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CHAPITRE VI

Corps diplomatique sous le Consulat : MM. de Luechesini et de Cobenzl. — Mme de Staël à Morfontaine. — Mort de Paul 1er. — Entrevue de Mme de Staël et du Premier Consul.

Mon hiver à Paris se passa tranquillement. Je n'allais jamais chez le Premier Consul; je ne voyais jamais M. de Tallcyrand : je savais que Bonaparte ne m'aimait pas; mais il n'en était pas encore arrivé au degré de tyrannie qu'on a vu se

(1) Le traité de Lunéville fut signé le 9 février 180i par M. de Cobenzl, représentant l'Autriche, et Joseph Bonaparte, représentant la France. Il concédait la rive gauche du Rhin à la France, avec une situation dominante en Italie.

(2) Ed. 1821 : dernière phrase supprimée.

développer depuis. Les étrangers me traitaient avec une grande distinction; le corps diplomatique passait sa vie chez moi, et cette atmosphère européenne me servait de sauvegarde (1).

M. de Lucchesini (2), arrivé nouvellement de Prusse, croyait qu'il était encore question de république, et mettait en avant ce qu'il avait recueilli de principes philosophiques dans ses rapports avec Frédéric II : on l'avertit qu'il se trompait sur le terrain du jour, et qu'il fallait plutôt recourir à ce qu'il savait de mieux en fait d'esprit de cour; il obéit bien vite; car c'est un homme dont le caractère est singulièrement souple ; c'est dommage que des facultés si distinguées appartiennent à une âme si courbée (3) . Il finit la phrase que l'on commence, ou commence celle qu'il croit qu'on va finir; et ce n'est qu'en ame-

(1) Mme de Staël demeurait alors rue de Grenelle-Saint-Germain, non loin de l'ancien hôtel de Suède, situé rue du Bac, qu'elle avait longtemps habité. Parmi les habitués du monde diplomatique, qui fréquentaient son salon, on remarquait le général russe Sprengporten, le chevalier de Kalitscheff, le comte de Markoff, M. de Lucchesini, M. deGallo, le comte deCobenzl.

(2) Éd. 1821 : » Un ministre. » Voir le portrait de Lucchesini, sous le nom de duc de Mendoce, dans Delphine, t. I, première partie, lettre X : « Il commence des phrases pour que le ministre les finisse, il finit celles que le ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots approbateurs, qui ressemblent à une basse continue, très monotone pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en est l'objet. »

(3) Éd. 1821 : « dont les facultés distinguées sont au service d'un caractère... »

nant la conversation sur des faits de l'autre siècle, sur la littérature des anciens, enfin sur des sujets étrangers aux hommes et aux choses d'aujourd'hui,

qu'on peut découvrir la supériorité de son esprit. M. de Gobenzl (l) était un courtisan d'un tout autre genre, mais non moins désireux de plaire à la puissance. M. de Lucchesini était instruit comme un homme de lettres; M. de Gobenzl ne connaissait de la littérature que les comédies françaises dans lesquelles il avait joué les rôles de Grispin et de Ghrysalde. On sait que chez l'impératrice Catherine II, il reçut un jour des dépêches étant déguisé en vieille femme (2) ; le courrier consentit avec peine à reconnaître son ambassadeur dans ce costume. M. de Gobenzl était un homme d'une banalité singulière ; il adressait les mêmes propos à tous ceux qu'il rencontrait dans un salon ; il parlait à tous avec une sorte de cordialité vide de sentiments et d'idées. Ses manières étaient parfaites, sa conversation assez bien formée par le monde ; mais envoyer un tel homme pour négocier avec la force et l'âpreté révolutionnaire qui entouraient Bonaparte, c'était un spectacle digne de pitié. Duroc (3) se plaignait de la familiarité de M. de Gobenzl ; il trouvait mauvais qu'un des premiers seigneurs de la monarchie autrichienne lui serrât la

(1) Ed. 1821 : « L'ambassadeur d'Autriche. »

(2) Dans le costume, dit-on, de la comtesse d'Escarbagnas.

