CHAPITRE XIX
Le cabinet d'histoire naturelle. — L'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul : sépulture des tsars. — Tsarskoé-Sélo. — Prise de Smolensk par les Français; découragement de Mme de Staél ; tristes symptômes. — L'institut de Sainte-Catherine ; gracieuse attention de la tsarine. — Absence de lumières en Russie. — Une tragédie russe. — Patriotisme de la nation.
Nous allâmes voir le cabinet d'histoire naturelle, qui est remarquable par les productions de
(1) Éd. 1821 : le texte de cette phrase est modifié.
la Sibérie. Les fourrures de ce pays ont excité l'avidité des Russes, comme les mines d'or du Mexique celle des Espagnols. Il y a eu un temps, en Russie, pendant lequel la monnaie de change consistait encore en peaux de martre et d'écureuil, tant le besoin de se garantir des frimas était universel. Ce qu'il y a de plus curieux dans ce musée de Pétersbourg, c'est une riche collection d'ossements d'animaux antédiluviens, et en particulier les restes du mammouth gigantesque qui a été trouvé presque intact dans les glaces de la Sibérie. Il paraît, d'après les observations géologiques, que le monde a une histoire bien plus ancienne que celle que nous connaissons : l'infini fait peur en toutes choses. Maintenant les habitants et les animaux même de émette extrémité du monde habité sont comme pénétrés du froid qui fait expirer la nature à quelques lieues au delà de leur contrée, la couleur des animaux se confond avec celle de la neige, et la terre semble se perdre dans les glaces et les brouillards qui terminent ici-bas la création. Je fus frappée de la figure des habitants du Kamtchatka, qu'on trouve parfaitement imités dans le cabinet de Pétersbourg. Les prêtres de ce pays, nommés shamanes, sont des espèces d'improvisateurs; ils portent par-dessus leur tunique d'écorce d'arbre une sorte de réseau d'acier, auquel sont attachés plusieurs morceaux de fer, dont le bruit est très fort dès que l'im-
provisateur s'agite; il a des moments d'inspiration qui ressemblent beaucoup à des attaques de nerfs, et c'est plutôt par la sorcellerie que par le talentqu'il fait impression sur le peuple. L'imagination, dans des pays aussi tristes, n'est guère remarquable que parla peur, et la terre même semble repousser l'homme par l'épouvante qu'elle lui cause. Je vis ensuite la citadelle dans l'enceinte de laquelle est l'église, où sont déposés les cercueils de tous les souverains, depuis Pierre le Grand (1). Ces cercueils ne sont point enfermés dans des monuments; ils sont exposés comme le jour de la cérémonie funèbre, et l'on se croit tout près de ces morts, dont une simple planche paraît nous séparer. Lorsque Paul Ier parvint au trône, il fit couronner les restes de son père, Pierre III, qui, n'ayant pas reçu cet honneur pendant sa vie, ne pouvait être placée la citadelle. On recommença, par l'ordre de Paul Ier, la cérémonie de l'enterrement pour son père et pour sa mère, Catherine IL L'un et l'autre furent de nouveau exposés; de nouveau, quatre chambellans gardèrent leurs corps comme s'ils eussent expiré la veille, et les deux cercueils sont placés l'un à côté de l'autre, forcés de vivre en paix sous l'empire de la mort (2).
(1) C'est l'église de F ai nt- Pierre et Saint-Paul.
(2) Ce passage parait inspire' de Masson, t. I, p. 191 : « Le cercueil qui contenait les cendres (de Pierre III) fut couronné et transporté en grande pompe au palais, pour y être exposé dans un temple construit à cet effet, à côté du corps de Catherine, et
DIX ANNEES D'EXIL 3à3
Parmi les souverains qui ont possédé le pouvoir despotique transmis par Pierre 1er, il en est plusieurs qu'une conspiration sanglante a renversés du trône. Ces mêmes courtisans, qui n'ont pas la force de dire à leur maître la moindre vérité, savent conspirer contre lui, et la plus profonde dissimulation accompagne nécessairement ce genre de révolution politique ; car il faut combler de respectcelui qu'on veut assassiner. Et cependant que deviendrait un pays gouverné despotiquement, si un tyran audessus de toutes les lois n'avait rien à craindre des poignards? Horrible alternative, et qui suffit pour montrer ce que c'est que des institutions où il faut compter le crime comme balance des pouvoirs.
