‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 6 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Commencement de l'opposition dans le tribunat. — Discours de Henjamin Constant. — Irritation du Premier Consul. — Mme de Staël et Fouché. — Mme de Staël et Talleyrand : portrait de Talleyrand.

Quelques tribuns voulaient établir dans leur assemblée une opposition analogue à celle d'Angleterre, et prendre au sérieux la Constitution (2), comme si les droits qu'elle paraissait assurer avaient eu rien de réel, et que la division prétendue des corps de l'État n'eût pas été une simple affaire d'étiquette, une distinction entre les diverses antichambres du Consul, dans lesquelles des magistrats de différents noms pouvaient se tenir. Je voyais avec plaisir, je l'avoue, le petit nombre de tribuns qui ne voulaient point rivaliser de complaisance avec les conseillers d'État; je

(1) Allusion évidente à l'Angleterre et à l'Espagne. Ceci a été écrit en 1811.

(2) La Constitution, promulguée le 24 frimaire an VIII (15 décembre 1799). Le tribunat n'avait pas l'initiative des propositions légales, mais il pouvait émettre des vœux, recevoir des pétitions, et il avait seul la faculté de discuter publiquement les lois.

crovais surtout que ceux qui précédemment s'étaient laissé emporter trop loin dans leur amour pour la république se devaient de rester fidèles à leur opinion, quand elle était devenue la plus faible et la plus menacée.

L'un de ces tribuns, ami de la liberté, et doué d'un des esprits les plus remarquables que la nature ait départis à aucun homme, M. Benjamin Constant (1), me consulta sur un discours qu'il se proposait de faire pour signaler l'aurore de la tyrannie : je l'y encourageai de toute la force de ma conscience. Néanmoins, comme on savait qu'il était un de mes amis intimes, je ne pus m'empêcher de craindre ce qu'il pourrait m'en arriver. J'étais vulnérable par mon goût pour la société. Montaigne a dit jadis: Je suis François par Paris (2);

(i) Benjamin Constant avait été nommé membre <îu tribunat en nivôse an VIII, en partie grâce à l'influence de Mme de Staël. (Cf. Madame de Staël et Napoléon, p. 28 et suiv.) Il s'agit du discours fameux, qu'il prononça dans la séance du 15 nivôse (5 janvier 1800), sur la proposition du gouvernement, qui réglait la présentation, la discussion et l'adoption des projets de loi.

(2) « Je ne veux pas oublier ceci que je ne me mutine jamais tant contre la France que je ne regarde Paris de bon œil ; elle a mon cœur dès mon enfance, et m'en est advenu comme des choses excellentes; plus j'ai vu, depuis, d'autres villes belles, plus la beauté de cette-ci peut et gagne sur mon affection; je faime par elle-même, et plus en son être seul que rechargée de pompe étrangère; je l'aime tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches ; je ne suis François que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de son assiette; mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodité;

et s'il pensait ainsi il va trois siècles, que seraitce depuis que Ton a vues réunies tant de personnes desprit dans une môme ville, et tant de personnes accoutumées à se servir de cet esprit pour les plaisirs de la conversation? Le fantôme de l'ennui ma toujours poursuivie ; c'est par la terreur qu'il me cause que j'aurais été capable de plier devant la tyrannie, si l'exemple de mon père, et son sang qui coule dans mes veines, ne l'emportaient pas sur cette faiblesse. Quoi qu'il en soit, Bonaparte la connaissait très bien; il discerne promptement le mauvais côté de chacun; car c'est par leurs défauts qu'il soumet les hommes à son empire. Il joint à la puissance dont il menace, aux trésors qu'il fait espérer, la dispensation de l'ennui, et c'est aussi une terreur pour les Français. Le séjour à quarante lieues delà capitale, en contraste avec tousles avantages que réunit la plus agréable ville du inonde, fait faiblira la longue la plupart des exilés, habitués dès leur enfance aux charmes de la vie de Paris.

