir.
Je revis une seconde fois l'empereur Alexandre à son retour d'Abo, et l'entretien que j'eus l'honneur d'avoir avec lui me convainquit tellement de la fermeté de sa volonté, que, malgré la prise de Moscou et tous les bruits qui s'ensuivaient, je ne crus pas que jamais il cédât. Il voulut bien me dire qu'après la prise de Smolensk le maréchal Berthier avait écrit au général en chef russe relativement à quelques affaires militaires, qu'il finissait sa lettre en disant que l'empereur Napoléon conservait toujours la plus tendre amitié pour l'empereur Alexandre, fade persiflage que l'empereur de Russie reçut comme il le devait. Napoléon lui avait donné des leçons de politique et des leçons de guerre, s'abandonnant, dans les premières, au charlatanisme du vice, et dans les secondes, au plaisir de montrer une insouciance dédaigneuse. Il s'était trompé surl'empereur Alexandre; il avait pris la noblesse de son caractère pour la duperie. Il n'avait pas su apercevoir que si l'empereur de Russie s'était laissé emporter trop loin par son enthousiasme pour
lui, c'est parce qu'il le croyait partisan des premiers principes de la Révolution française, qui s'accordent avec ses propres opinions (I); mais jamais Alexandre n'a eu l'idée de s'associer avec Napoléon pour asservir l'Europe. Napoléon crut, dans cette circonstance comme dans toutes les autres, parvenir à aveugler un homme par son intérêt faussement représenté ; mais il rencontra de la conscience et ses calculs furent tous déjoués; car c'est là un élément dont il ne connaît pas la force, et qu'il ne fait jamais entrer dans ses combinaisons. Quoique M. Barclay de Tolly fût un militaire très estimé, comme il avait éprouvé des revers dans le commencement de la campagne, l'opinion désignait, pour le remplacer, un général très renommé, le prince Kutusov. Il prit le commandement quinze jours avant l'entrée des Français à Moscou, et ne put arriver à l'armée que six jours avant la grande bataille qui se donna presque aux portes de cette ville, à Borodino. J'allai le voir la veille de son départ. C'était un vieillard plein de grâce dans les manières, et de vivacité dans la physionomie, quoiqu'il eût perdu un oeil
(1) On sait qu'Alexandre faisait profession de libéralisme. II écrivait à Bernadotte, le 19-31 décembre 1810 : « Élevé moimême par un républicain (La Harpe), j'ai de bonne heure appris à priser plus l'homme que les titres; ainsi je serai plus flatté des liens qui s'établiront entre nous comme homme à homme que comme souverains. « (Sciiilder, V Empereur Alexandre /tr, t. III, p. 366.)
par une de ses nombreuses blessures qu'il avait reçues dans les cinquante années de sa carrière militaire (1). En le regardant, je craignais qu'il ne fût pas de force à lutter contre les hommes âpres et forts qui fondaient sur la Russie de tous les coins de l'Europe; mais les Russes, courtisans à Pétersbourg, redeviennent Tartares à l'armée ; et l'on a vu, par Souvorov, que ni l'âge ni les honneurs ne peuvent énerver leur énergie physique et morale. Je fus émue en quittant cet illustre maréchal Kutusov; je ne savais si j'embrassais un vainqueur ou un martyr, mais je vis qu'il comprenait la grandeur de la cause dont il était chargé. Il s'agissait de défendre, ou plutôt de rétablir toutes les vertus morales que l'homme doit au christianisme, toute la dignité qu'il tient de Dieu, toute l'indépendance que lui permet la nature; il s'agissait de reprendre tous ces biens des griffes d'un seul homme, car il ne faut pas plus accuser les Français que les Allemands et les Italiens qui le suivaient, des attentats de ses armées. Avant de partir, le général Kutusov alla
(1) Nous donnons dans V Appendice les lettres de Mme de Staël à la princesse Kutusov; elles sont débordantes d'enthousiasme pour le prince. — Le vieux Kutusov, âgé de soixantesept an», ancien élève de Souvorov, qui précédemment avaitperdu la bataille d'Austerlitz, mais qui avait rétabli les affaires des Russes dans la dernière campagne contre les Turcs, était alors l'idole de la nation. Son caractère est peint de façon intéressante dans le chef-d'œuvre du comte Tolstoï, la Guerre et la Paix. Il mourut, le 16 avril 1813, à l'âge de soixante-huit ans, à Bunzlau (Silésie),
faire sa prière dans l'église Notre-Dame de Kazan, et tout le peuple, qui suivait ses pas, lui cria de sauver la Russie. Quel moment pour un être mortel ! Son âge ne lui permettait pas d'espérer de survivre aux fatigues de la campagne; mais il y a des instants où l'homme a besoin de mourir pour satisfaire son âme (1).
