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INTRODUCTION

dernières années de l'Empire, en ont conservé la même impression de solitude et de mort. Donc le livre de Mme de Staël n'est pas seulement le produit de son imagination, de sa haine; il est la voix éloquente de tout un parti étouffé, vaincu, qui fut grand cependant par la noblesse de ses idées et l'amour sincère de la liberté. — Mais, dira-t-on, l'auteur n'est pas impartial. — Et qui donc l'a été, en racontant cette prodigieuse aventure ? Ne voyons-nous pas que le jugement même de l'histoire varie sans cesse durant un siècle, de Thiers à Lanfrey ou à Taine? Et maintenant encore, comment être sûr de l'équité de nos arrêts; comment affecter une sérénité, qui est bien loin de notre àme, quand il s'agit d'une époque si rapprochée, qui nous enveloppe, pour ainsi dire, et nous prend tout entiers? Ne demandons pas à Mme de Staël d'être impassible ; demandons-lui ce quelle a pensé, ce qu'elle a souffert, et ne lui sachons pas mauvais gré dans une époque de gloire, mais aussi de despotisme, d'avoir osé lever la tète et secouer le joug.

Ce livre a été écrit dans toute la fièvre et l'ardeur de la lutte, cela est évident. Mais il est né, comme toute œuvre de Mme de Staël, d'une idée généreuse ; cette idée, c'est que rien n'est plus humiliant que l'arbitraire, et que de tous les moyens de l'arbitraire, le plus odieux, c'est l'exil (1) ; si elle en a peint les maux et les souffrances, c'est pour en prévenir le retour.

(1) Cf. la variante du début du premier chapitre.

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Oh! n'exilons personne! Oh! l'exil est impie!

Nulle épigraphe ne convient mieux à ce livre. Mme de Staël avait fait, pour sa part, la large expérience de l'exil ; elle avait été bannie par la Convention, bannie par le Directoire, bannie par le Consulat, bannie par l'Empire; elle passait et repassait la frontière, sans cesse poursuivie, d'autant plus malheureuse qu'on la traitait d'étrangère. Elle était Genevoise, il est vrai, mariée à un Suédois; mais la vraie patrie, n'est-ce pas celle que librement notre esprit, notre cœur ont choisie? Pour Mme de Staël, c'était Paris; c'était là que s'était écoulée sa jeunesse, dans le salon de sa mère, où elle avait vu les grands hommes du siècle finissant; c'était là que, jeune femme, elle avait salué avec ivresse les débuts de la Révolution et l'aurore de ce qu'elle croyait être la liberté; c'était Paris, qui avait acclamé l'idole de son âme, son père, avec un enthousiasme dont elle fut toute sa vie émue et reconnaissante ; c'était à Paris enfin qu'elle avait ses amis, qu'elle pouvait satisfaire «ce besoin de variété, d'intérêt et de distraction » (1), qui la dévore; et, ajoute-t-elle, « je ne sais me plaire qu'où je dois vivre et mourir» . On lui vantait avec peu de délicatesse — Chateaubriand par exemple — les avantages d'une grande fortune, le séjour de Coppet, le beau lac, la vue des montagnes. Qu'importe, puisqu'elle souffrait? Sommes-nous maîtres de

(1) Lettre à Mme Necker de Saussure, de Weiuiar, 31 janvier 1804, publiée dans l'appendice.

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nos souffrances et de nos joies? Puis, est-ce à nous, Français, de lui reprocher d'avoir trop aimé la France ?

Elle a peint admirablement ce supplice d'une femme, et d'une femme du monde, moitié politique, moitié bas-bleu, qui parle, écrit, s'agite, intrigue, et se voit tout à coup condamnée au silence par une volonté plus forte que la sienne. Elle fait pitié, même quand elle a tort; car elle souffre. C'est d'abord le blâme sourd de l'opinion, les « honnêtes gens » qui chuchotent, la bonne compagnie qui s'éloigne, le salon vide, la table déserte; le ministre de la police, mielleux, qui conseille un petit séjour à la campagne; puis le retour, l'invitation au bal sollicitée et refusée — refusée par qui ? Par Taîleyrand, le confident, l'ami de Mme de Staël, qui tient tout d'elle ! — Ensuite c'est le père ridiculisé, bafoué par les scribes de Bonaparte; la fille proscrite, arrêtée en France, jetée hors des frontières, partagée entre la douleur et le désir de la vengeance. Mais des deux parties du livre, c'est la seconde qui nous émeut davantage : d'abord la saisie brutale, l'écrasement sous le lourd pilon du livre objet de tant d'espérances; l'amertume affreuse pour une haute pensée de se voir privée du droit de parler aux hommes, de vivre dans leur mémoire ; la réclusion monotone à Coppet, les visites du préfet qui vient « tâter » les dispositions de sa prisonnière, les amis frappés, la terreur du scandale; la fuite éperdue avec ce pâle et chevaleresque Rocca, tout criblé des balles

