‹ Dix années d'exilChapitre 48 sur 54 · M™ DE STAËL A WEIMAR ET A BERLIN · texte numérisé non relu

M™ DE STAËL A WEIMAR ET A BERLIN

On connaît l'amitié qui unissait Mme de Staël à celle qu'elle appelait « la plus aimable, la plus spirituelle personne du monde (2) » , Mme Necker de Saussure, fille du grand naturaliste Saussure et femme de Jacques Necker, neveu du ministre Necker. Les lettres que lui écrivait Mme de Staël ont un caractère d'intimité qui leur assure une place toute spéciale dans la volumineuse correspondance de l'auteur de Corinne. Certainement Mnae Necker est la femme à laquelle MmedeStaëla ouvert le plus volontiers son cœur : « Vous savez, lui écrit-elle, s'il y a sur cette terre une conversation que je préfère à la vôtre ! » Elle est fière de sa cousine; à Weimar, elle montre ses lettres à tous les « beaux-esprits ». Elle lui donne « uniquement et exclusivement tout ce sentiment qu'une seule femme peut inspirer à une autre femme » ; elle a en elle, dans sa délicatesse, dans son ferme bon sens, une confiance absolue; car Mme Necker de Saussure a su se rendre maîtresse de la vie, de « l'indomptée » , qui brûle et consume la pauvre Corinne.

De Weimar et de Berlin, Mme de Staël lui écrit trois lettres fort belles, qui peignent ses sentiments, ses impressions et l'accueil qu'elle reçut en Allemagne. Nous les publions ici. Elles complètent et, sur certains points, corrigent ce qu'elle a dit dans Dix années d'exil (3).

(1) Rosalie de Constant, sa famille et ses amis, par Lucie Acuard, t. II, p. 272.

(2) Mme de Staël à Meister, 26 septembre 1794. {Lettres publ. par Usteri et Eug. Ritter, p. 120.)

(3) Il est intéressant de comparer la troisième de ces lettres, celle du 1er avril 1804, avec la lettre du 13 mars adressée à la grande-duchesse de Saxe-Weimar, et publiée dans Coppet et

Weimar de Mme Lenormant, p. 50.

« Weimar, ce 11 janvier 1804.

« Votre aimable lettre, ma chère amie, m'a transportée un moment auprès de vous, et quand je vous .sépare d'une partie des inconvénients du séjour que vous habitez (1), vous savez s'il y a sur cette terre une conversation que je préfère à la vôtre. Je vous ai déjà écrit une fois d'ici ; je continue à être contente de la vie que j'y mène. La société de la cour, qui se multiplie par les visites de toutes les cours environnantes, présente le genre d'intérêt qu'inspirent toujours les grands seigneurs, qui, ne pouvant jamais avoir aucun besoin de vous, vous flattent parce qu'ils vous choisissent (2). Audessus de cette règle générale, je place le duc qui est un homme d'esprit et la duchesse, qui est une femme d'un mérite rare et dont la conduite envers moi est celle d'une mère ou d'une sœur aînée, qui tout à la fois vous protégerait et vous admirerait. Les femmes placent sur moi cette disposition à l'enthousiasme qui caractérise les Allemandes, et me font la cour comme des hommes amoureux. Quant aux hommes, il n'y en a point, que les hommes de lettres; tous les autres sont des caporaux qui ne fument point en société, mais voilà toute la différence pour eux de la garnison au palais. Mais les trois hommes de lettres, Goethe, Schiller et Wieland, ont plus d'esprit ingénieux profond en littérature et en philosophie qu'aucun homme à moi connu ; leur conversation est toute en idées. Il n'est pas question, surtout dans une langue étrangère, d'avoir une conversation de jeux de phrases (3) ; mais ils ne sortent

(1) Genève.

(2) Mme de Staël, comme M. Necker, avait la passion de l'aristocratie; les formes élégantes des gens de la Cour la séduisaient peut-être plus que tout. Elles les aimait avec une sorte de faiblesse. »> (Mme de Noaillks, Vie de la princesse de Potx.)

(3) Les conversations avaient lieu en français (Cf. Dix an-

jamais de chez moi que je n'écrive des pensées nouvelles, et je suis sûre que j'intéresserai mon père et vous cet été par mon journal. De plus le spectacle allemand est une source d'observations nouvelles. Schiller et Goethe font des essais de tout genre dans l'art dramatique : tantôt des chœurs grecs, tantôt des pièces idéales. Je trouve notre art toujours supérieur, mais j'aime à voir les motifs de cette supériorité. Les Allemands, tout lourds qu'ils sont, ont plus de jeunesse que les Français, parce qu'ils ne sont pas encore blasés et qu'ils se livrent bonnement à qui tâche de les amuser. Leurs opérascomiques sont tous remplis d'apparitions de machines qui amusent vivement Alberline (1) et dans lesquels il y a une sorte d'imagination romanesque, qui se développe en paix devant des gens qui ne sont pas difficiles et par qui le ridicule n'est pas découvert. Aussi l'originalité s'y conserve-t-elle, non dans les individus, mais dans les productions littéraires.

« En voilà assez sur l'Allemagne. Quoique ce séjour me plaise sous les rapports que je viens de vous dire, je m'y serais sentie bien seule et bien isolée sans B... qui a été et qui est vraiment plus aimable que jamais pour moi (2). Il a ici un grand succès, et je crois qu'il s'en ira

nées, chap. xn) mais non sans quelque ftêne de la part des interlocuteurs de Mme de Staël : « Si elle ne parlait pas tellement vile, écrit Wieland, qu'un pauvre Allemand, l'oreille et l'esprit tendus, arrive toujours à perdre une bonne partie de ce qu'elle dit, on voudrait passer sa journée à l'écouter » .