Certaine de l'opinion généreuse et de la conduite noble du prince de Suède, je me confirmai plus que jamais dans la résolution que j'avais prise de faire rentrer mes fils dans la patrie de leur père en les attachant au service de Suède (2) ; et, vers la fin de septembre, je quittai Pétersbourg pour me rendre en Suède par la Finlande. Mes nouveaux amis, ceux que la conformité des sentiments avait rapprochés de moi, vinrent me dire adieu : sir Robert Wilson, qui va chercher partout une occasion de se battre, et d'enflammer ses amis par son esprit; M. de Stein, homme d'un caractère antique, qui ne vit que dans l'es-
(1) « Avant départir de la capitale, la nuit du 20 au 21 août, le prince Kutusov dit à sa femme : « Nous nous reverrons heureux ou jamais » ; il se prosterna sur le parquet et se recommanda à Dieu en pleurant. » (Joseph de Maistre, lettre citée au comte de Front.)
(2) Éd. 1821 : « que j'avais prise d'aller à Stockholm avant de m'embarquer pour l'Angleterre. » — Ce ne fut pas vers la fin de septembre, mais le 7 de ce mois, jour de la bataille de Borodino, que Mme de Staël quitta Fétersbourg. Stein écrit le 8 à sa femme : « Mme de Staël nous a quittés; elle va à Stockholm pour faire entrer son Kls au service; sa société était très agréable, je regrette son départ. »»
poir de voir sa patrie délivrée; l'envoyé d'Espagne; le ministre d'Angleterre ; lord Tyrconnel; le spirituel amiral Bentinck; Alexis de Noailles, le seul émigré de la tyrannie impériale, le seul qui fût là, comme moi, pour témoigner pourla France ; le colonel Dôrnberg, cet intrépide Hessois que rien n'a détourné de son but; et plusieurs Russes dont les noms ont été depuis célèbres par leurs exploits (1). Jamais le sort du monde n'avait couru plus de dangers; personne n'osait se le dire, mais chacun le savait. Moi seule, comme
(1) Robert Wilson, général anglais, s'était distingué en Portugal à la tète de la légion lusitanienne à la bataille de Talaveyra et avait secondé Wellington, quand Masséna envahit le Portugal. En 1812, il fut envové au quartier général de l'armée russe, comme représentant militaire de la Grande-Bretagne. Ce fut lui qui, < n 1815, avec deux autres officiers anglais, prépara 1 évasion de Lavalette. — Le ministre d'Angleterre à Pétersbourg était lord Cathcart. — Le comte Alexis de Noailles, en 1809, avait manifesté de l'opposition au gouvernement impérial, en répandant la bulle d'excommunication que le pape avait lancée contre Napoléon. Arrêté, il n'obtint sa liberté que grâce aux sollicitations de son frère Alfred. Il quitta la France, alla trouver Louis XVIII à llartwell et reçut de lui plusieurs missions auprès «les gouvernements étrangers. En 1814, il revînt en France avec le comte d'Artois. — Pour Tyrconnel et Bentinck, voir ch. xvi. — Le baron de Stein était le célèbre ministre prussien, qui avait dû résigner ses fonctions en novembre 1808 et qu'un décret impérial avait déclaré « ennemi de la France et de la Confédération ». — Le colonel hessois Dôrnberg, entré au service de la Prusse, fut fait prisonnier à Liibeck en 1806; ensuite colonel des chasseurs de la garde du roi de Westphalie, il avait tenté un soulèvement (1809) qui avorta. Condamné à mort comme coupable de haute trahison, il entra dans le corps franc du duc de Brunswick, puis dans l'armée russe sous les ordres de Wittgenstein.