La veille du jour où Benjamin Constant devait prononcer son discours, j'avais chez moi Lucien, Joseph, MM. de Talleyrand, Ilœderer, Regnault de Saint-Jean d'Angély (2), et plusieurs autres

la gloire de la France, et l'un des plus nobles ornements du inonde. i> (Essais, liv. III, chap. ix.)

(1) Edition 1821 : tous ces noms supprimés, sauf Lucien Bonaparte, et remplacés par des astérisques.

encore, dont la conversation, dans les degrés différents, a cet intérêt toujours nouveau qu'excitent et la force des idées et la grâce de l'expression. Chacun, Lucien excepté, lassé d'avoir été proscrit par le Directoire, se préparait à servir le nouveau gouvernement, en n'exigeant de lui que de bien récompenser le dévouement à son pouvoir. Benjamin Constant s'approche de moi, et me dit tout bas : «Voilà votre salon rempli de personnes qui vous plaisent : si je prononce un discours qui me classe dans l'opposition (1), demain il sera désert; pensez-y. — Il faut suivre sa conviction » , lui dis-je. L'exaltation m'inspira cette réponse; mais, je l'avoue, si j'avais prévu ce que j'ai souffert à dater de ce jour, je n'aurais pas eu la force de refuser l'offre que M. Constant me faisait de renoncer à se mettre en évidence pour ne pas me compromettre (2) .

Ce n'est rien aujourd'hui, sous le rapport de l'opinion, que d'encourir la disgrâce de Bonaparte; il peut vous faire périr, mais il ne saurait entamer votre considération. Alors, au contraire, la nation n'était point éclairée sur ses intentions tyranniques; et comme chacun de ceux qui

(1) Éd. 1821 : « Si je parle. »

(2) Il paraît bien évident d'après cet aveu et les lettres de M. Necker à sa fille que d'une part Mme de Staël ne prévoyait pas toutes les conséquences de son action, et que d'autre part son entourage, loin de l'exciter, lui prodiguait en vain des conseils de prudence.

avaient souffert de la Révolution espérait de lui le retour d'un frère ou d'un ami, ou la restitution de sa fortune, on accablait du nom de jacobin quiconque osait lui résister; et la bonne compagnie se retirait de vous en môme temps que la faveur du gouvernement; situation insupportable, surtout pour une femme, et dont personne ne peut connaître les pointes aiguës sans l'avoir éprouvée.

Le jour où le signal de l'opposition fut donné dans le tribunat par l'un de mes amis, je devais réunir chez moi plusieurs personnes dont la société me plaisait beaucoup, mais qui tenaient toutes au gouvernement nouveau. Je reçus dix billets d'excuses à cinq heures ; je supportai assez bien le premier, le second; mais quand le troisième et le quatrième arrivèrent, un éclair me révéla tout ce dont j'étais menacée (1). Vainement j'en appelais à ma conscience, qui m'avait conseillé de renoncer à tous les agréments attachés à la faveur de Bonaparte ; tant d'honnêtes gens me blâmaient, que je ne savais pas m'appuyer assez ferme sur ma propre manière de voir. Bonaparte n'avait encore rien fait de précisément coupable ; beaucoup de gens assuraient qu'il préservait la France de l'anarchie; enfin, si dans ce moment il m'avait fait dire qu'il se raccommodait avec moi,

(1) Ed. 1821 : « Mais à mesure que ces billets se succédaient, je commençais à me troubler. »

j'en aurais ou plutôt de la joie. Mais il ne veut jamais se rapprocher de quelqu'un sans en exiger une bassesse; et, pour déterminer à cette bassesse, il entre d'ordinaire dans des fureurs de commande, qui font une telle peur qu'on lui cède tout. Je ne veux pas dire par là que Bonaparte ne soit pas vraiment emporté; ce qui n'est pas calcul eu lui estdela haine et la haine s'exprime d'ordinaire par la colère; mais le calcul est tellement le plus fort, qu'il ne va jamais au delà de ce qu'il lui convient de montrer, suivant les circonstances et les personnes. Un jour un de mes amis le vit s'emporter avec violence contre un commissaire des guerres qui n'avait pas fait son devoir : à peine ce pauvre homme fut-il sorti tout tremblant, que Bonaparte se retourna vers un de ses aides de camp, et lui dit en riant : « J'espère que je lui ai fait une belle frayeur » ; et l'on aurait pu croire l'instant d'auparavant qu'il n'était plus maître de lui-même (1).