(3) Ed. 1821 : « Un des aideg de camp de Bonaparte. »

main sans gêne. Ces nouveaux débutants dans la carrière de la politesse ne croyaient pas que Faisance fût de bon goût. En effet, s'ils s'étaient mis à l'aise, ils auraient commis de terribles fautes (1) , et la roideur arrogante était encore leur plus sûre ressource dans le rôle nouveau qu'ils voulaient jouer.

Joseph Bonaparte, qui avait négocié la paix de Lunéville, invita M. de Gobenzl à sa charmante maison de Morfontaine, et je m'y trouvai avec lui (1). Joseph aimait beaucoup les travaux de la campagne, et se promenait très volontiers et très facilement huit heures de suite dans ses jardins. M. de Gobenzl essayait de le suivre, plus essoufflé que le duc de Mayenne, quand Henri IV s'amusait à le faire marcher, malgré son embonpoint. Le pauvre homme vantait beaucoup, parmi les plaisirs champêtres, la pêche, parce qu'elle permet-

(1) Ed. 1821 : «< d'étranges inconvenances. »

(2) Ce château, voisin de Sentis, après avoir appartenu aux Condé, fut acheté par Joseph en 1799. Là se réunissait «< tout ce que Paris renfermait alors déplus distingué». On y voyait la famille de Joseph, son frère Lucien, sa sœur Mme Bacciochi, Leclerc, Murât; le comte de Gobenzl, grand organisateur de charades et de comédies, « louche, gros, gras, court», paraissant toujours enchanté de tout; le poète Casti ; Mme de Staël, qui lisait Atala de Chateaubriand et parlait en roulant « un brin de bruyère ou une fleur entre ses doigts »; Mathieu de Montmorency, son ami le plus fidèle; les poètes Arnault, Andrieux, Boufflers, Fontancs; Miot, Rœderer, Regnaud de Saint-Jeand'Angély, etc. Voir sur les hôtes de Morfontaine, en 1801, MÉnkval, Mémoires, I, 61 et suiv.

tait de s'asseoir; il parlait avec une vivacité de commande sur l'innocent plaisir d'attraper quelques petits poissons à la ligne.

Paul Ier avait maltraité M. de Gobenzl de la manière la plus indigne, lors de son ambassade à Pétersbourg. Nous jouions au trictrac, lui et moi, dans le salon de Morfontaine, lorsqu'un de mes amis vint nous apprendre la mort subite de Paul. M. de Gobenzl fit alors sur cet événement les complaintes les plus officielles du monde. « Quoique je pusse avoir à me plaindre de lui, dit-il, je reconnaîtrai toujours les excellentes qualités de ce prince, et je ne puis m'empêcher de regretter sa perte. » Il s'en réjouissait avec raison et comme homme et comme Autrichien (1) ; mais il avait un deuil de cour dans ses paroles tout à fait impatientant. Il faut espérer qu'avec le temps le monde sera débarrassé de l'esprit de courtisan, le plus fade de tous, pour ne rien dire de plus.

Bonaparte fut très effrayé de la mort de Paul Ier et l'on dit qu'à cette nouvelle il lui échappa le premier: «Ah ! mon Dieu ! » qu'on ait entendu sortir de sa bouche. Il pouvait cependant être tranquille, car les Français étaient alors plus disposés à souffrir la tyrannie que les Russes (2).

(1) Éd. 1821 : « Il pensait avec raison que la mort de Paul Ier était un événement heureux et pour l'Autriche et pour l'Europe. » Sur la mort de Paul, voir note 2, p. 32.