(1) Albertine de Staël, la future duchesse de Broglie, âgée d'un peu plus de six ans.

(2) Benjamin Constant, qui avait accompagné Mme de Staël en Allemagne, à Weimar, ne la suivit pas à Berlin. Il retourna en Suisse; mais avant d'arriver à Genève, il rencontra Mme INecker de Saussure qui lui annonça la mort de M. INecker. Il revint alors à Weimar, où il retrouva Mme de Staël, qui était partie de Berlin, et il la ramena à Coppet.

avec regret. Pour moi, c'est là le moment pénible, et je le retarde tant que je peux. Ecrivez-moi encore ici, chère amie, et dites-moi plus de détails sur ce qui vous intéresse. Albertine (1) grandit-elle de toutes les manières? Y a-t-il un nouveau développement dans vos enfants? Et les amis? Ils sont les mômes, n'est-ce pas? Mon cousin (2) ne m'aime-t-il pas? Le généreux service qu'il a voulu me rendre! Je jouis d'y penser.

« Voilà donc Mme de Lavoisier qui va épouser M. de Rumford(3)! Une vie toute nouvelle après quarante ans! Tant mieux quand cela se peut. Parlez-moi de Valérie (4) ; si vous la lisez, ce sera comme si je l'avais lue. Je pense tristement quelquefois que nous avons changé de place Mme de Rriidener et moi; ah! j'étais bien peu faite pour la vie errante!

« J'espère que mes lettres ne font plus aucune peine à mon père; j'espère que j'ai repris l'empire de moi; mais c'est peut-être parce que je souffre moins. Toute la philosophie du monde ne vaut pas une situation plus douce en elle-même. Dites-moi, je vous en prie, comment vous trouvez mon père de santé et d'humeur et assurez-le bien, je vous prie, chère amie, que physiquement il ne nous arrivera rien. Dites-lui aussi deux petites nouvelles : l'une que M. d'Hervas a fait négocier à Hambourg et ailleurs le tribut de l'Espagne à l'avance et que personne n'a voulu prêter là-dessus; l'autre que M. d'Entraigues ayant été nommé conseiller

(1) Albertine Necker, tille de Mme INeckcr de Saussure, qui épousa M. Turetiini. Elle avait alors environ dix-huit ans.

(2) Jacques Necker, mari de Mme JNecker de Saussure.

(3) Mme de Lavoisier, veuve du célèbre savant, amie de Mme INecker de Saussure, épousa, en secondes noces, le pbysicien anglais Rumford. (Cf. Journal de Mme de Cazcnovc d' Arlei.s, p. 55, 05.)

(4) Roman de Mme de Kriidener. Le titre complet est Valérie, ou Lettres de Gustave de Linar à Ernest de (t.

de légation russe, le Premier Consul ne persiste pas moins à exiger son renvoi, ce qui embarrasse beaucoup l'Electeur (1). Il est positif que l'ambassadeur de France a exigé de l'Electeur qu'on fît défendre Delphine, parce qu'ils croyaient en France qu'il suffisait d'interdire la vente à la foire de Leipsick pour empêcher Je succès en Allemagne; en vérité, ilssesonttrompés(2). Adieu, chère, je vous embrasse, et nulle femme ne se place à côté de vous un instant même pour mon esprit. Adieu, adieu. »

(A Mme Necker de Saussure, à Genève, par Basle, var Schaffausen; timbré R. L. Weimar et un cachet.)

« Ce 31 janvier, Weimar.

«J'ai reçu une si jolie lettre de vous, chère cousine, que j'en ai montré une page à tous nos beaux esprits d'ici, et que je m'en suis glorifiée avant de vous répondre. Je sais que vous aimez mieux une lettre que tous les éloges, mais il faut me pardonner d'être un peu fière de vous. Je prolonge mon séjour ici pour retarder ma séparation de Benjamin et pour éviter le carnaval

(1) Le comte d'Entraigues, ancien député aux Etats-Généraux, agent des Bourbons. Il avait été nommé par Alexandre Ier conseiller de l'Empire en 1803. Envoyé en mission à Dresde, il publia un violent factum contre Bonaparte, qui exigea et obtint son renvoi de Saxe.

(2) Le Premier Consul avait, en effet, demandé à l'Électeur d'interdire Delphine dans ses états : « Ce bon homme, qui avait déjà une disposition à l'obéissance dont ses plus fidèles sujets pourront à peine approcher, fit interdire mon ouvrage, en me faisant dire qu'il en était bien fâché et que, pour sa part, il n'y voyait rien de mal ». (Mme nE Staël; extrait d'un premier manuscrit de Dix années d'exil.) Quant au roi de Prusse, il refusa, disant que ce livre « n'ayant pas été interdit en France, il ne concevait pas pourquoi la France le ferait interdire ailleurs » .(lbid.)

de Berlin, qui est trop bruyant et trop magnifique. D'ailleurs je me trouvais ici dans une disposition d'âme qui s'use, mais qui m'a été douce. Le succès vraiment inouï que j'ai en Allemagne suffirait au plus avide amour-propre ; mais ce n'est pas mon amour-propre qui est difficile à contenter, c'est un certain besoin de variété, d'intérêt et de distraction qui n'est satisfait qu'à Paris. De plus, je ne sais me plaire qu'où je dois vivre et mourir, et ce qui est passager pour tout le monde, l'est encore plus pour moi ; j'ai une constance dans le coeur, et une inconstance dans l'esprit, pour laquelle est fait le pays où j'ai mes anciens amis et où les tableaux se renouvellent sans cesse. Enfin surtout, l'imagination décore ce qui est impossible de traits qui percent le cœur.