Je rendis hommage à Catherine II, en allant à son habitation à la campagne (Tsarskoé-Sélo). Ce palais et le jardin sont arrangés avec beaucoup d'art et de magnificence; mais déjà l'air était très froid, bien que nous fussions à peine au 1er de septembre, et c'était un contraste singulier que ces fleurs du midi agitées par le vent du nord (1) .
conduits ensuite ensemble à la citadelle. C'est alors seulement que les deux époux demeurèrent eu paix à côté l'un de Vautre. » On sait que Pierre III avait été détrôné par sa femme, la Grande Catherine, et assassiné.
(1) «• Tsarskoé-Sélo e?t un immense et triste château, commencé par Anne, achevé par Elisabeth, usé par Catherine et abandonné par Paul. La situation en est marécageuse; les environs drserts et les jardins ennuyeux. » (Masson, t. I, p. 111.) Tout ce passage de Mme de Staël sur Tsarskoé-Sélo et Catherine est la contre-partie de Masson.
Tous les traits qu'on recueille de Catherine II, comme souveraine, pénètrent d'admiration pour elle; et je ne sais si les Russes ne lui doivent pas, plus qu'à Pierre Ier, l'heureuse persuasion qu'ils sont invincibles, persuasion qui a tant contribué à leurs succès. Le charme d'une femme tempérait l'action du pouvoir, et mêlait de la galanterie chevaleresque au succès dont on lui faisait hommage. Catherine II avait au suprême degré le bon sens du gouvernement; un esprit plus brillant que le sien aurait moins ressemblé à du génie, et sa haute raison inspirait un profond respect à ces Russes, qui se défient de leur propre imagination, et souhaitent qu'on la dirige avec sagesse. Tout près deTsarskoé-Sélo est le palais de Paul Ier, demeure charmante, parce que l'impératrice douairière et ses filles y ont placé les chefs-d'œuvre de leurs talents et de leur bon goût. Ce lieu rappelle l'admirable patience de cette mère et de ses filles, que rien n'a pu détourner de leurs vertus domestiques. Je me laissais aller au plaisir que me causaient les objets nouveaux que je visitais chaque jour, et je ne sais comment j'avais oublié la guerre dont dépendait le sort de l'Europe. Ce m'était un si vif plaisir d'entendre exprimer à tout le monde les sentiments que j'avais étouffés si longtemps dans mon âme, qu'il me semblait que l'on n'avait plus rien à craindre, et que de telles vérités étaient toutes-puissantes dès qu'elles étaient connues.
Néanmoins les revers se succédaient sans que le public en fût informé. Un homme d'esprit a dit que tout était mystère à Pétersbourg, quoique rien ne fût secret : et, en effet, on finit par découvrir le vrai; mais l'habitude de se taire est telle parmi les courtisans russes, qu'ils dissimulent la veille ce qui doit être connu le lendemain, et que c'est toujours involontairement qu'ils révèlent ce qu'ils savent. Un étranger me dit que Sraolensk était pris (1), et Moscou dans le plus grand danger. Le découragement s'empara de moi. Je crus voir recommencer la déplorable histoire des paix d'Autriche et de Prusse, amenées par la conquête de leurs capitales. C'était le même tour joué pour la troisième fois ; mais il pouvait encore réussir. Je n'apercevais pas l'esprit public, l'apparente mobilité des impressions des Russes m'empêchait de l'observer. L'abattement avait glacé tous les esprits, et j'ignorais que, chez ces hommes aux impressions véhémentes, cet abattement précède un réveil terrible. On voit de même, dans les gens du peuple, une paresse inconcevable jusqu'au moment où leuracti vi té se ranime ; alors elle ne connaît aucun obstacle, ne redoute aucun danger, et semble triompher des éléments comme des hommes. Je savais que l'administration intérieure, celle
(1) Smolensk avait été pris par Ney et Davout après une sanglante bataille (17-18 août 1812). Les Russes en se retirant ancendièrent la ville.
