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INTRODUCTION

Il existe dans les archives du château de Goppet quelques cahiers de papier vergé, jaunis par le temps, couverts d'une large et rapide écriture, dont les lignes montent, montent sans cesse : nulle ponctuation, des ratures nombreuses, des pages entières barrées d'un trait vertical. La couverture porte une note au crayon, sans doute de la main d'Auguste de Staël : Dix années d'exil. Six cahiers. Qu'est-ce que cet ouvrage?

Ce ne sont pas, à proprement parler, les Mémoires de Mme de Staël. Les vrais mémoires de sa vie sont ses œuvres complètes; c'est là qu'elle s'est peinte successivement aux yeux du lecteur : enthousiaste,^éloquente, curieuse de gouvernement et de politique dans ses Lettres sur Rousseau; avide de gloire, éprise d'idéal, consumée de désir et de chimères, mélancolique aussi et comme désabusée de vivre dans l'ouvrage sur les Passions; confiante dans la loi du progrès ou, comme elle dit, de la perfectibilité de l'espèce humaine dans la Littérature ; luttant contre les préjugés sociaux qui asservissent

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la femme dans Delphine; proclamant l'immortalité du génie, sa solitude, sa misère et sa grandeur dans Corinne; avocat d'un peuple vaincu qu'elle propose à l'admiration du vainqueur dans Y Allemagne; témoin intelligent des grands événements de la Révolution et de l'Empire dans les Considérations , — telle nous apparaît Mme de Staël dans son œuvre, la plus personnelle qui fut jamais, s'il est vrai que nulle ne nous montre mieux l'écrivain qui l'a conçue, ses idées, ses sentiments, sa vie tout entière.

Dix années d'exil — c'est le titre qu'avait choisi Mme de Staël et que la piété de ses éditeurs a conservé — ne nous offrent qu'une période restreinte de cette vie, non pas même de dix années, mais de sept seulement (de 1800 à 1804 et de 1810 à 1812) ; coupée par un intervalle de six ans, dont il n'est pas question dans cet ouvrage. Ce sont de simples fragments de mémoires, que Mme de Staël avait commencé à écrire à Goppet avant sa fuite en 1812, qu'elle a repris plus tard en Suède etqu'elle se proposait de compléter, quand la mort est venue l'interrompre. Mais ces fragments ont pour la postérité un intérêt passionnant : car ils racontent le duel de Mme de Staël et de Napoléon Bonaparte.

« On n'écrit guère, a-t-on dit, ses Mémoires, ses Confessions ou son Journal que pour s'y justifier ou s'y glorifier aux dépens de ses contemporains (1). » Mme de Staël n'a pas manqué à cette règle; et,

(1) M. Ferd. Brunetière.

NTRODUCTION m

parmi ses « contemporains » , celui aux dépens duquel elle se glorifie, qu'elle poursuit de sa haine et de sa vengeance, c'est Bonaparte. Du moins, elle ne cache pas son but, elle le proclame à chaque page de son œuvre : elle a voulu immortaliser sa résistance au despotisme; écrire cette « ligne» à laquelle, disait-elle, elle avait droit dans l'histoire de son persécuteur. Ce livre a été conçu dans les heures tristes de l'exil ; on le sent au ton véhément, passionné, souvent injuste de l'ouvrage. Bonaparte, certes, n'est pas flatté : qu'il fasse la paix ou qu'il fasse la guerre, qu'il soit vainqueur à Marengo ou qu'il signe le Concordat, qu'il déteste les Anglais ou qu'il poursuive Mme de Staël, il a tort, toujours tort ; ne va-t-elle pas jusqu'à lui reprocher de tromper méchamment Drake, un espion de l'Angleterre (1) ? (^Quand on le voit, dans ce livre, cynique et menteur avecleshommes, grossier avec les femmes, rudoyant ses sœurs, malmenant les diplomates (lord Withworth), trompant les souverains, « augmentant les impôts» , « rétablissant les bastilles » , déshonorant, emprisonnant, fusillant, on est tout étonné, inquiet et humilié, à la fin du portrait, qu'un tel monstre ait pu si longtemps gouverner la France. \

A côté des maîtres, voyons les serviteurs : conventionnels, terroristes, régicides, gens du Tiers, de la Noblesse ou du Clergé ralliés à Bonaparte, obséquieux, avides, grassement reniés, vêtus d'habits chamarrés, pourvus de clefs de chambellans et

(1) Première partie, chap. xiv.

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de portefeuilles, de sénatoreries et de préfectures, de titres de ducs et de comtes, voire même, s'il s'agit de la « famille » , de trônes authentiques et de couronnes, — tous rivalisent de bassesse, courent à la servitude, raillent les beaux sentiments, l'honneur, le désintéressement, l'amour de la liberté, sourient de la vertu, respectent les faits, méprisent les principes et n'esliment au monde que deux choses : la fortune et les honneurs. Le tableau achevé, on réfléchit qu'il y eut pourtant, dans cette époque si décriée, de grands diplomates, de grands jurisconsultes, de grands hommes de guerre, des établissements durables comme notre organisation civile, notre système d'instruction publique, notre code, des sentiments nobles et généreux, le mépris de la mort, l'amour de la gloire; on prend un peu d'humeur de tant de partialité, de tant d'injustice; on dit : « C'est un pamphlet ! » et on ferme le livre. Un pamphlet? Gela n'est pas juste, ou cela n'est juste qu'en partie. Sans doute, le tableau est poussé au noir : ce n'est pas tout le Consulat, ni tout l'Empire. Mais assez d'apologistes nous en peignent les côtés brillants et glorieux, les défilés, les couronnements, les chevauchées héroïques à travers l'Europe, les entrées solennelles au grondement du canon, au son joyeux des cloches. Il faut bien aussi qu'on reconnaisse sous ce décor éclatant une certaine misère morale, l'abaissement des caractères, un effrayant despotisme; d'illustres contemporains, Chateaubriand, Mme de Staël l'attestent; un Lamartine, un Michelet dont la sérieuse enfance vit les

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