u Voilà, chère amie, ce que je sens et ce que je vous exprime sans contrainte. J'ai acquis en Allemagne peutêtre une assez mauvaise chose, quoique assez naturelle : c'est la confiance d'avouer mes bizarreries ; car tout ce qui écrit quatre lignes en a tant ici que je puis bien me prononcer. Ce que j'ai toujours cru, c'est qu'il y a dans le talent quelquechose qui désorganise la viecommune. Cependant vous, vous en avez du talent, mais vous ne vous y êtes pas livrée ; mais vous avez été élevée dans un pays qui ressemble aux ruches d'abeilles, où chacun fait sa niche absolument pareille à celle de l'autre. Ici il y a plus d'excentricité, et sous ce rapport le pays me plaît davantage. Il me plait davantage aussi, parce qu'on y sent un million de fois plus ce que je puis valoir. Cependant, sans les grands liens qui me rappellent à Genève, je ne m'établirais point ici, et c'est en Angleterre que je transporterais ma vie, si elle était transportable. Le peu d'Anglais que j'aperçois ici (1) ont plus

(1) Il y avait alors à Wcimar un jeune Anglais, plein de talent, Henry Crabb Robinson, apprécié de Goethe, qui se lia avec

d'analogie avec ma manière de sentir et je m'en fais aimer avec une rapidité qui me touche. Mais l'Angleterre subsistera-t-clle? Vous savez qu'on écrit de toutes parts que la descente est renvoyée à l'hiver prochain; cela me rend à peu près sûr de ne pas passer l'hiver prochain à Paris; mon projet actuel est de passer deux mois d'été à vingt lieues de Paris pour revoir mes amis (1), et de passer l'automne et l'hiver avec vous; mais tout est si incertain!

« Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de la santé de mon père; tout mon être est là. Gomment m'accusezvous d'avoir fait une description poétique de la neige? Elle était passée, et comme je devais attendre ici et trouver de beaucoup meilleurs chemins jusqu'à Merlin, je n'ai pensé vraiment qu'à lui donner des détails qui l'amusassent. Il est bien bon véritablement dans ses inquiétudes sur le physique; mais l'inquiétude sur le moral aurait mille fois plus fait mon bonheur. N'eu parlons plus, cela empêchera peut-être d'y penser.

« Vous vous étiez trompée dans votre inquiétude relativement à mon ami (2). Il est impossible d'être mieux reçu qu'il ne l'est, et certainement le duc etla duchesse font mille fois plus pour lui qu'aucun membre du cercle de la Rive (3) ; or, aristocrate pour aristocrate, j'aime mieux les grands seigneurs. Il est invité deux fois par jour à la cour; tous les jours de la vie, les gens de lettres en font le plus grand cas; enfin il a sa place ici, parce qu'on y a des opinions, mais point de parti, et que le goût de la littérature et de l'esprit y est porté très loin, même

Mme de Staël. (Cf. Blenneruassett, Mme de Staël et son temps, t. III, p 50 et suiv.)

(1) Elle écrit à Joseph Bonaparte le 17 avril, de Berlin : « Croyez-vous que l'automne prochain, on me laisserait à quinze lieues de Paris? » (Du Casse, Mémoires du roi Joseph, t. X.)

(2) Benjamin Constant.

(3) A Genève.

Fac-similé d'une lettre de Mme de Staël à Mme Nccker de Saussure

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parmi les gens médiocres ; ils ne dédaignent point ce qu'ils n'ont pas. Vous passez bien légèrement sur votre vie, moi qui vous accable de la mienne, mais vous avez su vous rendre maître de l'indomptée, et moi elle me domine. Adieu, cbère amie, je vous apporterai des idées nouvelles dont nous causerons beaucoup. Parlez de moi à votre mari et à votre Albertine, si je commencée exister pour elle. Si Boissier ne m'écrit pas, je lui écrirai; mais vous, méchante, que vos lettres sont rares!

« Ecrivez-moi toujours ici, jusqu'à ce que je vous mande le contraire. — Ce 1er février. »

Mme de Staël arrive à Berlin au commencement du mois de mars 1804. Elle est reçue de la manière la plus aimable par le roi, la reine et toute la Cour; nous connaissons déjà en grande partie ses impressions par ses lettres à la grande-duchesse de Saxe-Weimar, publiées dans Coppetet Weimar par Mme Lenormaind, à Gœthe (Annales gwlhiennes, J 887) , et à Joseph Bonaparte (Du Casse, Mémoires du roi Joseph, t. X.) La lettre qui suit, adressée à Mme Necker de Saussure, du 1er avril 1804, est d'un caractère plus intime : on y voit mieux les ombres du tableau (1).

« Berlin, ce 1er avril (1804).

»< Quelle délicieuse lettre j'ai reçue de vous, chère amie, et que j'ai bien fait de vous donner uniquement et exclusivement tout ce sentiment qu'une seule femme peut inspirer à une autre femme ! Vous êtes une nouvelle preuve pour moi dans votre lettre de ce que je crois si vivement : c'est qu'en prose, c'est que dans les

(Ij Consulter sur la Société de Berlin à l'époque où la vit Mme de Staël l'excellente étud<j de Karl Hilleiskand (Bévue des Deux Mondes, mai 1870). On y verra l'impression qu'elle produisit sur la femme la plus célèbre de Berlin, Bahel Lewin, et cette impression ne fut pa« de tout point favorable.

sujets individuels, les expressions peignent l'âme plus que le talent, réfléchissent tout notre être, et pas seulement l'esprit, la plus extérieure de nos facultés. Il faut avoir un caractère réel susceptible d'affections vraies et de réflexions profondes pour écrire comme vous, et il faut encore joindre à tout cela un esprit supérieur. J'ai donc raison de vous croire unique. Il en est ainsi, dans d'autres genres, de mon père, de Benjamin et de Mathieu (1), et la vaste moisson de nouvelles connaissances que j'ai fait (sic) en Allemagne donne une sanction de plus s'il est possible à mes premiers sentiments.