Le lendemain du jour où l'humeur de Bonaparte éclata contre moi (2) , il gronda publiquement son frère aîné, Joseph Bonaparte, sur ce qu'il venait dans ma maison. Joseph se crut

(1) Cf. les exemples cités par Taine, les Oriqines de la France contemporaine (le lieginie moderne, t. I, p. 53 et suiv.) « Nul homme plus irritable et si vite cabré; d'autant plus que souvent il lâche exprès la bride à sa colère, etc. »

(2) Ed. 1821 : « Quand il convint au Premier Consul de faire éclater son humeur contre moi. »

obligé de n'y pas mettre les pieds pendant trois semaines (1) ; et son exemple fut le signal que suivirent les trois quarts des personnes que je connaissais. Ceux qui avaient été proscrits le 18 fructidor prétendaient qu'à cette époque j'aurais eu le tort de recommander à Barras M. de Talleyrand pour le ministère des Affaires étrangères (2) , et ils passaient leur vie chez le même M. de Talleyrand, qu'ils m'accusaient d'avoir servi. Tous ceux qui se conduisaient mal envers moi se gardaient bien de dire qu'ils obéissaient à la crainte de déplaire au Premier Consul; mais ils inventaient chaque jour un nouveau prétexte qui pût me nuire, exerçant toute l'énergie de leurs opinions politiques contre une femme persécutée et sans défense, et se prosternant aux pieds des plus vils jacobins, dès que le Premier Consul les avait régénérés par le baptême de la faveur.

Le ministre de la police, Fouché, me fit demander deux jours après (3), pour me dire que le

(1) Ed. 1821 : « pendant quelques semaines » .

(2) Talleyrand succéda à Charles Delacroix, le 28 messidor an V, comme ministre des Relations Extérieures. C'était, en effet, Mme de Staël qui l'avait recommandé à Barras. (Cf. .Barras, Mémoires, t. II, chap. xxx.) «lia tous les vices de l'ancien et du nouveau régime, lui avait-elle dit; il a et conservera toujours un pied dans tous les partis; vous ne pouvez donc rencontrer un agent plus utile. »

(3) Ed. 1821 : « deux jours après » supprimé. — Fouché était en fort bons termes avec Mme de Staël qui, par l'entremise de Faunel, alors secrétaire de Fouché, intercédait souvent auprès

Premier Consul me soupçonnait d'avoir excité celui de mes amis qui avait parlé dans le tribunat. .le lui répondis, ce qui assurément était vrai, que M. Constant était un homme d'un esprit trop supérieur pour qu'on pût s'en prendre à une femme de ses opinions, et que d'ailleurs le discours dont il s'agissait ne contenait absolument que des réflexions sur l'indépendance dont toute assemblée délibérante doit jouir, et qu'il n'y avait pas une parole qui dût blesser le Premier Consul personnellement. Le ministre en convint. J'ajoutai encore quelques mots sur le respect qu'on devait à la liberté des opinions dans un corps législatif; mais il me fut aisé de m'apercevoir qu'il ne s'intéressait guère à ces considérations générales : il savait déjà très bien que sous l'autorité de l'homme qu'il voulait servir, il ne serait plus question de principes, et il s'arrangeait en conséquence. Mais comme c'est un homme d'un esprit transcendant en fait de révolution, il avait déjà pour système de faire le moins de mal possible, la nécessité du but admise.

Sa conduite précédente ne pouvait en rien annoncer de la moralité, et souvent il parlait de la vertu comme d'un conte de vieille femme. Néan-

de lui en faveur de certains émigrés rentrés en France, pour obtenir des radiations ou des prolongations de séjour; c'est ainsi qu'elle appuya la demande de radiation de Chateaubriand. (Voir plut loin, p. 51, note.)

moins une sagacité remarquable le portait à choisir le bien comme une chose raisonnable, et ses lumières lui faisaient parfois trouver ce que la conscience aurait inspiré à d'autres. Il me conseilla daller à la campagne (1), et m'assura qu'en peu de jours tout serait apaisé. Mais à mon retour il s'en fallait de beaucoup que cela fût ainsi (2) , et j'éprouvai tous les désagréments de société dont les différences d'opinion politique sont la cause.