espagnoles; la plate figure des sbires autrichiens; la traversée de la Russie et de la steppe immense; la vision héroïque et religieuse de Moscou, la ville aux coupoles dorées qui brûle dune ardeur guerrière; Pétersbourg aux quais de granit; l'accueil gracieux de la tsarine ; le charmant regard d'Alexandre, et enfin la traversée épique jusqu'à ce rocher de la mer d'Aland hattu des vagues furieuses, où l'héroïne naufragée nous apparaît pour la dernière fois, trempée de l'écume des flots, reprenant haleine pour de nouveaux combats et de nouveaux périls.

Est-il roman qui attache, passionne davantage? Le livre fini, le lecteur ferme les yeux, médite ; invinciblement, dans son esprit, surgit cette pensée : « Quoi ! policiers, gendarmes, espions, préfets, ministres, l'Empereur lui-même, tant de pouvoir ligué contre une femme, contre un livre ! » Et l'on se prend à détester l'arbitraire et l'exil ; et c'est tout justement ce qu'a voulu Mme de Staël.

Elle raconte très bien sa tragique histoire. Certes, ce livre est plus intéressant, plus vivant que Delphine, que Corinne même; la fiction a pâli, la réalité demeure. C'est que Mme de Staël est plus à son aise, quand elle parle en son nom; elle n'a pas le don suprême de l'artiste, qui se détache de soi, crée des personnages; ses héroïnes, Delphine, Corinne, ne nous intéressent qu'autant qu'elles lui ressemblent; quand elle disparaît, tout languit et se décolore. Au contraire, dans Dix années d'exil, c'est Mme de Staël elle-même que nous voyons

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devant nous, non pas idéalisée, les yeux au ciel, touchant du doigt la lyre, comme la peinte Vigée- Lebrun, mais telle que l'ont connue ses contemporains, ardente à l'attaque, prompte à la colère, au désespoir, aux larmes, aimant l'intrigue et le pouvoir, enthousiaste de la liberté. Et c'est aussi le spectacle d'une admirable intelligence, toujours à la piste des idées, qui endort la douleur par le mouvement de l'esprit, par le spectacle changeant de la vie et des mœurs. A Weimar, à Berlin, comme plus tard à Moscou et à Pétersbourg, penchée à la glace de sa chaise de poste, examinant le pays et les hommes, ou, dans un salon, interrogeant curieusement Gœthe et Schiller, conversant avec Miloradovitch, Rostopchine ou l'empereur Alexandre, ce qu'elle inaugure, voyageuse infatigable, c'est Y interview moderne, l'enquête patiente, destinée à élargir les cerveaux, à faire circuler les idées plus rapidement d'un bout à l'autre de l'humanité. Cette Mme de Staël, le crayon à la main, éprise de réalité et de vie, nous intéresse autrement et davantage que Corinne et sa lyre.

Elle a, pour cette tâche, les qualités requises : elle sait conter et elle sait peindre. D'abord, elle a le talent dramatique : elle entraîne, émeut, passionne. 11 y a, en ce genre, deux tableaux achevés : le récit de la première arrestation à Mafliers (1) et celui de la suppression de V Allemagne (2). Le dra-

(1) Première partie, chap. xi.

(2) Deuxième partie, chap. I.

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matique n'est pas seulement dans les faits, il est dans le récit, dans ce style qui a la fièvre, dans la personne de l'auteur qui vibre et s'indigne au souvenir des souffrances passées, et l'on sait, depuis Horace, que c'est là le principe du dramatique :

« Si tu veux me faire pleurer, commence par pleurer toi-même. » Mais aussi elle excelle dans l'anecdote, dans le léger croquis qui fixe avec esprit un ridicule, un geste, qui éclaire un personnage. C'est M. de Gobenzl, poupée diplomatique, qui, jouant au trictrac avec elle dans le salon de Mortfontaine, se lamente en termes officiels sur la mort tragique de Paul Ier (l). C'est le Premier Consul qui reçoit M. Livingston, ministre des Etats-Unis, et, brusquement, se tournant vers Talleyrand impassible :

« Dites-lui donc que l'ancien monde est bien corrompu ; vous en savez quelque chose, n'est-ce pas (2)? » Sébastiani, à bout de flatteries, s'extasie sur les jolies mains du Consul : « Ah ! répond un courtisan, de grâce, ne parlons pas politique (3)!» Voilà l'esprit d'une femme du monde, qui peint en se jouant, sans prétention, non sans malice; cela était fort commun dans l'ancienne société française, et c'est un talent de Mme de Staël. Parfois aussi dans son livre passent, comme des éclairs, des mots terribles, qui nous rappellent la brutalité de l'époque : ainsi, le soir de l'exécution du duc d'Enghien, le Premier Consul joue aux échecs avec

(1) Première partie, chap. vi.

