MU,B DE STAËL ET LA PRINCESSE KUTUSOV
Mme de Staël a raconté elle-même [Dix années, IIe partie, chap. xx) comment elle alla voir le prince Kutusov « la veille de son départ » pour l'armée. Elle fut vivement émue d'espérance, de crainte et aussi d'angoisse en contemplant ce vieillard borgne, couvert de blessures, qui allait jouer contre le « tyran » corse le sort du genre humain : était-il donc l'instrument glorieux choisi par Dieu pour la délivrance? Le moment était religieux, solennel. Avant de quitter Pétersbourg, dans la nuit du 20 au 21 août, le prince Kutusov dit à sa femme : « Nous nous reverrons heureux ou jamais! » Il se prosterna sur le parquet et se recommanda à Dieu en pleurant (3).
(1) En allemand Schlàgel signifie cuUsot,
(2) Dans une autre lettre M. du Montet dit : « Mme de Staël est laide à faire peur. »
(3) Joseph de Maistre, OEuv. comp,, t. XII. Lettre à M. le comte de Front du 2 septembre 1812.
Mme de Staël partit pour la Suède. C'est là qu'elle apprit la bataille de Pjorodiuo, la résistance acharnée de Kutusov ; les lettres qu'elle écrit alors de Stockholm à la princesse Kutusov révèlent l'exaltation de son âme (1).
Quelquesjours avant de quitter Pétersbourg, elle écrit à la princesse :
« Princesse, demain soir, si vous me le permettez, j'irai me dédommager de ce que j'ai perdu hier. Je ne pourrais partir sans vous offrir l'hommage des sentiments que vous et le nom que vous portez m'inspirent.
« Agréez mes hommages respectueux.
u Necker de Stakl-Holstein. Ce jeudi. »
« Stockholm, ce 29 septembre (1812).
« Combien je suis touchée, Princesse, de la lettre que vous avez daigné m'écrire! Quelle bataille (2)! Quel effort de l'âme il y a dans une pareille action! Tant de sang, mais pour une si belle cause ! Que vous avez du être émue! Quel sort que le vôtre! Voir dans le premier objet de ses affections celui que le monde regarde, être aimée de celui qui sera l'objet de l'admiration universelle, c'est la plus belle destinée qu'une femme puisse avoir; mais elle est bien mêlée d'inquiétude. De grâce, de grâce, écrivez-moi! Je donnerais de mon sang aussi pour quelques lignes de vous qui contiennent ce que je désire. Le prince royal de Suède (3) a sous les yeux le plan de la bataille de Borodino, et
(1) Ces lettres sont tirées de la revue russe l'Antiquité russe, mai 1872. Elles ont été publiées en français.
(2) La bataille de Borodino, livrée le 7 septembre 1812. Kutusov, bien qu'il se fût replié sur Moscou, prétendait avoir vaincu INapoléon.
(3) Charles-Jean (le général Bernadotte).
sans cesse il en parle avec enthousiasme. Dites-le, Princesse, à votre illustre époux.
« Mes exploits à moi se sont bornés à un passade de mer très pénible (1); et comme je venais d'apprendre la victoire du prince Kutusov, j'aurais trouvé très triste d'être noyée. Stockholm n'est pas amusant, quand on arrive de Pétersbourg ; j'ai fait un grand sacrifice à mes enfants en quittant cette ville si influente sur l'Europe et l'Asie et qui réunit les agréments des deux parties du monde (2). Je regrette votre brillante et noble cour, je regrette... Mais mon fils (3) est aide de camp du prince royal, et il faut que les plus longs avenirs passent les premiers J'espère vous revoir, Madame, si votre nom se réunit à celui de lord Wellington pour affranchir l'Europe. En attendant, vous qui traduisez si bien votre époux, soyez l'interprète auprès de lui de mes sentiments et daignez aussi croire que je suis profondément reconnaissante de vos bontés pour moi, et qu'en fait de portrait celui que vous m'avez donné m'est aussi cher que celui que vous avez reçu.
« Agréez, Princesse, mon tendre hommage.