J'avais rendu les plus importants services à M. de Talleyrand, et, ce qui vaut mieux que tous les services, j'avais eu pour lui la plus parfaite amitié pendant des années. Il devait donner un grand bal (3), et Mme B. (Bonaparte), qui a tou-

(1) Elle se retira à Saint-Ouen, dan» une maison de campagne appartenant à son père. Cf. le Journal des Hommes libres du 25 nivôse : « On assure que Mme la baronne de Staël est allée faire un tour dans ses terres. » Elle revint à Paris au commencement de février.

(2) Éd. 1821 : la lin de la phrase manque. — Le remarquable portrait de Talleyrand qui suit a été complètement supprimé par le baron Auguste de Staël dans l'édition de 1821 pour raisons de convenances, comme le prouve cette note en marge du manuscrit : « Je crois devoir supprimer ici le portrait d'un homme qui est encore vivant. »

(3j 11 s'agit du bal donné par Talleyrand, ministre des Relations Extérieures, le 6 ventôse an VIII (25 février 1800.) On lit dans le Journal des Débats du 8 ventôse : « Le bal, ou plutôt la fête qu'a donnée le ministre des Relations Extérieures a été trèsbrillante et semble destinée à faire époque sous plusieurs rapports. Tous les arts, tous les talents, tous les hommes célèbres actuellement à Paris y avaient été invités. On y a entendu Garât

jours été aussi bien pour les malheureux que sa situation pouvait le permettre, me fit dire qu'elle engagerait dans ee bal le Premier Consul à me parler, et qu'elle espérait que l'explication que j aurais avec lui finirait toute inquiétude sur la possibilité de l'exil. J'attendais donc ee bal avec impatience, et il ne me venait pas dans l'esprit que M. de Talleyrand pût ne pas m'inviter; c est cependant ce qu'il fit, quoiqu'un de mes amis eût fixé son attention sur l'importance dont il pouvait être pour moi de me trouver à cette fête. Cet homme, qui avait passé depuis dix

et Mme Walbonne ; on y a vu danser un pas russe etunegavolte par Vestriset Mlle Chameroi. Une indisposition a empêché Suard de se rendre à l'invitation du ministre. La maladie grave de la Femme de Fontanes a privé cette brillante réunion du plaisir d'entendre les vers de ce poète. La Harpe en a récité de très beaux de sa nouvelle traduction de la Jérusalem délivrée. Parmi les hommes connus, et presque tous les invités l'étaient, à l'exception des jeunes gens, on a remarqué l'ancien ami de Louis XVI, l'ex-ehevalier de Coigny, Bernier, du Bouchet, Dumas, Portalis, Ségur l'aîné, La Rochefoucauld-Liancourt, Oillon... et parmi les femmes Mines de Vergennes, de Castellane, d'Aiguillon, Dumas, de Larneth, de Gaumont, de Noailles... Le Premier Consul qui honorait cette fête de sa présence, a mis un généreux empressement à annoncer lui-même à Portalis et à Dumas qu'il recevait à l'instant la nouvelle de l'arrivée à Brest, en bonne santé, de Barbé-Marbois et de Laffon- Ladebat. En songeant aux hommes et aux gouvernants, auxquels ce même ministre, dont on connaît le goût et l'excellent ton, fut obligé de donner un bal après la paix de Campo-Formio, on ne pouvait s'empêcher de penser à la fête plus brillante encore qui suivra sans doute bientôt une paix plus solide. » (Aulard, Paris sous le Consulat, p. 180.)

ans la moitié de sa vie dans ma maison, qui me devait son retour d'Amérique (1), l'arrangement de ses affaires pendant son absence ; cet homme à la fortune duquel j'avoue que j'avais puissamment contribué, et dont j'avais dix lettres dans lesquelles il me disait qu il me devait plus que la vie (2), donna le signal de mes persécutions et fut la première cause de mon exil dans la suite. Car obligé à se justifier, il me faisait l'honneur et le tort de me représenter à Bonaparte et à ses adhérents comme une personne d un esprit tout puissant, et répétait sans cesse que j'étais irrésistible, lui, sur qui je n'avais pas l'ascendant que la plus simple amitié devait exercer. Depuis cette époque je n'ai pas revu M. de Talleyrand (3).