de la guerre comme celle de la justice, tombaient souvent entre les mains les plus vénales, et que, par les dilapidations que se permettaient les employés subalternes, Ion ne pouvait avoir aucune idée juste ni du nombre des troupes, ni des mesures prises pour les approvisionner; car le mensonge et le vol sont inséparables, et dans un pays où la civilisation est si nouvelle, la classe intermédiaire n'a ni la simplicité des paysans, ni la grandeur des boyards; et nulle opinion publique ne contient encore cette troisième classe, dont l'existence est si récente, et qui a perdu la naïveté de la foi populaire sans avoir appris le point d honneur. On voyait aussi se développer des sentiments d'envie entre les chefs de l'armée. Il est dans la nature d'un gouvernement despotique de faire naitre, même malgré lui, la jalousie parmi ceux qui l'entourent : la volonté d'un seul homme pouvant changer en entier le sort de chaque individu, la crainte et l'espérance ont trop de marge pour ne pas agiter sans cesse cette jalousie, d'ailleurs très excitée par un autre mouvement, la haine des étrangers. Le général qui commandait l'armée russe, M. Barclay de Tolly, quoique né sur le territoire de l'empire, n'était pas purement de la race esclavone (I), et c'en
(1) Barclay de Tolly était issu d'une famille écossais*', établie en Gourlande, et, par cette origine, peu agréable aux Russes. Il conseillait de temporiser, d'attirer les Français dans l'intérieur
était assez pour qu'il ne pût conduire les Russes à la victoire; déplus, il avait tourné ses talents distingués vers les systèmes des campements, des positions, des manœuvres, tandis que l'art militaire qui convient aux Russes, c'est l'attaque. Les faire reculer, même par un calcul sage et bien raisonné, c'est refroidir en eux cette impétuosité dont ils tirent toute leur force.
Les auspices de la campagne étaient donc les plus tristes du monde, et le silence qu'on gardait à cet égard était plus effrayant encore. Les Anglais donnent dans leurs feuilles publiques le compte le plus exact, homme par homme, des blessés, des prisonniers et des tués dans chaque affaire : noble candeur d'un gouvernement qui est aussi sincère envers la nation qu'envers son monarque, leur reconnaissant à tous les deux les mêmes droits à savoir dans quel état est la chose publique. Je me promenais avec une tristesse profonde dans cette belle ville de Pétersbourg, qui pouvait devenir la proie du vainqueur. Quand le soir, je revenais des îles et que je voyais la pointe dorée de la citadelle, qui semblait jaillir
de la Russie. Tel n'était pas l'avis du prince Bagration, Géorgien d'origine, jaloux de Barclay et partisan de l'offensive. Rostopchine a dit de Barclay : « Il avait de grandes qualités pour un général de second ordre. Il a eu trop de peine à percer; son origine s'y est mêlée, et les hommes à grande naissance et aux petits moyens lui ont rendu la vie dure. » (Lettre à Voronzov, 8-20 juillet 1818.)
dans les airs comme un rayon de feu (1), lorsque la Neva réfléchissait les quais de marbre et les palais qui l'entourent, je me représentais toutes ces merveilles flétries par l'arrogance d'un homme qui viendrait dire, comme Satan sur le haut de la montagne : « Les royaumes de la terre sont à moi. » Tout ce qu'il y avait de beau et de bon à Pétersbourg me semblait en présence d'une destruction prochaine, et je ne savais en jouir sans que cette douloureuse pensée me poursuivit.
