‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 5 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Causes de l'animosité de Bonaparte contre Mine de Staël. — Offres qu'il lui fait faire; réponse de Mme de Stai'l.

Ce n'est point pour occuper le public de moi que j'ai résolu de raconter les circonstances de dix années d'exil; les malheurs que j'ai éprouvés, avec quelque amertume que je les aie sentis, sont si peu de chose au milieu des désastres publics dont nous sommes témoins, qu'on aurait honte de parler de soi, si les événements qui nous concernent n'étaient pas liés à la grande cause de l'humanité menacée. L'empereur Napoléon, dont le caractère se montre tout entier dans chaque trait de sa vie, m'a persécutée avec un soin minutieux, avec une activité toujours croissante, avec une

(1) Note du manuscrit : Commencé dans l'été de 1811. (Cette pote n'est pas de la main de Mme de Staël.)

> DIX AN NK ES D'KXIL

rudesse inflexible; et nies rapports avec lui ont servi à nie le faire connaître, longtemps avant que l'Europe eût appris le mot de cette énigme, et lorsqu'elle se laissait dévorer par le sphinx, faute d'avoir su le deviner (I).

Je n'entrerai point dans le récit des faits qui ont précédé l'arrivée de Bonaparte sur la scène politique de l'Europe : si j'accomplis le dessein que j'ai formé décrire la vie de mon père (2), je dirai ce que j'ai vu des premiers jours de la Révolution dont l'influence a changé le sort de tout le inonde, .le ne veux retracer maintenant que la part qui me concerne dans ce vaste tableau. Mais, en jetant de ce point de vue si borné quelques regards sur l'ensemble, je me flatte de me faire souvent oublier en racontant ma propre histoire.

Le plus grand grief de l'empereur Napoléon

(1) Édition de 1821 : la fin de la phrase depuis « et lorsque» est supprimée. Voici un autre début, tiré d'un premier manuscrit du même ouvrage : « Ce n'est point pour entretenir le public de moi que j'ai résolu de raconter les circonstances qui ont tourmenté ma vie pendant l'espace de dix années j^je veux seulement fixer l'attention de mes contemporains et, si je le puis, de la postérité, sur l'acte arbitraire de l'exil ; et. si je me prends pour exemple, c'est afin de rattacher les idées générales à quelques faits qui leur donnent plus d'intérêt et de vie. » On voit qu'avec les années le cadre s'est élargi; ce ne sont plus seulement les dangers de l'arbitraire qu'elle veut exposer :elle plaide la «grande cause de l'humanité menacée. » (Cf. sur l'exil, Considérations sur lu /{évolution française, IVe partie, chap. vin.)

(2 Ce sont les Considérations, qui primitivement devaient être l'examen des actes et des écrits po'itiques de JNecker. (Cf. Avertissement de cet ouvrage.)

contre moi, c'est le respect dont j'ai toujours été pénétrée pour la véritable liberté. Ces sentiments m'ont été transmis comme un héritage; et je les ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont ils dérivent, et sur les belles actions qu'ils inspirent. Les scènes cruelles, qui ont déshonoré la Révolution française, n'étant que de la tyrannie sous des formes populaires, n'ont pu, ce me semble, faire aucun tort au culte de la liberté. L'on pourrait, tout au plus, s'en décourager pour la France ; mais, si ce pays avait le malheur de ne pouvoir posséder le plus noble des biens, il ne faudrait pas pour cela le proscrire sur la terre. Quand le soleil disparaît de l'horizon des pays du Nord, les habitants de ces contrées ne blasphèment pas ses rayons, qui luisent encore pour d'autres pays plus favorisés du ciel.

Peu de temps après le 18 brumaire, il fut rapporté à Bonaparte que j'avais parlé dans ma société contre cette oppression naissante, dont je pressentais les progrès aussi clairement que si l'avenir m'eût» été révélé. Joseph Bonaparte, dont j'aimais l'esprit et la conversation, vint me voir, et me dit : a Mon frère se plaint de vous. — Pourquoi, m'at-il répété hier, pourquoi Mme de Staël ne s'attache-t-elle pas à mon gouvernement? Qu'est-ce qu'elle veut? le payement du dépôt de son père? (1)

(1) Il s'agit des 2,400,000 livres avancées par Necker au Trésor en 1778. En septembre 1790, l'Assemblée constituante

je l'ordonnerai; le séjour de Paris? je le lui permettrai. Enfin, qu'est-ce qu'elle veut? — Mon Dieu, répliquai-je, il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense. » J'ignore si cette réponse lui a été rapportée; mais je suis bien sûre au moins que, s'il l'a sue, il n'y a attaché aucun sens; car il ne croit à la sincérité des opinions de personne : il considère la morale en tout genre comme une formule qui ne tire pas plus à conséquence que la fin d'une lettre ; et, de même qu'après avoir assuré quelqu'un qu'on est son très humble serviteur, il ne s'ensuit pas qu'il puisse rien exiger de vous, Bonaparte croit que, lorsque quelqu'un dit qu'il aime la liberté, qu'il croit en Dieu, qu'il préfère sa conscience à son intérêt, c'est un homme qui se conforme à l'usage, qui suit la manière reçue pour expliquer ses prétentions ambitieuses, ou ses calculs égoïstes. La seule espèce des créatures humaines qu'il ne comprenne pas bien, ce sont celles qui sont sincèrement attachées à une opinion, quelles qu'en puissent être les suites; Bonaparte considère de tels hommes comme des niais, ou comme des marchands qui surfont, c'est-à-dire qui veulent se vendre trop cher. Aussi, comme on le verra par la

lui avait remboursé 400,000 livres. Il restait deux millions, que Mme de Staël réclama en vain au gouvernement de Napoléon et qu'elle finit par obtenir du roi Louis XVIII. (Cf. Stoljrm, Les Finances Je /' Ancien Hégime et de la Bévolution,)

suite, ne s'est-il jamais trompé dans ce monde que sur les honnêtes gens, soit comme individus, soit surtout comme nations (1).

Page 1