C'est un homme éminemment propre à conduire les choses de ce monde, et je suis étonnée qu'il ait perdu sa faveur auprès de l'Empereur (4) ,

(1) Talleyrand, forcé de quitter l'Angleterre (février 1794), était passé aux Etats-Unis. Il obtint, par sa pétition du 16 juin 1795 à la Convention, que sa proscription fut rapportée (4 septembre) {;râce à l'influence de M. J. Chénier et aux efforts de Mme de Staél. Il revint à Paris en mars 1796.

(2) Plusieurs de ces lettres sont conservées dans les archives du château de Broglie.

(3) Écrit en 1811.

(4) Talleyrand, qui avait déjà trahi l'Empereur à Erfurth, en 1808 (cf. A. Vandal, Napoléon et Alexandre) s'était rapproché de Fouché et avait eu avec lui chez la princesse de Vaudemont à Suresnes des conciliabules, où il s'agissait de renverser Napoléon, alors en Espagne, et de transmettre la

car je lui ai toujours connu l'art d'entrer avec une rare habileté dans le caractère de chaque individu. Il parle peu, ce qui lui rend plus facile de calculer ses paroles ; connue il n'est jamais instruit que par la conversation, il n'aime point la discussion dans laquelle il trahirait en fait d'instruction solide ce qui lui manque. Il n'y supplée pas par de l'éloquence, parce qu'il faut du mouvement d'tàme pour être éloquent, et que c'est un homme maitre de lui-même au point qu'il ne le serait plus de s'abandonner quand il le voudrait. Il n'a pas de facilité d'expression, parce qu'il faut écrire facilement pour bien parler, et que cet homme, si spirituel d'ailleurs, n'est pas en état de composer une seule des pages qu'il a publiées sous son nom (1) ; mais il a dans ses moindres

couronne impériale à Murât. L'Empereur, averti par un courrier de sa mère, le 17 janvier 1809, revint précipitamment à Paris et après une sortie foudroyante et publique contre Talleyrand, ordonna à Duroc de lui reprendre sa clef de grand-chambellan.

(1) C'est également ce que dit Chateaubriand dans ses Mémoires d outre-tombe, éd. Biré, VI, 426 : « Incapable d'écrire une seule phrase, M. de Talleyrand faisait travailler complètement sous lui. » Sainte-Beuve dans ses Nouveaux Lundis (t. II, p. 33) ne partage pas absolument cette opinion : « On a beaucoup dit que M. de Talleyrand ne faisait point lui-même les écrits qu'il signait, que c'était tantôt Panchaud, pour les finances ; des Renaudes, pour l'instruction publique; d'IIauterive ou La Besnardière, pour la politique, qui étaient ses rédacteurs. En convenant qu'il doit y avoir du vrai, gardons-nous pourtant de nous faire un Talleyrand plus paresseux et moins lui-même qu'il ne l'était : il me paraît 4 n»oi tout à fait certain cjue les deux

expressions, quand il le veut, une grâce de bon goût tout à fait inimitable. Quand il en a eu besoin, il s'est servi de l'esprit de tout le monde : juge excellent, critique plein de finesse, mais singulièrement stérile, et ayant besoin de puissance et de fortune, non seulement pour satisfaire ses goûts, mais pour placer son esprit dans son véritable jour, c'est-à-dire laissant tomber quelques paroles amères ou flatteuses, suivant que la circonstance l'exige, et n'étant entouré que de personnes qui relèvent ce qu'il laisse tomber et qui lui servent une nouvelle balle toute préparée. Il prend plus de peine avec ceux qu'il veut captiver; mais je ne sais s'il est aussi à son avantage dans cette situation que dans l'autre. Je l'ai vu au Directoire, faisant l'impossible pour se donner l'air cordial et pour avoir des opinions prononcées ; il ne pouvait inspirer aucune confiance à personne, et lorsqu'il se trouvait au milieu des hommes de la classe et du parti populaire, il n'avait pas l'air d'un grand seigneur déguisé, mais d'un parvenu maladroit en républicanisme. Il était un peu plus