(2) Jbîd., chap. vin.

(3) Ibid.

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une dame d'honneur, et, dans le salon où personne n'ose parler, où les yeux se mouillent de larmes : « C'est un petit chafouin, dit-il, plus petit que moi ! » De tels mots sont précieux pour l'histoire : ils lui donnent la vie.

11 est un genre où triomphe la femme et la Française de bonne société : c'est le portrait. Il y en a de charmants et de spirituels dans les Mémoires d'une contemporaine de Mme de Staël, Mme de Rémusat ; il y en a aussi dans Dix années d'exil; jetés, en passant, dans le cours du récit, ils nous permettent de reprendre haleine. Sans doute, ils n'ont pas le « faire » serré des merveilleux portraits des Mémoires d'Outre -Tombe, le trait sobre et vigoureux, le coloris chaud, la flamme; ils sont crayonnés à la hâte, en courant, mais naturels et pleins de vie. Voilà le Premier Consul avec ses « habits d'or et ses cheveux plats, ses petites jambes et sa grosse tête, je ne sais quoi de gauche et d'arrogant, de dédaigneux et d'embarrassé, qui semble réunir toute la mauvaise grâce d'un parvenu à toute l'audace d'un tyran (l); » — Talleyrand, le portrait le plus long, le plus intéressant, qui rappelle parfois la manière d'un Retz ou d'un Saint- Simon, et que la prudence du premier éditeur a supprimé (2) ; c'est bien là ce « visage impénétrable » , ces lèvres qui laissent tomber « quelques paroles amères ou flatteuses » , ce » silence d'ai-

(1) Première partie, chnp. vin.

(2) Ibid., chap. III.

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rain» , cette « insolence très bien ménagée, et des manières polies et séduisantes, quand il voulait remettre à l'aise ceux qui étaient bien fâchés d'être en colère et bien empressés à s'apaiser m ; — l'exarchiduc de Toscane qui, un violon à la main, en uniforme de général autrichien, avec ces « traits allongés » des Habsbourg, fait danser les sœurs de Bonaparte (l) ; — le prince Louis-Ferdinand, qui accourt à cheval chez Mme de Staël à la nouvelle de l'exécution du duc d'Enghien : « Il avait singulièrement bonne grâce à cheval, et son émotion ajoutait encore à la noblesse de sa figure (2) » ; — le sbire autrichien préposé à la garde de la prisonnière, « un sourire gracieux sur des traits stupides » ; l'empereur Alexandre, avec cette «expression de bonté et de dignité » qui surnage en toute sa personne; — le vieux Kutusov, plein de «grâce dans ses manières et de vivacité dans sa physionomie (3) ». Parfois le trait est mou, sans vigueur; ces notes sont jetées à la hâte, destinées à être reprises, retouchées plus tard. Puis, il faut bien l'avouer, l'art manque trop souvent à ce style.

Il lui manque surtout, quand il s'agit de peindre l'aspect extérieur de la nature. On sait que Mme de Staël y était fort peu sensible; c'est le côté faible de son livre. Elle a eu toute sa vie sous les yeux le plus admirable paysage, le Léman, la ligne bleue du Jura, les Alpes, le Mont-Blanc, et pas une fois elle

(1) Deuxième partie, chap. vin (passage inédit).

(2) Première parlie, ehap. xv..

(3) Deuxième partie, chap. ix, xvn, xx.