« Dans tout ce Berlin, qui m'a intéressée? Le fameux prince Louis? (2) Non. Quelques-uns des grands seigneurs qui abondent ici ? Non. Un professeur, un professeur allemand (3)! Que dites-vous de cela, chère amie? Et ne croyez-vous pas que déjà j'ai perdu quelque chose en Allemagne, et ne vous préparez-vous pas à me faire des plaisanteries comme si je n'étais plus une Parisienne? Si vous voulez un intérêt de coquetterie, il n'en est pas question, et le premier coup d'œil sur la figure vous en convaincra, quand vous ne croiriez pas, ce qui est pourtant bien vrai, que Benjamin m'en a rendu tout à fait incapable. Mais si vous voulez en littérature plus d'esprit et d'originalité que tout le monde et autant que vous, je vous le garantis. Comme je crois que je vous l'amène, je n'en parle plus.

« Il faut vous rendre compte de mon impression sur Berlin. Elle est beaucoup moins complète que celle de Weimar; je ne sais si la présence de Benjamin faisait

(1) Mathieu de Montmorency.

(2) Le prince Louis-Ferdinand. (Cf. Dix années, chap. xm.)

(3) 11 s'agit d'Auguste-Guiilaume Sehlegel, que Gœthe avait proposé à Mme de Staël comme précepteur de ses enfants. « Il faut que je vous remercie, écrit Mme de Staël à Gœthe, de la société la plus intéressante que j'ai rencontrée à Berlin, Wilhelm Sehlegel. » (Cf. Blennerhasset, t. III, p. 109.)

de tout un accessoire pour moi, et s'il me faut ici faire de l'extérieur le principal; mais il est certain qu'en y trouvant beaucoup plus de mouvement, beaucoup plus de ce qui pourrait rappeler Paris en apparence, je sens que je ne m'y établirais pas volontiers et que le triomphe de l'Allemagne, c'est une Université, et non un salon à la française(l). Les deux sociétés, celles des savants et de la Cour, sont complètement séparées, et il en résulte que les savants ne savent pas causer et les hommes du monde pas du tout penser. La frivolité sans la grâce française est quelque chose de tout à fait insupportable, et comme les Allemands ne sont pas frivoles naturellement, il y a une tristesse dans leur gaieté qui porterait sans cesse à leur dire : «Mais pourquoi le faites-vous?» Il y a cependant toujours un fond de bonhomie et d'admiration pour la supériorité, qui n'oblige pas à se tenir sur ses gardes presque habituellement, comme on le fait habituellement (sic) en France. Mais aussi vous rencontrez très bien deux cents personnes à qui vous n'avez pas un mot à dire et tellement semblables entre elles, qu'il en est qu'on m'a présenté dix foix sans que je puisse parvenir à les reconnaître.

« Il y a au milieu de tout cela des personnes à rechercher parmi les savants et les étrangers, le corps diplomatique (2) ; mais parmi les Berlinois eux-mêmes la disette est extrême. Il y a tous les soirs des parties comme à Genève avec un immense souper très bon matériellement, où les hommes boivent autant que le leur permet leur diner. Groiriez-vous que ce séduisant prince Louis,

(1) « II n'y a pas l'ombre de comparaison entre ce que nous appelons société en France et ceci. » (A Gœthe, 7 avril 1804.)

(2) Par exemple Brinckmann, jadis ministre de Suède à Paris, devenu ambassadeur de Suède à Berlin. Ce fut chez lui que Mme de Staël fit la connaissance de la célèbre Rahel Lewin. Parmi les écrivains et les philosophes, elle vit Ancilion, Jean de Muller, les Schlegel, Fichte, Spalding, etc.

qui certainement a de l'esprit et une belle figure prussienne, a la parole toujours embarrassée après dîner et que je préfère avec soin de lui donner rendez-vous le matin ; et c'est le Lovelace allemand (l)! La simplicité de Weimar, la grande instruction des femmes, le goût vit de tout le monde pour la littérature en faisaient un séjour beaucoup plus selon mon goût. J'ai compris là comment une petite ville pouvait plaire (2); ici je vois qu'en fait de grandes villes tout fait regretter Paris, bêlas ! Cependant j'y trouve un accueil comme je devrais le recevoir dans ma patrie; mais cet accueil n'a encore rapprocbé personne de moi. On fait cercle autour de mes paroles, j'ai un succès qui ferait tourner la tête si elle pouvait l'être autrement que par le cœur; mais quand il n'y a rien là, rien du tout, la vie est triste. J'ai renoncé par exemple ce soir à un grand souper, pour me recueillir avec vous; mais je ne me connais personne avec qui je voulusse être tête à tête.

« Il faut aussi vous parler de la princesse votre amie cbez qui je soupe très souvent. Sa maison est arrangée avec un goût infini; on y vit à la française en tout, excepté qu'il n'y a pas de Français. Elle a de la grâce dans la plaisanterie, quelque cbose de bouffon dans la manière de conter, qui contraste avec le maintien et la volonté d'être princesse; mais je ne puis pas dire que j'aie encore trouvé en elle un accent ni une parole réelle. Son bon goût en fait de romans m'est inexpli-

(1) Voir les Lettres du prince Louis-Ferdinand de Prusse a Pauline LPiesel, publ. par Alex. IViiehner, Leipzig, 1865, et les Lettres de Chamisso, Gneisenau et du prince Louis-Ferdinand, 2 vol. in-8°, Leipzig, 1867. Les lettres d'amour du prince rappellent les fameuses lettres a Sophie de Mirabeau.