« Necrer de Staël-Holstein. »
« Stockholm, le 5 octobre (1812).
« Combien je vous remercie, Princesse, de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire! Je me croyais oubliée de vous et je le trouvais bien simple dans de pareilles circonstances; mais je n'y avais pas moins de
(1) Cf. Dix années, IIe partie, cliap. xx.
(2) Elle écrivait à Galiffe, le 16 septembre 1812, d'Abo en Finlande : « Que je voudrais être à Fétersbourg! Je considère comme un vrai acted'amour maternel d'en être partie! «(Galiffe, D'un siècle à l'autre, t. II, p. 317.)
(3) Albert de Staël, second fils de Mme de Staël, qui devait périr tragiquement en duel l'année suivante.
regrels. En effet le prince votre époux a été Fabins contre cet Africain : il a osé attendre et il a réussi. Dieu veuille cependant que ce succès soit complet! Car c'est un homme — Napoléon — qui peut reprendre des forces en touchant la terre qui lui obéit. Il va tirer des troupes de l'Allemagne et sûrement tous les efforts seront réunis pour réparer l'affront qu'il a reçu pour la première fois de sa vie. Ranimez bien toutes les puissances intellectuelles de votre époux dans un moment peut-être où le succès pourrait lui échapper. Je suis convaincue qu'il sera secondé de ce côté et que c'est à lui qu'appartiendra l'honneur d'avoir changé le sort du monde. Vous êtes bien digne, Princesse, de sentir tout l'enthousiasme qu'une telle situation doit exciter; vous rendez compte de la guerre en général. Je vous demande encore de vos lettres; je sens bien que je ne puis vous donner en échange que le plaisir qu'elles me font; mais c'est quelque chose que de causer un grand plaisir et vous êtes assez bonne pour vous en contenter.
« Stockholm est un peu triste à côté de Pétersbourg, et si je ne voyais pas quelquefois le prince royal, j'aurais de la peine à me faire à la monotonie de ce séjour. Un homme de beaucoup d'esprit, le frère du comte de Lôwenhielm, vous remettra cette lettre; accueillez-le bien, je vous prie, et qu'il me rapporte avec détail des nouvelles de votre sauté et de celles du grand général sur lequel repose le sort du monde. Adieu, Princesse. Quand vous reverrai-je? Je regrette Pétersbourg et vous et surtout le mouvement d'âme, cet enthousiasme qui faisait vivre si vite et si profondément. Adieu encor, Princesse, adieu et souhaitez-moi de vous retrouver.
« Ce 6. — Je rouvre ma lettre pour vous féliciter. Princesse de Smolensk (1)! Quel beau titre ainsi acquis! Dites au général Kutusov que le prince royal de Suède
(1) Kutusov avait reçu le surnom de Smolcnshy et le grand cordon de Saint-Georges.
l'applaudit et le secondera. Mon Dieu, que je vous envie ! Je ne connais pas de plus beau sort que d'être la femme d'un grand homme! Seriez-vous assez bonne pour faire dire au général Miloradovitch (1) que je fais une couronne de lauriers pour lui? Car il a été le digne aide de camp de son général. Mille hommages. »
« Stockholm, ce 15 février (1813).
« Je ne peux pas laisser partir le comte de Lôwenhielm, Princesse, sans qu'il vous porte tous mes remerciements pour le souvenir dont vous avez daigné m'honorer. Votre illustre époux a eu plus d'influence sur le sort du monde qu'aucun homme depuis Charles-Quint. Encouragez-le à persévérer; car la trêve n'est pour Napoléon qu'une occasion pour renouveler ses efforts contre la race humaine (2). Je ne sais pas où est maintenant le prince de Smolensk. Gomment sa santé se trouve-t-elle de ses victoires (3)? Il me semble cependant que c'est un régime très sain. Daignez lui rappeler mon nom et mandez-moi, Princesse, que vous continuez à vous intéresser à moi, quand tant de gens se pressent pour avoir une place dans votre amitié. Mille hommages.
« Necrer de Stael-Holstein »
« Stockholm, ce 3 mai 1813.