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n'a été tenté de le décrire ! N'attendez donc pas qu'elle sente, qu'elle exprime à la manière d'un peintre la beauté des pays qu'elle a traversés. A-t-elle vue cette Galicie au charme puissant et doux, la prairie qui s'étend à perte de vue, si opulente « que les chevaux semblent y nager » , le lointain « bleuâtre et vaporeux » de la chaîne des Garpathes, les champs de blé qui ondulent, l'ombre mouvante des tilleuls et des bouleaux (1)? Elle est plus sensible aux types, aux figures; elle s'intéresse aux marchands juifs, aux mendiants polonais à longue barbe, qui accourent autour de sa voiture (2), aux processions d'hommes et de femmes, qu'elle croise sur les routes. Mais ce sont les mœurs qui la passionnent, non le pittoresque, les haillons superbes, les lévites déteintes et rapiécées, les visages basanés des paysans, à moustaches pendantes, « fondues dans l'airain (3) » . Elle passe en Russie, et la steppe l'ennuie (4). Elle ne sent pas la beauté mélancolique et sauvage de cette mer, qui roule à l'infini ses vagues de verdure; elle se plaint du grêle feuillage des bouleaux, de cette nature « peu inventive » . La Finlande, le pays merveilleux du granit, des cascades et des lacs, lui paraît « monotone » ; les forêts sont « composées des mêmes arbres, le sapin et le bouleau » ; le

(1) Sacher-Masoch, Nouveaux récits galiciens. — Cf. Dix années d'exil, deuxième partie, chap. vin.

(2) Deuxième partie, chap. vin.

(3) Sacher-Masoch, ouv. cité.

(4) Deuxième partie, chap. xi.

granit donne bien au pays « un air de vigueur » , mais « il y a peu de vie autour de ces grands ossements » . N'insistons pas. Elle est trop femme de société et de salon, trop éprise de parole humaine, de bruit et de renommée pour entendre ces grandes voix silencieuses, qui parlent au cœur du poète.

Mais, sur le chapitre des mœurs, de la vie sociale, elle reprend tout son avantage. On sait quelle excelle dans ces rapides esquisses, jetées à grands traits, études de caractères, scènes et tableaux d'après nature, considérations. Rien de plus agréable, à ce point de vue, que la première partie de Y Allemagne : une rue d'Eisenach sous la neige, un chœur d'étudiants qui chantent, la foule au Prater, « les poêles, la bière, la fumée de tabac » , les noces de l'empereur François, mille scènes variées, de la rue au palais, se succèdent, alternent avec les réflexions philosophiques, reposent, charment les yeux du spectateur. Il y a, dans Dix armées d'exil, une partie toute semblable : ce sont les impressions du voyage en Russie.

Que connaissait-on en France, que connaissait Mme de Staël des mœurs russes? Elle nous l'apprend elle-même: « Quelques mauvaises anecdotes des règnes précédents, quelques Russes qui ont fait des dettes sur le pavé de Paris, quelques bons mots de Diderot ont mis dans la tête des Français que la Russie ne consistait que dans une cour corrompue, des officiers chambellans et un peuple d'esclaves ; c'est une grande erreur. » Elle a découvert la Russie. Sans doute, on en avait quelque

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idée avant elle ; il avait paru à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième des ouvrages spéciaux sur ce pays : VHistoire de Russie de Lévesque (1), par exemple, les Anecdotes de Rulhière, publiées pour la première fois en 1797 et, de nouveau, en 1807 à la fin du quatrième volume de son Histoire de l anarchie de Pologne (2), les amusants Mémoires secrets de Masson, fort lestes et grivois, mais pleins de vues neuves et justes sur le peuple, le soldat russe. Assurément, Mme de Staël avait lu Rulhière et surtout Masson. A-t-elle connu le précieux ouvrage de Storch (3)? Gela est peu probable; d'ailleurs la géographie, l'ethnographie, l'économie poli tique tiennent dans l'ouvrage de Storch la meilleure place, et ce n'est pas le point de vue de Mme de Staël. Ce qui l'intéresse, ce sont les mœurs, c'estle caractère et, comme on dit aujourd'hui, Y âme russe; il faut avouer qu'elle l'a comprise mieux que personne avant elle.

Elle faisait profession, comme chacun sait, de découvrir l'âme des peuples; et, pour la Russie comme pour l'Allemagne, cette occupation se doublait du plaisir très vif pour l'auteur, d'être désagréable à son ennemi, Napoléon! Elle avait vu la Russie en 1812, à un moment solennel de son histoire, bien propre à faire ressortir les qualités

(1) Yverdun, 1783, six in-8°.

(2) Histoire ou anecdotes sur la Révolution de Russie en 1762. (Paris, 1797, et t. IV AqY Histoire de i anarchie de Pologne, 1807.)

(3) Tableau historique et statistique de l'Empire de Russie, 1801, éd. française (deux in-8°).