(2) « Si je vivais en Allemagne, je ne m'établirais certainement pas dans une grande ville. Les Allemands ne savent pas tirer parti d'une grande ville; on n'y choisit pas sa société, on l'augmente. " (A Goethe, 7 avril.)

plicabJe;car il me semble que ce qu'elle devrait aimer, c'est le Roman comique ou Cléopdtre (l). Elle est digne ou moqueuse, spirituelle dans les deux genres, mais sèche, et quoiqu'elle dise que je lui plais, je crains que cela ne dure pas, parce que je ne sais pas comment ni par où nous nous prendrions. Une preuve de sou bon goût encore, c'est son enthousiasme pour vos lettres. Je verrai si je découvre quelque chose de nouveau et de plus en elle, et comme de raison tout ceci reste entre nous. Qui est charmante, c'est la reine (2) : elle a une douceur et une grâce irrésistible. Le roi aussi est très bon, et il y a une nièce de la duchesse de Weimar (3) nouvellement mariée au prince Guillaume, frère du roi, à laquelle je m'intéresse du fond du cœur. Maison ne peut voir que bien rarement la famille royale; la maison de la princesse Louise est la plus habituelle maison de Berlin. Hors de la société, il y a le spectacle, où je vais plus souvent par étude que par plaisir, et des concerts publics quelquefois très remarquables. Par exemple, le jour du Vendredi-Saint, il y a une cantate chantée sur la mort de Jésus-Christ, qui m'a attendrie plus profondément, que rien de ce genre ne l'a jamais fait; je vous l'apporterai, cette cantate, car il faut que

(1) Le Roman comiaue de Scarron; Cléopâtre île La Calprenètle. — La personne qui répond à ce spirituel portrait est la princesse Louise de Prusse, fille du prince Ferdinand et sieur du prince Louis-Ferdinand. Elle avait épousé le prince Antoine Radzivil le 19 mars 1796, et était à{;ée, quand Mine de Staél la vit, de trente-quatre ans. — Cf. lettres de Mine de Staël à la princesse Louise, écrites de Stockholm en 1813. (Perïz, Stein, t. III, p. 671 et suiv).

(2) La reine Louise, femme de Frédéric-Guillaume III.

(3) La reine-mère, princesse de Ilesse-Darmstadt, était ellemême une sœur de la duchesse Louise de Saxe- Weimar. Quant au prince Guillaume, il avait épousé le 12 janvier 1804 Amélie- Marie-Anne de Hesse-Homhouq;, dont il s'agit ici.

vous sachiez l'allemand, pour que nous parlions et que nous lisions ensemble cet été.

« Jai écrit à Mathieu pour lui proposer un rendezvous de quinze jours à quarante lieues de Paris au mois d'octobre; s'il l'accepte, comme je l'espère, mon plan de cette année est entièrement fixé; ce temps excepté, je passerai dix mois de suite avec vous. Vous savez déjà toutes mes dates de départ; mon père s'en moque; mais je n'y tiens pas moins jour pour jour. Vous n'avez pas idée du bien que cela me fait de compter les jours avec mon almanach ; car à présent je reste pour agrandir mon séjour, pour que tout paraisse naturel et pour être sûre du beau temps en voyageant; mais je sens mon entreprise finie, et si vous m'écriviez une raison quelconque pour hâter mon retour, je n'hésiterais pas à partir.

« Ah ! comme je me confie dans vos promesses sur la santé de mon père (1)! Je suis effrayée de ce que j'ai éprouvé à Weimar, et si le Ciel ne m'avait pas donné je ne sais quel peu de foi dans l'avenir, qui pour la première fois me fait du bien, je serais plus effrayée encore que je ne le suis; car je ne crois pas que je puisse survivre à sa perte. J'ai sondé mon cœur de partout pendant ces trois jours, et j'ai tellement éprouvé que toute ma vie tenait à lui, que je n'avais pas un souvenir sans lui, pas une idée qui n'eût une connexion avec lui, qu'il m'a semblé qu'il ne me resterait rien ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir, enfin que je je m'anéantirais pour tout, excepté pour le désespoir. C'est triste à penser; car la nature ne veut pas qu'on aime ainsi ce qui nous a devancé de tant d'années.

(1) Quelques jours après, le 10 avril, Necker mourait sans revoir sa fille. « Il n'a cessé de dire qu'on devait consoler sa fille et lui ôter tout remords d'être loin de lui. » [Rosalie de Constant, par Lucie Achabd, t. II, p. 288.)

Mais il a îrouvé le moyen de m'inspirer un si inexprimable attendrissement, que, quand je fais quelquefois des efforts sur moi-même pour secouer cette impression, elle n'en revient qu'avec plus de force.

« Quelle longue lettre, chère amie, et qu'il me reste à dire ! Benjamin arrive près de vous, je l'espère, à présent^) ; j'espèreque vousvous serezentendus.Onmande de Vienne que Mme de Lavoisier y est avec le comte de Rumford, et le chevalier Landriani qui écrit cela à Muller(2), qui vous aime beaucoup, ajoute : AlbertineÇS) est bien heureuse dans so?i intérieur ; son mari est devenu un des plus habiles botanistes quil y ait. Dites cela de ma part à mon cousin. Dites-moi si Charles ïronchin a reçu une lettre de moi parle dernier courrier; on m'a dit qu'il avait souffert cet hiver et j'en suis inquiète.

« Chère amie, sans fatuité, ma lettre a été interrompue par le prince Louis, qui a soupe tête à tête avec moi; j'ai fait feu des quatre pieds, je suis lasse et je vais me coucher. Ah ! que j'ai envie de revenir! » «

A cette lettre charmante nous joignons le fragment ci-dessous, extrait d'une lettre adressée par Mme de Staël à son père, qui a été conservé, copié par une main étrangère, dans les papiers de Mme INecker de Saussure. Mme de Staël y raconte en détail la réception que lui ont faite à Berlin le roi, la reine et les princesses. A travers l'expression d'une joie sincère, on sent percer une pointe d'attendrissement et de mélancolie.

u ... J'ai donc été présentée hier à la Reine et au Roi ; je vais te décrire cette circonstance. Comme c'était le jour de la naissance de la Reine, au moment

(1) On sait que Benjamin Constant était reparti pour la Suisse, mais qu'il revint à Weimar à la nouvelle de la mort de JNecker.