femme, je n'étais pas exposée, mais je pouvais compter pour quelque chose ce que j'avais souffert. Je ne savais pas, en disant adieu à ces dignes chevaliers de la race humaine (1), qui d'entre eux je reverrais, et déjà deux n'existent plus. Quand les passions des hommes se soulèvent les unes contre les autres, quand les nations s'attaquent avec furie, on reconnaît en général la destinée humaine dans les malheurs de l'humanité. Mais quand un seul être, semblable à ces idoles des Lapons encensées par la peur, répand sur la terre le malheur par torrents, on éprouve je ne sais quel effroi superstitieux qui porte à considérer tous les honnêtes gens comme des victimes. Lorsqu'on entre en Finlande, tout annonce qu'on a passé dans un autre pays, et qu'on a affaire à une autre race qu'à la race esclavonne. On dit que les Finnois viennent immédiatement du nord de l'Asie, et que leur langue n'a point de rapport avec le suédois, qui est un intermédiaire entre l'anglais et l'allemand. Les figures des Finnois sont pourtant, pour la plupart, tout à fait germaniques; leurs cheveux blonds, leur teint blanc, ne ressemblent en rien à la vivacité des figures russes; mais aussi leurs mœurs sont plus
(1) Expression familière à Mme de Staël : « On l'a vue — dit-elle de l'Angleterre, — comme un chevalier arme' pour fa défense de l'ordre social* préserver l'Europe pendant dix années de l'anarchie et pendant dix autres du despotisme. «(Préface det Allemagne.)
douces ; les gens du peuple y ont une probité réfléchie, qu'ils doivent à l'instruction du protestantisme et à la pureté des mœurs. Vous voyez, le dimanche, les jeunes filles revenir du sermon à cheval, et les jeunes gens les suivant. On trouve souvent l'hospitalité chez des pasteurs de Finlande, qui considèrent comme leur devoir de loger des voyageurs, et rien n'est plus pur et plus doux que l'accueil qu'on reçoit dans ces familles : il n'y a presque point de châteaux ni de grands seigneurs en Finlande, de manière que les pasteurs sont, d'ordinaire, les premiers parmi les habitants du pays. Dans quelques chansons finnoises, les jeunes filles offrent à leurs amants de leur sacrifier la demeure du pasteur, quand même on la leur donnerait en partage. Cela rappelle ce mot d'un jeune berger qui disait : « Si j'étais roi, je garderais mes moutons à cheval. » L'imagination même ne va guère au delà de ce que l'on connait.
L'aspect de la nature est très différent, en Finlande, de ce qu'il est en Russie. Au lieu des marais et des plaines qui entourent Pétersbourg, on retrouve des rochers, presque des montagnes, et des forêts ; mais à la longue, on s'aperçoit que ces montagnes sont monotones, ces forêts composées des mêmes arbres, le sapin et le bouleau. Les énormes blocs de granit qu'on voit épars dans la campagne et sur les bords des grandes routes
donnent au pays un air de vigueur; mais il y a peu de vie autour de ces grands ossements de la terre, et la végétation commence à décroître, depuis la latitude de la Finlande jusqu'au dernier degré de la terre animée. Nous traversâmes une forêt à demi consumée par le feu : les vents du nord, qui accroissent l'activité des flammes, rendent les incendies très fréquents, soit dans les villes, soit dans les campagnes. L'homme, de toutes les manières, a de la peine à lutter contre la nature dans ces climats glacés.
On rencontre peu de villes en Finlande, et celles qui existent ne sont guère peuplées. Il n'y a pas de centre, pas d'émulation, rien à dire et bien peu à faire dans une province du nord suédois ou russe, et, pendant huit mois de l'année, toute la nature vivante s'endort. L'empereur Alexandre s'empara de la Finlande à la suite du traité de Tilsitt (1), et dans un moment où les facultés troublées du roi qui régnait en Suède, Gustave IV, le mettaient hors d'état de défendre son pays. Le caractère moral de ce prince était très digne d'estime; mais, dès son enfance, il avait reconnu lui-
(t) Napoléon avait poussé Alexandre à la conquête de la Finlande pour l'engager plus fortement dans son système. Le 15 lévrier 1808, vingt mille Russes entrèrent en Finlande. Alexandre, profitant de l'arrestation de l'ambassadeur de Russie à Stockholm, M. d'Alopéus, prononça la réunion de la Finlande à son empire. Elle lui fut définitivement cédée par la paix de Frcdrikshamn (17 septembre 1809).