Mémoires lus à l'Institut en l'an V, si pleins de hautes vues finement exprimées, sont et ne peuvent être que du même esprit, j'allais dire de la même plume qui, plus de quarante ans après, dans un discours académique final, dans YLloge de Reinharcl, traçait le triple portrait idéal du parfait ministre des affaires étrangères, du parfait directeur ou chef de division, du parfait consul; et cette plume ne peut être que celle de M. de Talleyrand, quand il se soignait et se châtiait. »

dans son élément à la cour de Bonaparte, et je ne m'étonne pas que sa grâce ait captivé Bonaparte, même à son insu. Il lui apprenait le monde de l'ancien régime, que Bonaparte ne connaissait pas et qu'il voulait connaître, pour tâcher de rendre sa dynastie ancienne dès le premier jour. D'ailleurs, tantqu'il a fallu de l'adresse pour traiter avec les puissances, il n'y avait point d'homme plus utile â Bonaparte que M. de Talleyrand. Un visage imperturbable, un silence d'airain quand il le fallait, une insolence très bien ménagée quand cela était nécessaire, et des manières polies et séduisantes quand il voulait remettre à l'aise ceux qui étaient bien fâchés d'être en colère et bien empressés à s'apaiser : en voilà bien plusqu'il n'en fallait pour captiver tous les princes allemands, que la Confédération du Rhin peut contenir. Quel misérable spectacle que celui de tous ces grands seigneurs tâchant encore de rester tels et se confondant en bassesses auprès d'un homme dont le beau nom du moins mettait leur amour-propre à l'aise ! A présent, toutes ces précautions sont inutiles et la force est arrivée à un point qui rend tous les ménagements superflus (1).

(1) Écrit en 1811. — Cf. le portrait que Mme de Staël a tracé de Talleyrand dans «on roman de Delphine, sous le nom de Mme de Vernon, personne extrêmement séduisante, mais fausse et dangereuse, qui « dans le fond du cœur n'aimait rien, ne croyait à rien, ne s'embarrassait de rien », et dont la «seule

Je me suis arrêtée quelque temps à peindre M. de Talleyrand, parce qu'il a contribué fortement à mettre dans la tête de Bonaparte de rétablir les cordons, les titres, tout ce qui lui donnait un trésor de vanité à distribuer. Il se flattait ainsi, en lui faisant connaître toutes les nuances fines de l'amour-propre chez les anciens nobles, d'obtenir de l'ascendant sur lui; mais il ne connaissait pas l'homme, s'il s'imaginait le tenir ainsi. La vanité est un vice de plus, dont Bonaparte était très disposé à se servir, mais en se réservant de briser, si cela lui convenait, celui dont il aurait suivi les conseils.

idée était de réussir, elle et les siens, dans tous les intérêts dont se compose la vie du monde, la fortune et la considération » . [Delphine, lre partie, lettre VII.) Mme de Staël s'était peinte elle-même dans le personnage de Delphine, ce qui fit dire à Talleyrand : u On prétend, que Mme de Staël nous a peints, elle et moi, déguisés en femmes. » Cf. le portrait de Mr de Maltigues dans Corinne, qui ressemble fort à Talleyrand. — Il serait intéressant de comparer avec le portrait de Dix années d'exil les pages superbes et passionnées que Chateaubriand a écrites sur Talleyrand vieilli dans ses Mémoires d'outre-tombe, éd. Rire, tome VI, p. 415 et suiv. : « Comme* il avait reçu beaucoup de mépris, dit-il, il s'en était imprégné, et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche. »

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