« J'ai bien reçu, Princesse, le messager chantant que vous avez bien voulu m'envoyer, et ils jouent ici l'opéra-
(1) Voir sur Miloradovitch, Dix années, IIe partie, cliap. xn.
(2) En janvier 1813, Romanzov considérait la guerre comme terminée ; Kutusovjugeaitsa tâche accomplie. Alexandre Ier avouait In 13 janvier « le brillant de la position actuelle » . Tel n'était pas l'avis de Mme de Staé'l.
(3) On sait que Kutusov mourut peu de temps après le 16 avril 1813, à Bunzlau (Silésie).
comique avec succès (1). Mais il faut des poètes et non des chanteurs, pour célébrer les exploits du prince Kutusov, et j'espère m'en charger au moins comme historien. Si vous voulez me donner de vos nouvelles et des siennes, il faudra les adresser au comte de Lieven (2) à Londres : car je me flatte d'y être dans un mois. La carrière qu'il reste à parcourir maintenant est peut-être plus difficile que celle par laquelle il a commencé; mais il faut terminer l'œuvre qui se déferait par elle-même, si elle n'était pas achevée. Sûrement legénéral Bonaparte ne rêve que la vengeance des succès du général Kutusov. Adieu, Princesse, dont le nom est historique. Permettez-moi de vous envoyer un petit écrit, à la tête duquel est le portrait du prince royal (3); le reste est un peu trop sérieux pour vous amuser. Agréez encore une fois, Princesse, mon hommage respectueux et tendre.
« Necker de Staël-ÏIolstein. »
« Stockholm, ce 20 mai 1813.
« Vous avez éprouvé un grand malheur, Princesse, et l'Europe avec vous (4). Mais si quelque chose peut adoucir cette cruelle perte, c'est l'éclat prodigieux du nom que vous portez; le maréchal Kutusov a sauvé la Russie et rien ne pourrait dans l'avenir égaler la gloire de sa dernière année. Mon cœur est serré cependant de ne plus revoir cet homme aussi bon que grand et je m'associe de toute mon âme à ce que vous devez souf-
(1) Il s'agit de la troupe d'acteurs français qui avait quitté P é te rs bourg pour passer en Suède.
(2) Ambassadeur de Hussie à Londres.
(3) L'Essai sur le suicide, qui parut en avril 1813. L'ouvrage avait été écrit en 1811. Il est précédé d'une préface pleine d'enthousiasme pour Bernadotte.
(4) La mort du maréchal Kutusov.
frir. Daignez m'écrire un mot chez M. le comte de Lieven. votre ambassadeur à Londres. Je pars dans deux jours. En Angleterre, on me parlera sans cesse de Votre illustre époux et je m'honorerai de l'avoir vu partir pour son auguste dévouement (2). Daignez vous souvenir de moi, Madame, et comptez à jamais sur l'attachement que je vous porte et sur l'intérêt sensible que je joins à tonte l'admiration que votre nom m'inspire. « Puisse l'Europe être délivrée par l'héritage de gloire que le maréchal Kutusov laisse après lui! Permettez-moi, Madame, de pleurer avec vous et de vous demander encore une fois comment vous avez supporté cette douloureuse épreuve. Agréez mon hommage. a Necker de Staèl-Holstein. »
UNE LETTRE DE Mme DE STAËL A TATISCHEV
Nous publions la lettre suivante adressée de Londres par Mme de Staël le 15 mars 1814 à un diplomate russe, Tatischev (3), bien qu'elle n'ait pas un rapport direct avec les événements dont il est question dans Dix année* d'exil, parce qu'il nous semble nécessaire d'indiquer, en manière de conclusion, l'évolution qui se fera dans les sentiments de Mme de Staël au •cours des premiers mois de l'année 1814. Une angoisse tragique ■envahissait son âme : elle avait voulu la chute de Bonaparte, mais non pas l'invasion, ni la ruine de la France; cela lui « déchirait le cœur ». Elle n'était plus alors à l'unisson de ses amis de Russie dont, quelques mois auparavant, elle souhaitait
(1) Cf. Dix années d'exil, chap. XX.