même qu'il ne pouvait pas tenir les rênes du gouvernement. Les Suédois se battirent, en Finlande, avec le plus grand courage; mais, sans un chef guerrier sur le trône, une nation peu nombreuse ne saurait triompher d'un ennemi puissant. L'empereur Alexandre devint maitre de la Finlande par la conquête et par les traités fondés sur la force; mais il faut lui rendre cette justice de dire qu'il ménagea cette province nouvelle, et respecta la liberté dont elle jouissait. Il laissa aux Finnois tous leurs privilèges relativement à la levée des impôts et des hommes ; il vint avec générosité au secours des villes incendiées, et ses faveurs compensèrent, jusqu'à un certain point, ce que les Finnois possédaient comme droit, si toutefois des hommes libres peuvent accéder volontairement à cette sorte d'échange. Enfin, une des idées dominantes du dix-neuvième siècle, les limites naturelles, rendaient la Finlande aussi nécessaire à la Russie que la Norwège à la Suède, et l'on peut dire avec vérité que partout où ces limites naturelles n'ont pas existé, elles ont été l'objet de guerres perpétuelles.
Je m'embarquai à Abo, capitale de la Finlande. Il y a une université dans cette ville, et l'on s'y essaye un peu à la culture de l'esprit ; mais les ours et les loups sont si près de là pendant l'hiver, que toute la pensée est absorbée par la nécessité de s'assurer une vie physique tolé-
rable ; et la peine qu'il faut pour cela dans les pays du Nord consume une grande partie du temps que Ion consacre, ailleurs, aux jouissances des arts de l'esprit. On peut dire, en revanche, que les difficultés mêmes dont la nature environne les hommes donnent plus de fermeté à leur caractère, et ne laissent pas entrer dans leur esprit tous les désordres causés par l'oisiveté. Néanmoins à chaque instant je regrettais ces rayons du Midi, qui avaient pénétré jusque dans mon âme.
Les idées mythologiques des habitants du Nord leur représentent sans cesse des spectres et des fantômes ; le jour est là tout aussi favorable aux apparitions que la nuit : quelque chose de pâle et de nuageux semble appeler les morts à revenir sur la terre, à respirer l'air froid comme la tombe dont les vivants sont entourés. Dans ces contrées, les deux extrêmes se manifestent d'ordinaire plutôt que les degrés intermédiaires : ou l'on est uniquement occupé de conquérir sa vie sur la nature, ou les travaux de l'esprit deviennent très facilement mystiques, parce que l'homme tire tout de lui-même, et n'est en rien inspiré par les objets extérieurs.
Depuis que j'ai été si cruellement persécutée par l'Empereur, j'ai perdu toute espèce de confiance dans le sort; je crois cependant davantage à la protection de la Providence, mais ce n'est
pas sous la forme du bonheur sur cette terre. Il s'ensuit que toute résolution m'épouvante, et néanmoins l'exil oblige souvent à s'y déterminer. Je craignais la mer, et chacun me disait : « Tout le monde fait ce passage, et il n'arrive rien à personne. » Tels sont les discours qui rassurent presque tous les voyageurs ; mais l'imagination ne se laisse pas enchaîner par ce genre de consolations, et toujours cet abîme, dont un si faible obstacle vous sépare, tourmente la pensée. M. Schlegel s'aperçut de l'effroi que j'éprouvais sur la trèle embarcation qui devait nous conduire à Stockholm (1). Il me montra, près d'Abo, la prison où l'un des plus malheureux rois de Suède, Éric XIV, avait été renfermé pendant quelque temps avant de mourir dans une autre prison près de Gripsholm. « Si vous étiez là, me dit-il, combien vous envieriez le passage de cette mer, qui maintenant vous épouvante! » Cette réflexion si juste donna bientôt un autre cours à mes idées, et les premiers jours de notre navigation me furent assez agréables. Nous passions à travers des îles, et quoiqu'il y ait beaucoup plus de danger près du rivage qu'en pleine mer, on n'éprouve
(1) Ce n'était en effet qu'un bateau pêcheur, u Mme de Staël est arrivée d'Abo il y a quinze jours avec un bateau de poisson (sic) et est tombée comme une bombe à Stockholm... » (Lettre adressée à M. de Ribbing, à Paris, de Stockholm, 20 octobre 1812. Traduit du suédois. — Arch. Aff. étrang., Suéde.)