(2) Le Premier Consul fut affecté de cette mort tragique, non

J'allai chez le général Berthier (1) un jour où le Premier Consul devait s'y trouver; et comme je savais qu'il s'exprimait très mal sur moi, il me vint dans l'esprit qu'il m'adresserait peut-être quelques-unes des choses grossières qu'il se plaisait souvent à dire aux femmes même qui lui faisaient la cour, et j'écrivis à tout hasard, avant de me rendre à la fête, les diverses réponses fières et piquantes que je pourrais lui faire, selon les choses qu'il me dirait (2). Je ne voulais pas

pas tant par souci de sécurité personnelle, que parce qu'elle le privait d'un allié puissant et délivrait l'Angleterre d'un redoutable ennemi.

(1) Alors ministre de la guerre.

(2) Cf. Considérations sur la Bévolution française, IIIe partie, chap. xxvi, et ce passage inédit tiré d'un autre manuscrit de Dix années d'exil : « Avant le dîner (chez Talleyrand, au retour de la campagne d'Italie), Bonaparte s'était approché d'une femme connue en France par sa beauté, son esprit et la vivacité de ses opinions (sans doute Mme de Gondorcet) ; et il lui dit tout à coup, en s'arrêtant devant elle : « Madame, je n'aime pas que les femmes se mêlent de politique. — Général, lui répondit-elle, vous avez raison; mais dans un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu'elles aient envie de savoir pourquoi. » De la même manière abrupte, il me dit à table : « Madame, je n'aime pas que les femmes écrivent. — Général, loi dis-je, si j'avais l'honneur de m'appeler Mme Bonaparte, je ne chercherais pas une gloire personnelle. » Il ne parut sensible ni à la réponse sévère de Mme ***, ni à ma réponse obligeante. » — Plus tard, Mme de Staël, on comprend aisément pour quelle raison, a rayé du manuscrit cette « réponse obligeante » . Mme de Staël n'a pas tout dit sur cette entrevue avec Bonaparte chez Berthier. Nous savons quelle fut « la plus commune question du monde ». Elle en a fait confidence au Russe Golofkine, qui l'a consignée dans ses Souvenirs inédits. Mme de Staël avait passé « deux jours et deux

être prise au dépourvu, s'il se permettait de m'offenser, car c'eût été manquer encore plus de caractère que desprit; et, comme nul ne peut se promettre de n'être pas troublé en présence d'un tel homme, je m'étais préparée d'avance à le braver. Heureusement cela fut inutile; il ne m'adressa que la plus commune question du monde ; il en arriva de même à ceux des opposants auxquels il croyait la possibilité de lui répondre : en tout genre, il n'attaque jamais que quand il se sent de beaucoup le plus fort. Pendant le souper, Bonaparte était debout derrière la chaise de madame Bonaparte, et se balançait à la manière des Bourbons, sur un pied et sur l'autre. Je fis remarquer à mon voisin cette vocation pour la royauté déjà si manifeste. En effet, les princes donnant de longues audiences sans s'asseoir, il en est plusieurs qui ont pris ainsi la désagréable manie de se balancer. Bonaparte a toujours eu une sorte d'embarras dans les ma-

nuits » à préparer par écrit des réponses sur tous les sujets qu'aborderait son ennemi. Or, suivi de son frère Lucien, Bonaparte s'arrête devant Mine de Staél, avise ses épaules décolletées, et brusquement : « Vous avez sans doute nourri vous-même vos enfants? » Mme de Staël resta muette, pétrifiée : elle n'avait pas prévu la question. Et Bonaparte de s'en aller, en disant à Lucien : « Vous le voyez, elle ne veut même pas dire ni oui, ni non! » (Cf. L. Hingaud, Madame de Staël et le duc de Rovigo, Revue de Paris, 1er décembre 1903.) — Voir encore sur les grossièretés de Napoléon à l'égard des femmes, Mme de BÉmusat, Mémoires, II, 77, 179; Chaptal, Mes souvenirs sur Napoléon, p. 321.

nières, qui donnent de la gaucherie à ses compliments, mais ne tempèrentpoint ses injures (1).

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