J'allai voir les établissements d'éducation que l'impératrice a fondés, et là, plus encore qu'au milieu des palais, mon anxiété redoublait; car il suffit que le souffle de la tyrannie de Bonaparte ait approché des institutions qui tendent à l'amélioration de l'espèce humaine, pour que leur pureté soit altérée. L'institut de Sainte-Catherine se compose de deux maisons, contenant chacune deux cent cinquante jeunes filles nobles ou bourgeoises; elles y sont élevées sous l'inspection de l'impératrice, avec des soins qui surpassent ceux
(1) « Le soleil d'été... nage longtemps à l'horizon au niveau de la Neva et des basses terres qui la bordent ; il darde dans le vide des lueurs d'incendie qui rendraient belle la nature la plus pauvre ; ce qu'on éprouve à cet aspect, ce n'est pas l'enthousiasme que produit la couleur des paysages de la zone torride, c'est 1 attrait d'un rêve, c'est l'irrésistible pouvoir d'un sommeil plein de souvenirs et d'espérances. La promenade des îles à cette heure-là est une véritable idylle. » (Custise, t. II, p. 184.)
DIX ANNEES D'EXIL 3à9
mêmes qu'une famille riche pourrait donnera ses enfants. L'ordre et l'élégance se font remarquer dans les moindres détails de cet institut, et le sentiment de religion et de morale le plus pur y préside à tout ce que les beaux-arts peuvent développer. Les femmes russes ont si naturellement de la grâce, qu'en entrant dans cette salle, où toutes les jeunes filles nous saluèrent, je n'en vis pas une seule qui ne mît dans cette révérence toute la politesse et la modestie que cette simple action pouvait exprimer. Les jeunes personnes furent invitées à nous montrer les divers talents qui les distinguaient, et l'une d'elles, sachant par cœur des morceaux des meilleurs écrivains français, me récita quelques-unes des pages les plus éloquentes de mon père, dans son Cours de morale religieuse (1) . Cette attention si délicate venait peut-être de l'impératrice elle-même. J'éprouvais l'émotion la plus vive en entendant prononcer ce langage qui, depuis tant d'années, n'avait plus d'asile que dans mon cœur. Par delà l'empire de Bonaparte, en tout pays la postérité commence, et la justice se manifeste envers ceux qui, dans la tombe même, ont ressenti l'atteinte de ses calomnies impériales. Les jeunes personnes de l'institut de Sainte-Catherine, avant de se mettre à
(1) Le Cours de morale religieuse de Necker avait paru en 1800. (Voir le compte rendu fait par Fontanes, Mercure de France, 1er frimaire an IX.)
table, chantaientdes psaumes en chœur; ce grand nombre de voix, si pures et si douces, me causa un attendrissement mêlé d'amertume. Que ferait la guerre, au milieu d'établissements si paisibles? Où ces colombes fuiraient-elles les armes du vainqueur? Après le repas, les jeunes filles se rassemblèrent dans une salle superbe, où elles dansèrent toutes ensemble. La beauté de leurs traits n'avait rien de frappant, mais leur grâce était extraordinaire ; ce sont des filles de l'Orient, avec toute la décence que les mœurs chrétiennes ont introduite parmi les femmes. Elles exécutèrent d'abord une ancienne danse sur l'air de Vive Henri IV, vive ce roi vaillant! Combien il y avait loin des temps que rappelait cet air à l'époque actuelle ! Deux petites filles de dix ans, avec des mines rondes, terminèrent le ballet par le pas russe : cette danse prend quelquefois le caractère voluptueux de l'amour; mais, exécutée par des enfants, l'innocence de cet âge s'y mêlait à l'originalité nationale. On ne saurait peindre l'intérêt qu'inspiraient ces talents aimables, cultivés par la main délicate et généreuse d'une femme et d'une souveraine.