(2) L'historien Jean de Mullcr.

(3) Il est évident qu'il s'agit ici de Mme Necker de Saussure elle-même (Albertine-Adrienne) et de son mari, Jacques Necker.

où elle est entrée dans une salle toute remplie d'hommes et de femmes, couverte d'or et de diamants, les ci m balles (sic) se sont fait entendre et cette musique a encore ajouté à mon émotion. La Reine est charmante; il n'y a aucune flatterie à dire que c'est la plus jolie femme que j'aie vue; sa parure est éclatante et du meilleur goût; enfin elle m'a véritablement éblouie. En s'approchant de moi alors, elle m'a dit, à travers beaucoup de choses obligeantes, ces propres paroles : « Madame, j'espère que vous me croyez de trop bon goût pour n'être pas flattée que vous ayez choisi Berlin pour y venir; il y a longtemps que vous y êtes admirée, et par moi surtout (1). » J'étais vraiment si confuse que je n'ai su que répondre. Mais quelque temps après, je lui ai dit qu'il était impossible de ne pas regretter d'avoir fait un roman avant de l'avoir connue ; que mon imagination aurait été animée par un modèle dont je n'avais pas eu jusqu'alors d'idée. Les princesses qui la suivaient se sont tontes approchées de moi, et celles que je connaissais m'ont embrassée; enfin j'étais si touchée de tant de bontés que j'avais un sentiment d'attendrissement et sur toi et sur mes amis, qui ne voyaient pas cela, et sur ma patrie, qui était si indifférente envers moi. De là, j'ai été présentée au Roi qui m'a dit des choses fort obligeantes sur son désir que je me trouvasse bien à Berlin. Le Roi est d'une belle figure et a beaucoup de bonté et de simplicité. Le reste de la soirée s'est passé en révérences de tous les côtés imaginables... »

(1) u J'espère, madame, que vous nous croyez d'assez bon goût pour être flattée de votre arrivée à Herlin; j'étais très impatiente «le vous connaître. » (Coppet et Weimar, Mme de Staël à la grande-duchesse de Saxe-Weiinar, 13 mars 1804.)

Ce fragment est accompagné du billet suivant de Necker :

« Je vous envoie, chère amie, la copie de la partie de la lettre de ma fille sur sa réception. La princesse Louise lui a dit des merveilles de vos lettres à madame Sartoris. Le reste une autre fois.

« Adieu, c'est de la politique. »

Mme DE sta'Él ET LE DUC DE ROVIGO

Le 27 septembre 1810, le préfet de Loir-et-Clur, M. de Corbigny, se présentait au château de Fossé, où résidait Mme de Staël, pour lui notifier les ordres du ministre de la Police, le duc de Rovigo. Mme de Staël devait lui remettre les manuscrits et les épreuves de /' Allemagne qu'elle possédait; elle devait aussi quitter Fossé « dans les quarante-huit heures » et partir pour Goppet ou s'embarquer pour l'Amérique. « Vous m'informerez sans le moindre délai, ajoutait le ministre dans sa lettre à M. de Corbigny, de la direction que Mme de Staël aura choisie (1). » Mme de Staël jeta les hauts cris : partir dans les quarante-huit heures! C'était bon pour des conscrits! Mais une mère de famille! Mais Mme de Staël! Elle protesta, écrivit au ministre de la Police. Jusqu'à ce jour nous ne connaissions que la réponse du duc de Rovigo, publiée dans la préface de C Allemagne et dans Dix années (Vexil (IIe partie, chap. Ier). Voici la lettre de Mme de Staël telle que l'a publiée M. Léonce Pingaud dans une récente étude sur .Aime de Staël et le duc de Rovigo (2). Elle est intéressante à rapprocher de la réponse du ministre.

« Monsieur le Duc,

u J'ai remis à M. de Corbigny le premier et le deuxième volume de mon ouvrage a double. Le troi-

(1) Rovigo à Corbijjny (F7 G331.) — Dana les vingt-quatre heures, dit Mme de Staël dans Dix années et dans la préface de l'Allemagne.

(2) Bévue de Paris, 1" décembre 1903.

sième, n'étant pas encore imprimé, a été saisi chez le libraire. Quant au manuscrit, je viens d'écrire pour qu'il me soit envoyé, afin que je puisse le remettre à M. de Corbigny ; il devient donc nécessaire que j'attende pour partir jusqu'à jeudi malin (4 octobre), jour de l'arrivée du courrier de Paris, pour délivrer mon manuscrit (I). J'ai l'honneur d'ajouter à cet acte d'obéissance quelques observations qui me paraissent dignes de l'attention de Votre Excellence.

« D'abord j'ai soumis mon livre à la Censure volontairement, puisque dans l'étranger on me proposait de toutes parts de l'imprimer; je ne voulais donc pas y laisser une ligne qui pût déplaire au gouvernement. M. de Portalis (2) m'a demandé des changements dans le premier volume efe je les ai faits. M. de Portalis a permis l'impression du premier et du deuxième volume ; le libraire n'a tiré que d'après cette permission ; faut-il que cet homme soit ruiné, etil lésera, parce qu'il s'est fié à la permission que lui a donnée le Directeur de la Librairie? Et moi, quel tort puis-je avoir, quand je viens en France pour être censurée par les ministres de l'Empereur, et que je suis à la lettre ce qu'ordonne le décret sur l'imprimerie (3)? Je sais que ce décret autorise les ministres à faire saisir les ouvrages même qui ont été censurés ; mais un auteur qui se conforme à la marche prescrite peut-il être puni? Et que faire si le décret de l'Empereur ne peut servir de règle de conduite?