jamais cette terreur que fait ressentir l'aspect des flots qui semblent toucher au ciel. Je me faisais montrer la terre, à l'horizon, d'aussi loin que je pouvais l'apercevoir : 1 infini fait autant de peur à notre vue qu'il plaît à notre àmc. Nous passâmes à l'île d'Aland, où les plénipotentiaires de Pierre 1er et de Charles XII traitèrent de la paix, et tâchèrent de fixer des bornes à leur ambition sur cette terre glacée, que le sang de leurs sujets avait pu seul réchauffer un moment. Nous espérions arriver le lendemain à Stockholm, mais un vent décidément contraire nous obligea de jeter l'ancre sur la côte dune île toute de rochers entremêlés de quelques arbres, qui ne s'élevaient guère plus haut que les pierres dont ils sortaient. Cependant nous nous hâtâmes de nous promener sur cette île, pour sentir la terre sous nos pieds (1). J'ai toujours été fort sujette à l'ennui, et, loin de savoir m'occuper dans ces moments tout à fait vides, qui semblent destinés à l'étude.
(1) Elle écrivait à la princesse Kutusov, le 29 septembre, de Stockholm : « Mes exploits à moi se sont bornés à un passage «le mer très pénible, et comme je venais d'apprendre la victoire du prince Kutusov, j'aurais trouvé très triste d'être noyée. » L'archipel d'Aland forme un groupe d'environ quatre-vingts îles, appartenant à la Russie depuis 1809. Il se trouve sur la route directe de Stockholm à Abo. La mer est dure dans ces parages. L'hiver, la traversée se fait en grande partie sur la glace. (Cf. Léouzon-Le Duc, Souvenirs et impressions Je voyage dans les pays du Nord.)
DIX ANNEES D'EXIL 37f>
Ici le manuscrit est interrompu.
Après une traversée qui ne fut pas sans danger, ma mère débarqua à Stockholm. Accueillie en Suède avec une parfaite bonté, elle y passa huit mois, et ce fut là qu'elle écrivit le journal qu'on vient de lire. Peu de temps après elle partit pour Londres, et y publia son ouvrage sur Y Allemagne, que la police impériale avait supprimé. Mais sa santé, déjà cruellement altérée par les persécutions de Bonaparte, ayant souffert des fatigues d'un long voyage, ma mère se crut obligée d'entreprendre sans délai l'histoire de la vie politique de M. Necker, et d'ajourner tout autre travail jusqu'à ce qu'elle eût achevé celui dont sa tendresse filiale lui faisait un devoir. Elle conçut alors le plan des Considérations sur la Révolution française. Cet ouvrage même, elle n'a pu le terminer, et le manuscrit de ses Dix années d'exil est resté dans son portefeuille tel que je le publie aujourd'hui.
(Éd. 1821. Note de M. de Staël fils.)
LA PREMIERE ENTREVUE DE Mmc DE STAËL ET DE BONAPARTE
Le premier manuscrit des Dix années d'exil nous donne le récit de la première entrevue de Mme de Staél et de Bonaparte, qui eut lieu, comme on sait, le 16 frimaire an VI (6 décembre 1797) au ministère des Relations Extérieures, en présence de Talleyrand (1). L'éditeur de 1821 a supprimé ce passage des Dix années, sans doute parce qu'il figurait déjà en partie dans les Considérations, t. II, 3e partie, chap. xxvi. Mais comme les deux textes présentent certaines différences et que le premier en date est évidemment l'expression sincère des sentiments que Mme de Staël professait alors pour le général Bonaparte, nous croyons qu'il est intéressant de le reproduire.