Un institut pour les sourds-muets, un autre pour les aveugles, sont également sous l'inspection de Timpératrice. L'empereur, de son côté, donne beaucoup de soin à l'École des Cadets, dirigée par un homme d'un esprit supérieur, le
général Klinger (1). Tous ces établissements sont vraiment utiles, mais on pourrait leur reprocher trop de splendeur. Au moins faudrait-il que sur divers points de l'empire on put donner, non des écoles aussi soignées, mais quelques établissements qui donnassent au peuple des connaissances élémentaires. Tout a commencé par le luxe en Iiussie; et le faite a, pour ainsi dire, précédé les fondements. Il n'y a que deux grandes villes en Russie, Pétersbourg et Moscou; les autres méritent à peine d'être citées : elles sont d'ailleurs séparées par de très grandes distances. Les châteaux mêmes des grands seigneurs sont si éloignés les uns des autres, qu'à peine si les propriétaires peuvent communiquer entre eux. Enfin, les habitants sont tellement dispersés dans cet empire, que les connaissances des uns ne peuvent guère être utiles aux autres. Les paysans ne comptent qu'à l'aide d'une machine à calculer, et les commis de la poste eux-mêmes suivent cette méthode. Les popes grecs ont beaucoup moins de savoir que les curés catholiques, et surtout que les ministres
(1) Frédéric-Maximilien de Klinger (1752 ou 53-1831), poète dramatique et romancier allemand, né à Francfort-sur-le-Mein, entra d'abord au service de l'armée autrichienne, puis fut lecteur du yrand-duc Paul (le tsar Paul Ier), s'éleva dans l'armée russe au {«rade de général et fut chargé de la direction de l'École •des Cadets. 11 avait épousé une fille naturelle de Catherine II. Il était, quand il mourut, lieutenant-général et curateur de l'Université de Dorpat.
protestants (1); de manière que le clergé, en Russie, n'est point propre à instruire le peuple, comme dans d'autres pays de l'Europe. Le lien de la nation consiste dans la religion et le patriotisme ; mais il n'y a point un foyer de lumières dont les rayons puissent se répandre sur toutes les parties de l'empire, et les deux capitales ne sauraient encore communiquer aux provinces ce qu'elles ont recueilli en fait de littérature et de beauxarts. Si ce pays avait pu jouir de la paix, il aurait éprouvé tous les genres d'améliorations sous le règne bienfaisant d'Alexandre. Mais qui sait si les vertus développées par une telle guerre ne sont pas précisément celles qui doivent régénérer les nations?
Les Busses n'ont eu, jusqu'à présent, d'hommes de génie que pour la carrière militaire; dans tous les autres arts ils ne sont qu'imitateurs : mais aussi l'imprimerie n'a été introduite chez eux que depuis cent vingt ans. Les autres peuples européens se sont civilisés à peu près simultanément, et ils ont pu mêler leur génie naturel aux connaissances acquises : chez les Russes, ce mélange ne s'est point encore opéré. De même qu'on voit deux rivières, après leur jonction, couler dans le même lit sans confondre leurs flots, de
(1) « Ce qu'il y a de plus méprisable et de plus méprisé en Russie, ce sont les prêtres; plusieurs ne savent pas lire, etc» » (Massox, t. II, p. 88.)
même la nature et la civilisation sont réunies chez les Russes, sans être identifiées l'une avec l'autre; et, suivant les circonstances, le même homme s'offre à vous tantôt comme un Européen qui semble n'exister que dans les formes sociales, tantôt comme un Esclavon qui n'écoute que les passions les plus furieuses. Le génie leur viendra dans les beaux-arts, et surtout dans la littérature, quand ils auront trouvé le moyen de faire entrer leur véritable naturel dans le langage, comme ils le montrent dans les actions.