« Je ne vous dirai point, monsieur le Duc, que six années de travaux, d'études et de recherches que je

(1) Elle le remit (ou plutôt une « mauvaise copie ») dès le 3 octobre au préfet du Loir-et-Cher, comme il résulte d'une lettre de M. de Corbigny au ministre, du 4 octobre 1810.

(2) Directeur général de l'Imprimerie et de la Librairie.

(3) Le décret impérial du 5 février 1810. Consulter sur cette suppression de /' Allemagne notre ouvrage sur Mme de Staël et JSapoléon, chap. xvn.

croyais utiles sont perdues en une minute ; je suis accoutumée à souffrir; mais je vous demanderai s'il est possible qu'un livre sur la littérature allemande ne puisse pas être publié? S'il y a des changements à faire, qu'on me les dise. Si je le puis sans altérer mon livre, je les ferai ; mais ce travail est-il possible sur les grands chemins? Et voilà l'asile qui me reste, si Votre Excellence ne révoque pas l'ordre de me faire partir à l'instant.

« J'ai écrit à l'Empereur pour le supplier de m'accorder un moment d'audience à Fontainebleau; mon fils porte la lettre (1) et je ne puis renoncer à l'espoir d'être entendue. Je suis restée cinq mois ici pour y suivre l'impression de mon livre, et ce n'est que depuis quatre jours que j'ai commencé mes préparatifs pour m'embarquer. Je ne connais guère que les conscrits qui puissent rejoindre l'armée en quarante-huit heures (2) ; mais une mère de famille a besoin d'un peu plus de temps pour se préparer à un triste et long voyage. Votre Excellence ignore peut-être que les quarante lieues de Paris m'ont été accordées officiellement par les ministres et les préfets autorisés par les ministres : mes passeports en font foi. Je ne devais donc pas m'attendre à n'y être pas laissée en paix. Enfin je ne demande que le temps nécessaire pour s'embarquer et, s'il était possible, pour corriger à la hâte les changements qu'on voudrait me demander dans mon livre.

u Je supplie Votre Excellence de réfléchir un instant sur ma situation et d'y appliquer sa justice.

« Je suis avec respect, etc. »

(1) Cette lettre est publiée dans Coppet et Weimar, p. 165- 166. On sait qu'Auguste de Staël ne put voir l'Empereur à Fontainebleau.

(2) « Je ne connais guère que les conscrits à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en voyage. » (Préface de l'Allemagne.)

Nous donnons ci-dessous !a lettre écrite par Mme de Staël, de « Briinn en Moravie » le 30 juin 1812, à la grande-duchesse de Saxe-Weimar. Cette lettre devait servir d'introduction à Rocca, que la police autrichienne recherchait en sa qualité d'ofhcier français, au cas où il aurait été obligé de chercher un asile à la cour de Weirnar (1).

« Ce 30 juin 1812, Briinn en Moravie.

« Madame,

u Si cette lettre vous est remise par M. de Rocca, officier suisse, j'ose prier Votre Altesse de le recevoir comme un ami de moi qui lui racontera ma situation et l'intéressera, je l'espère, soit relativement à moi, soit en se faisant connaître. Je prie Votre Altesse de penser à moi avec intérêt et de m'appuyer de ses vœux auprès du Ciel, où ses vertus doivent lui donner un saint empire. Je me rappelle au souvenir de monseigneur le Duc, et je dis les plus tendres adieux à Weirnar, où j'ai passé d'heureux jours qui ne renaîtront plus. « Mille respects.

« Necrer, baronne de Stael-Holstein. »

Mme DE STAËL A BRODY. UNE CONSULTATION

INous trouvons dans les Souvenirs de la baronne Du Montet(2) le récit spirituel d'une scène plaisante qui eut lieu à Brody en juillet 1812. On sait que Mme de Staël, « poussée avec politesse" vers la frontière par le gouvernement autrichien, se morfondait dans cette petite ville de Galicie, en attendant son passeport

(1) Cette lettre a déjà été publiée en partie dans Mme de Staël et Napoléon, p. 305, mais avec des lacunes et des fautes d'impression. C'est pourquoi nous la rétablissons dans son texte intégral. L'autographe nous appartient.

(2) Pion, 1904.

russe (1). Elle ne savait pas encore avec certitude de quel côté elle se dirigerait, si elle essayerait de gagner Moscou et la Suède, en devançant les troupes françaises, ou si, au contraire, elle prendrait la route d'Odessa et de Constantinople pour se rendre en Angleterre. Le baron du Montet, qui la vit alors à Brody, •conte plaisamment à sa femme les perplexités de Mme de Staël.

« Brody, 16 juillet 1812.

« Madame de Staël est arrivée et partie. Tu m'as dit d'être bien spirituel ; mais comment veux-tu faire payer un pauvre diable qui n'a pas le sol? J'ai pensé que pour me tirer de cette mauvaise affaire, et ne pas jouer un rôle fâcheux dans les lettres quelle pourrait publier sur Brody, il fallait avoir l'air d'un bon garçon tout simple, dont il ne vaut pas la peine de parler. Ma première entrevue a été un tête-à-tête. Je me suis assis à côté d'elle, sur son canapé. J^a conversation est devenue intéressante par tout ce qu'elle y a mis du sien, et moi, je suis tombé clans mes distractions, de sorte que je ne sais pas la moitié des belles choses qu'elle m'a dites, et auxquelles j'ai répondu à tort et à travers. Pauvre Alexandrine ! (kie je te plains! Madame de Staël est convaincue que ton mari n'est qu'une bête; il n'a dit et répondu que des sottises. — Un moment, madame! C'est tout le contraire. — Et qui le dit? — Écoute. Il y avait un quart d'heure que l'oracle parlait sans que j'eusse rien entendu; ma têie voyageait : j'ai accroché quelques mots pour voir de quoi il s'agissait, et il m'a paru qu'elle disait que trop de prévoyance est quelquefois nuisible; j'ai répondu au hasard : « En voulant trop prévoir et prévenir l'avenir, on échappe le présent, le présent est le plus pressé ; il faut d'abord y courir. » Tu n'imagines pas l'effet qu'a produit mon proverbe, enfanté par le hasard et la distraction, on l'a -appelé neuf, philosophique, profond, etc.. Ceci n'est