u Lorsque le général se fit connaître pour la première fois par les campagnes d'Italie, j'éprouvai pour lui l'enthousiasme le plus vif. Les institutions républicaines perdaient toute dignité en France par les moyens employés pour les soutenir; on avait comme des remords des opinions les plus nobles, quand on en
(1) Cf. Mme de Staël et Napoléon, chap. 1er.
retrouvait la désignation nominale dans les actes les plus cruels; un trouble s'élevait dans l'esprit et dans l'âme, quand des hommes sanguinaires réclamaient la liberté et prenaient pour victimes des hommes estimables. On n'était en entier dans aucun parti, ni avec les persécuteurs, ni avec les persécutés, et la plus belle faculté des hommes, l'admiration, ne savait où se prendre. La gloire militaire inspire bien aisément l'enthousiasme; les proclamations en Italie étaient faites pour inspirer la confiance en lui (sic). Il y régnait un ton de noblesse et de dignité, qui faisait contraste avec l'âpreté révolutionnaire des chefs civils de France. Le guerrier parlait alors comme un magistrat, tandis que les magistrats s'exprimaient avec la violence militaire. Bonaparte n'avait point mis à exécution les lois barbares contre les émigrés. On disait qu'il aimait avec passion sa femme, dont le caractère est plein de douceur et de bonté. On assurait qu'il lisait de préférence l'Ossian (sic), ce poème où l'amour de la guerre est mêlé à un sentiment de mélancolie, qui soumet le vainqueur comme le vaincu à la même tristesse du cœur.
« Toutes ces circonstances m'inspiraient pour Bonaparte, avant de le connaître, une telle admiration que, la première fois que je le vis à son retour d'Italie, une émotion invincible m'empêcha presque de lui parler et de lui répondre. Il était alors sans puissance; la persécution même le menaçait; il aurait dû conserver, ce me semble, une impression agréable d'un hommage désintéressé, lui qui était appelé à en recevoir tant d'une nature si différente. Dès le premier moment, il m'inspira le sentiment de la crainte le plus prononcé que jamais une créature humaine m'ait fait éprouver. J'avais vu des hommes féroces et des hommes respectables; il n'y avait rien dans l'effet qu'il produisit sur moi qui pût ressembler ni aux uns, ni aux autres. Je sentais qu'il n'était ni méchant, ni bon, ni violent, ni doux,
mais que c'était un être qui n'avait point de semblable, qui valait plus et moins qu'un homme en ce qu'il n'était ému par rien, quoique se prenant lui-même pour but de toutes les actions, les autres n'agissant jamais sur son existence que comme des faits ou des idées, mais jamais des individus. »
Mrae DE STAËL ET LE DIX-NEUF BRUMAIRE
Dans les Considérations sur la Révolution française, IVe partie, chap. il, Mme de Staël parle des journées du dix-huit et du dix-neuf brumaire; mais elle se montre beaucoup moins partisan de cette révolution que dans les Dix années d'exil. Le passage suivant, supprimé par l'éditeur de 1821, nous fait apercevoir fort clairement les raisons qu'elle avait de souhaiter le triomphe de Bonaparte.
« ... On fut un moment incertain si Bonaparte à Saint- Gloud l'emporterait, ou si les jacobins ressusciteraient avec un grand avantage par le triomphe remporté sur un tel homme. J'étais si persuadée que dans ce caslà l'on pourrait s'attendre aux plus cruelles persécutions, que je rassemblai tout l'argent que j'avais alors chez mes gens d'affaires pour le partager entre deux de mes plus intimes amis et moi, afin de nous rendre à l'instant même dans les pays étrangers. Je recevais de quart d'heure en quart d'heure (1) des nouvelles de Saint- Gloud, et suivant qu'on croyait ou non au succès de Bonaparte, je renvoyais ou je hâtais les préparatifs de mon départ; mais, au milieu de cette incertitude, je répétais
(1) « Un de mes amis (R. Constant), présent à la séance de Saint-Gloud, m'envoyait des courriers d'heure en heure... » '^Considérations , IVe partie, chap. n.J
souvent : « Si les jacobins triomphent, nous serons peutêtre tués; mais si c'est Bonaparte, nous ne pourrons plus vivre. » Et quand son triomphe fut assuré, je me sentis une difficulté de respirer qui ne m'a pas quittée depuis, et qui est devenue, je crois, la maladie de l'Europe continentale...