Je vis représenter une tragédie russe, dont le sujet était la délivrance des Moscovites lorsqu'ils repoussèrent les Tartares par delà Kazan (I). Le prince de Smolensk paraissait dans l'ancien costume des boyards, et l'armée tartare s'appelait la Horde dorée. Cette pièce était presque en entier selon les règles de l'art dramatique français; le rythme des vers, la déclamation, la coupe des scènes, tout était français; une seule situation tenait aux mœurs russes, c'était la terreur profonde qu'inspirait à une jeune fille la crainte de la malédiction de son père. L'autorité paternelle est presque aussi forte dans le peuple russe qu'en Chine, et c'est toujours chez le peuple qu'il faut
(1) Sans doute la tragédie de Dimitri Don.tkoï du poète Oziérov, qui fut représentée pour la première fois en 1807. En 1812 l'invasion des Français en Russie donnait un regain d'actualité à la pièce.
chercher la sève du génie national. La bonne compagnie de tous les pays se ressemble, et rien n'est moins propre que ce monde élégant à fournir des sujets de tragédie. Parmi tous ceux qu'offre l'histoire de Russie, il en est un qui m'a frappé particulièrement. Ivan le Terrible, étant déjà devenu vieux, assiégeait Novgorod. Les boyards, le voyant affaibli, lui demandèrent s'il ne voulait pas donner le commandement de l'assaut à son fils. Sa fureur fut si grande à cette proposition, que rien ne put l'apaiser : son fils se prosterna à ses pieds; il le repoussa avec un coup d'une telle violence, que deux jours après le malheureux en mourut. Le père alors, au désespoir, devint indifférent à la guerre comme au pouvoir, et ne survécut que peu de mois à son fils. Cette révolte d'un vieillard despote contre la marche du temps est quelque chose de grand et de solennel ; et l'attendrissement qui succède à la fureur, dans cette âme féroce, représente l'homme tel qu'il sort des mains de la nature, tantôt irrité par légoïsme, tantôt retenu par l'affection.
Une loi de Russie infligeait la même peine à celui qui estropiait le bras d'un homme qu'à celui qui le tuait. En effet, l'homme, en Russie, consiste surtout dans sa force militaire ; tous les autres genres d'énergie tiennent à des mœurs et à des institutions que l'état actuel de la Russie n'a point encore développées. Les femmes cepen-
dant semblaient pénétrées, à Pétersbourg, de cet honneur patriotique qui fait la puissance morale d'un État. La princesse Dolgorouki (1) , la baronne de Strogonov, et plusieurs autres également du premier rang, savaient déjà qu'une partie de leur fortune avait grandement souffert par le ravage de la province de Smolensk, et elles paraissaient n'y songer que pour encourager leurs pareilles à tout sacrifier comme elles. La princesse Dolgorouki me raconta qu'un vieillard à longue barbe, placé sur une hauteur qui domine Smolensk, disait, en pleurant, à son petit-fils qu'il tenait sur ses genoux : « Jadis, mon enfant, les Russes allaient remporter des victoires à l'extrémité de l'Europe; maintenant les étrangers viennent les attaquer chez eux. n Cette douleur du vieillard ne fut pas vaine, et nous verrons bientôt combien ses larmes ont été rachetées.
(1) La princesse Dolgorouki, née Bariatinsky, qui, jadis, avait étonné Paris, par son amour des l>ijoux. (Voir Journal de Mme de Cazenove d'Arlens, p. 72, 74, 100.) — On lit dans une lettre de Joseph de Maistre au comte de Front, de Saint-Pétersbourg le 2-14 septembre 1812 : « On ne voit que fortunes renversées. Deux dames de ma connaissance, M mes les princesses Dolgorouki et Alexis Galitzin, ont à elles seules 20,000 paysans sur la route des Français. » (J. de Maistre, Œuvres complètes, t. XII.)
3G6 DIX ANNÉES D'KXIL