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héroïques du peuple russe. D'une extrémité à l'autre de ce vaste empire, la fièvre du patriotisme enflammait les âmes. Cette noblesse, dont l'Europe ne connaissait que le luxe effréné et les vices, se serrait autour du tsar, offrait ses paysans, ses revenus, sa vie même. Quelle surprise pour une femme, qui n'avait vu jusqu'alors que de grands seigneurs cosmopolites, comme M. de Balk ou Golofkine, de s'asseoir à la table d'un Rostopchin, Tatar demi-civilisé, demi-sauvage, original et excentrique qui prétendait descendre de Gengis- Khan et devait, quelquessemaines plus tard, étonner le monde par l'excès de son héroïsme ! Quelle émotion de voir ce vieux et illustre Kutusov s'agenouiller dans l'église Notre-Dame de Kazan, suivi de tout un peuple «qui lui criait de sauver la Russie ! » Elle a très bien démêlé ce caractère « gigantesque « de l'àme russe, cette énergie dans la résistance, ce profond amour de la patrie, « après celui de Dieu le plus beau sentiment que les hommes puissent éprouver » . Mais, en même temps, elle a noté avec beaucoup de finesse les côtés étranges et mystérieux : ce « silence russe tout à fait extraordinaire (1) » ; cette conversation polie qui ne trahit rien des sentiments secrets; ce faux air de ressemblance avec les Français ; les passions violentes et farouches; la vie fastueuse à l'orientale; les réunions brillantes où l'on va « pour se donner des émotions vives par les objets extérieurs plutôt que

(1) Deuxième partie, chap. x-iu.

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par l'esprit et l'âme » . Et l'on sent qu'elle n'a pas tout dit, qu'elle a glissé sur le despotisme, le servage, l'absence de liberté, mais que, par respect pour l'hospitalité reçue, par enthousiasme aussi pour la nation de qui elle attendait la délivrance du monde, elle a retenu sa plume et laissé deviner ce qu'elle n'a pas voulu écrire.

Ce qui est à sa gloire surtout, c'est quelle a vu la grande force delà Russie, le peuple, le moujik bon, simple, religieux et qu'elle l'a aimé. Elle a peint admirablement cet « air élégant et doux » , ce

« mélange de gaieté et de mélancolie» , cette résignation à la souffrance et à la mort. Elle a été ravie des mœurs et des scènes populaires : ces cochers qui disent à leurs chevaux des paroles flatteuses :

« Allez, mes amis, nous nous connaissons, marchez vite » ; ce vieillard qui lui montre alternativement la terre et le ciel pour lui indiquer «que l'une sera bientôt pour lui le chemin de l'autre » ; ces vivants qui parlent aux morts le jour des funérailles :

« D'où vient que tu nous a abandonnés? Es-tu donc malheureux sur cette terre? Ta femme n'était-elle pas belle et bonne »? ces paysannes, qui chantent des airs doux et mélancoliques et dansent avec

« indolence et vivacité » , — tous ces tableaux l'enchantent, parlent à sa sensibilité, à son âme. Un Tolstoï, un Dostoiewsky nous ont blasés sur ces peintures; mais n'oublions pas qu'alors elles étaient nouvelles, et c est un rare mérite pour une femme, pour une étrangère, d'avoir su découvrir cette source, où d'illustres génies ont puisé.

Par la plume d'un de ses grands écrivains, la Russie reconnaissante a payé sa dette à Mme de Staël. Quand parut la première édition de Dix années d'exil (1821), un journaliste russe, Moukhanov, ne trouvant pas suffisants les éloges que l'auteur accordait à son pays, critiqua avec âpreté cet ouvrage (1). Indigné de ces attaques, Pouchkine prit la défense de Mme de Staël. De cette page éloquente nous détachons ces lignes qui sont un éclatant hommage rendu à Fauteur et au livre.

« De tous les ouvrages de Mme de Staël, — dit Pouchkine, — les Dix années d'exil sont un de ceux qui ajuste titre doivent attirer l'attention des Russes. La pénétration de ses vues, la nouveauté et la variété de ses remarques, la reconnaissance et la bienveillance qui guident la plume de l'écrivain, tout dans ce livre fait honneur à l'esprit et au sentiment de cette femme extraordinaire... Soyons reconnaissants envers notre hôte illustre; respectons son grand souvenir, comme elle a respecté notre hospitalité (2). »

Paul Gautier.

(1) Dans le Fils de la patrie (Syn Otetchestva). ^

(2) L'article de Pouchkine parut plusieurs années aprèsj'article de Moukhanov, dans le Télégraphe moscovite de 1825. — Cf. Tratchevsky, Staël en Russie dans la Revue historique (Istoritcheskii VieUnik), octobre 1894 (en russe).

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