« Dans ce jour même où je prévoyais d'une manière si vive les malheurs qui sont tombés depuis sur la nature humaine, je ne me serais pas permis, si le sort eût dépendu de moi, de ne pas le faire pencher en faveur de Bonaparte. La lutte une fois engagée, l'affreux système des jacobins devait prendre le dessus, et, dût-il ne durer qu'un jour, il pouvait coûter la vie à tant de personnes estimables qu'il était de devoir (sic) de préférer un mal éventuel à des assassinats immédiats. Mais la sensation intérieure de l'âme est tout à fait indépendante de la volonté qui détermine l'action, et je rends compte de cette sensation. »
LE SEJOm DE GENEVE
On sait combien Mine de Staël s'ennuyait à Goppet, malgré la petite cour qu'elle avait sans cesse autour d'elle. Elle souffrait de c^tte solitude relative, qui lui faisait sentir davantage le poids de l'exil. Elle allait souvent à Genève, et avait l'habitude d'y faire, pendant l'hiver, d'assez longs séjours. Ainsi, en 1805-1806, elle habitait rue des Chanoines, on jouait la comédie au Molard ; en 1808-1809, elle est chez son amie Mme Huber; en 1809-1810 à l'hôtel des Balances; en 1810-1811, à la Grande-Nue; enfin en 1811-1812 à la Gorraterie (1). Mais Genève même n'était qu'un pis-aller : c'était un théâtre trop étroit pour sa gloire. « J'estime beaucoup les Genevois, écrit-elle à Meister, mais ils n'ont presque
(1) Tous ces détails nous sont connus par une note manuscrite qui se trouve dans les papiers de Mme Necker de Saussure.
pas une idée, ni un intérêt en commun avec moi (1). » De plus., l'esprit genevois est volontiers railleur; Coppet était près de Genève et la « trop célèbre » prêtait par plus d'un côté à la médisance. Bien qu'elle eût dit qu'une femme devait se soumettre à l'opinion (%), elle mettait rarement ce précepte en pratique ; aussi les Genevois ne lui ménageaient pas les épigrammes. Ce fut même, dit-on, une des raisons de son départ précipité en 1812. Voici comment elle a parlé du séjour de Genève dans un passage inédit des Dix années dexil :
« Certes, — et j'aurais bien grand tort de ne pas le reconnaître — Genève est une noble ville, où l'on trouve encore de généreuses traces de l'esprit républicain; une ville où les sciences sont cultivées avec un émineut succès. Mais la littérature dans tout son éclat ne peut exister que dans une grande capitale. Les lois somptuaires deGenève semblent aussi porter sur le luxe de la pensée, et dans une petite ville commerçante et démocratique l'utilité et l'égalité régnent d'une manière qui exclut l'essor poétique du génie. Je ne déciderai point s'il vaut mieux que cela soit ainsi; cette question ne pourrait se discuter sans toucher à tous les débats de l'esprit humain; mais toujours est-il que ceux qui sont nés au milieu de l'indépendance et du mouvement d'un vaste état, ne s'accoutument jamais à l'espèce de contrainte qu'entraînent nécessairement les habitudes d'un cercle étroit. On y perd en entier le genre de bonheur dont on est susceptible, de quelque estime qu'on soit d'ailleurs pénétré pour ceux qui nous entourent; il en serait de même peut-être d'un habitant d'une petite ville transporté dans une grande. Il ne faut guère plus déraciner les hommes que les plantes. »
Mme de Staël aimait mieux Lausanne que Genève : « Si je me retire une fois, disait-elle, ce sera à Lausanne, d'abord parce
(1) A Meister, 10 décembre 1811.
(2) Épigraphe de Delphine.
qu'on me dira : « Ah! voua voilà ! nous sommes Lien aises de « vous voir ! » A Genève, on me dirait : « Vous êtes bien aise de revenir à nous, nous l'avions bien prévu (1). »