(1) Cf. Dix années d'exil, IIe partie, chap. vm.

pas tout ; j'étais dans un de mes bons jours. L'éloge recueilli et l'enthousiasme passé, la conversation a continué, et moi je suis retombé dans mes absences. Il m'a semblé qu'elle me disait qu'elle était persécutée, parce qu'elle n'avait pas voulu encenser le dieu Napoléon. J'ai répondu sans y songer : « Il n'y a donc plus que trois puissances indépendantes dans le monde : l'Angleterre, la Russie et vous (1). » A peine mon proverbe était-il prononcé que je suis devenu rouge comme un coq, parce que j'ai cru que j'avais dit une sottise. Eli bien, pas du tout! La réplique a été traitée de spirituelle, d'originale, et l'on m'a serré la main d'attendrissement. Je pourrais pousser mes citations encore plus loin si je ne craignais pas que tu m'accuses d'orgueil.

Le soir, la chambre s'est remplie, je me suis tu : il y avait M. le chevalier de Rocca, qu'elle traita plus en fils soumis qu'en amant et qui n'a rien d'extraordinaire ; sa fille (2), passablement jolie et qui dormait : M. Schlegel, qu'elle a fait éveiller et appeler en disant que ces littérateurs allemands étaient toujours assoupis ; un médecin de M. Jeroslaw Rzewuski qui parlait à tort et à travers ; un homme d'affaires ; le prince Galitzin, qui dépensait son esprit; sa femme qui l'admirait (3); madame de Schewaskin qui discutait; le comte Jeroslaw qui écrivait. Le temps m'a paru un peu long, à moi qui ne désirais que de voir finir la séance. On l'a remplie en donnant mille conseils différents à Mme de Staël sur son voyage. L'un disait : « Prenez ce che-

(1) « En Europe, disait-on alors (en 1814), il faut compter trois puissances : l'Angleterre, la Russie et Mme de Staël. » (Mme de Ghastknay, Mémoires, t. II, p. 445.)

(2) Albertine de Staël.

(3) Le prince Galitzine, ancien ambassadeur à Paris. Sa femme, Amélie de Schmettau, était distinguée par son intelligence et sa culture d'esprit.

min. » L'autre interrompait en disant : « Cette route est meilleure. « Le troisième répliquait : « C'est par là qu'il faut passer. » Le quatrième : « Allez à Odessa. » Le cinquième: « A Constantinople. » Le sixième : « J'irais à Jassy. » Le septième : « Passez par Kiev, pour aller droit à Pétersbourg. » Le huitième : « Passez par Moscou. » Le neuvième : « Moi, j'irais à Moscou ; mais de là je me rendrais à Arkhangel. » Le dixième : « Et moi, si j'étais à votre place... vous voulez aller en Suède, n'est-il pas vrai? Eh bien, j'irais à Odessa, de là à Constantinople, je visiterais la Grèce; quel vaste champ pour votre imagination ! Je passerais à Malte ; que de matériaux pour les romans ! Je me rendrais en Sicile, je doublerais tous les caps possibles de l'Europe, après avoir passé le détroit de Gilbraltar, et commecela j'arriverais à Stockholm! » Je voyais augmenter à chaque instant l'anxiété de Mme de Staël, déjà trop inquiète; il y avait une heure que je ne disais mot; elle m'interpelle. « Et vous, monsieur le baron, que feriez-vous à ma place? J'ai confiance en votre avis. — Où voulezvous aller, Madame, bien positivement? — En Angleterre. — Vous faites bien ; qui craignez-vous ? — Les Français. — Avez-vous une carte? Eaites-la apporter... Voilà le chemin le plus court pour Moscou ; prenez-le, mais sans délai. De là vous aviserez à ce qui vous reste à faire, mais sans trop consulter... A quelle heure partirez-vous? — Demain, à six heures du matin. — Plus tôt, si vous pouvez. » La séance fut levée, mon rôle était joué, j'ai été me coucher.

Crois-tu que je paraîtrai avantageusement dans les lettres sur Brody? Demande-le à toutes ces dames qui se sont donné tant de peine à Vienne pour figurer décemment dans les lettres sur l'Allemagne; mets dans tes tablettes que Mme de Staël est née en 1766 (1), et que

(1) Le 22 avril 1766.

j'ai eu son extrait de baptême entre les mains. M. de Rocca est un jeune homme sans conséquence ; M. Schlegel n'est qu'un dormeur. A propos de celui-ci, il faut que je te fasse rire. Il a présenté son passe-port à notre officier de hussards,, placé ici aux postes avancés. « Comment vous appelez-vous? — Schlegel. » L'officier tombe dans une convulsion de rire, qui nous fait craindre pour sa rate : « Schlegel ! Quel drôle de nom ! Est-il permis de s'appeler Schlegel ! » (1) Et le bon Hongrois rirait encore, s'il en avait le temps. Mme de Staël nous a raconté les scènes comiques dont elle a été le sujet à Léopol ; les dames sont venues la voir sans la connaître, et seulement pour admirer une femme auteur, comme la reine de Saba venait rendre hommage à Salomon (2). »

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