LE SEJOUR DE GEXEVE
On sait combien Mme de Staël s'ennuyait à Coppet, malgré la petite cour qu'elle avait sans cesse autour d'elle. Elle souffrait de cette solitude relative, qui lui faisait sentir davantage le poids de l'exil. Elle allait souvent à Genève, et avait l'habitude d'y faire, pendant l'hiver, d'assez longs séjours. Ainsi, en 1805-1806, elle habitait rue des Chanoines, on jouait la comédie au Molard ; en 1808-1809, elle est chez son amie Mme Huber; en 1809-1810 à l'hôtel des Balances; en 1810-1811, à !a Grande-Hue; enfin en 1811-1812 à la Corraterie (1). Mais Genève même n'était qu'un pis-aller : c'était un théâtre trop étroit pour sa gloire. « J'estime beaucoup les Genevois, écrit-elle à Meister, mais ils n'ont presque
(1) Tous ces détails nous sont connus par une note manuscrite qui se trouve dans les papiers de Mme Necker de Saussure.
pas une idée, ni un intérêt en commun avec moi (1). » De plus, l'esprit genevois est volontiers railleur; Coppet était près de Genève et la « trop célèbre » prêtait par plus d'un côté à la médisance. Rien qu'elle eût dit qu'une femme devait se soumettre à l'opinion (2^, elle mettait rarement ce précepte en pratique ; aussi les Genevois ne lui ménageaient pas les épigrammes. Ce fut même, dit-on, une des raisons de son dépait précipité en 1812. Voici comment elle a parlé du séjour de Genève dans un passage inédit des Dix années d'exil :
u Certes, — et j'aurais bien grand tort de ne pas le reconnaître — Genève est une noble ville, où Ton trouve encore de généreuses traces de l'esprit républicain; une ville où les sciences sont cultivées avec un éminent succès. Mais la littérature dans tout son éclat ne peut exister que dans une grande capitale. Les lois somptuaires deGenève semblent aussi porter surJeluxe <le la pensée, et dans une petite ville commerçante et démocratique l'utilité et l'égalité régnent d'une manière qui exclut l'essor poétique du génie. Je ne déciderai point s'il vaut mieux que cela soit ainsi; cette question ne pourrait se discuter sans toucher à tous les débats de l'esprit humain; mais toujours est-il que ceux qui sont nés au milieu de l'indépendance et du mouvement d'un vaste état, ne s'accoutument jamais à l'espèce de contrainte qu'entraînent nécessairement les habitudes d'un cercle étroit. On y perd en entier le genre de bonheur dont on est susceptible, de quelque estime qu'on soit d'ailleurs pénétré pour ceux qui nous entourent; il en serait de même peut-être d'un habitant d'une petite ville transporté dans une grande. Il ne faut guère plus déraciner les hommes que les plantes. »
Mme de Stac! aimait mieux Lausanne que Genève : « Si je me retire une fois, disait-elle, ce sera à Lausanne, d'abord parce
(1) A Mcister, 10 décembre 18 11.
(2) Epigraphe de Delphine.
qu'on me dira : « Ah! vous voilà ! nous sommes Lien aises de « vous voir ! » A Genève, on me dirait : « Vous êtes bien aise de revenir à nous, nous l'avions bien prévu (1). »