(2) Tatischev (Démétrius-Paulovitch (1769-1845) fut chargé d'affaires de Russie à Naples et en Sardaigne; il passa en 1815 à Madrid, et ensuite à Vienne; il prit sa retraite en 1841 avec le titre de conseiller d'État et fut nommé grand-chambellan par l'empereur Nicolas.
la victoire. Isolée, suspecte, elle eut alors le courage de résister à ces haines furieuses, à cette soif de vengeance qu'éprouvaient les vainqueurs.
C'est sous l'empire de ces nobles sentiments qu'elle écrivait à Tatischev la lettre qu'on va lire (1). On la rapprochera avec intérêt des lettres à la princesse Kutusov.
Mme de Staël à M. Tatischev.
« Ce 15 mars 1814 (Londres).
« Vous m'avez fait, monsieur, une mine si froide hier, qu'en y réfléchissant, j'en ai conclu qu'une misérable tracasserie heureusement expliquée avec M. et Mme de Lieven était encore dans votre esprit. J'aurais voulu, je l'avoue, que vous me justifiassiez vous-même; mais je fais assez de cas de vous pour vous rendre compte de mes sentiments. Je professe une haute estime pour votre nation et un sentiment encore plus exalté pour votre empereur. Je l'ai prouvé à Mine de Lieven en lui envoyant ce que j'ai écrit sur l'incendie de Moscou, sur la résistance des Russes (2), et quand cela sera publié, il n'y aura personne, je pense, qui ne dise que la valeur et le patriotisme russe n'ont jamais été mieux loués que par moi; mais c'est précisément parce que je sais apprécier vos sentiments et que je les éprouve moimême.
« Je ne souhaite point que les Alliés aillent à Paris : la conquête de la France me fait mal, et je souffre des malheurs du pays où je suis née et où mon père a été
(1) Elle est extraite de la publication russe des Archives Woronzov, t. XXIX, p. 437. 11 serait intéressant de la comparer avec la belle lettre écrite à Benjamin Constant le 22 mars 1814. (Cf. Blenseruassett, t. III, p. 584.)
(2) Cf. Dix années, IIe partie, chap. xtv, et Considérations, IVe partie, chap. xix.
sept ans le premier ministre. Si les Français étaient entrés en Russie sous le règne de Paul 1er vous n'auriez sûrement pas désiré môme alors le succès des étrangers. Telle est ma disposition, et les Autrichiens et les Prussiens et même les Anglais que j'admire, tous comprennent ces sentiments en moi qu'ils éprouveraient tous à ma place. Je suis loin de blâmer les puissances qui ont à se venger de tant d'injustices; mais je ne puis, malgré ma haine contre le chef des Français, souhaiter qu'on arrive même à lui à travers la France. La conduite de votre empereur est noble et naturelle, mais c'est à lui plus qu'à tout autre que je dirai avec confiance ce que je vous écris ; car je suis sûre qu'il estime les Français et que leur intérêt même ne peut étouffer la sympathie pour les malheurs de leurs compatriotes. Si je voulais me louer, je vous dirais que je ne puis revoir Paris (que je regrette depuis dix ans) que par le renversement de Bonaparte; je vous dirais que pendant que toutes les puissances de l'Europe ont cédé à Bonaparte, ma faiblesse seule lui a résisté dix ans. Mais il ne s'agit pas de me louer; il faut simplement que vous sachiez que j'ai des obligations à votre empereur et que j'ose l'aimer autant que je le respecte ; mais il n'est pasjuste aux Russes de trouver mauvais que je ne souhaite pas leur succès contre la France, quandj'ai tant désiré que les Français n'en eussent pas contre la Russie. Enfin je me dis : Les Prussiens, les Autrichiens et les Anglais même trouvent simple et juste mon intérêt pour la France; d'où vient que vous m'en feriez un tort?
« Cette longue lettre vous dit assez combien je mets de prix à votre opinion. Venez me voir.
u Necker de Staël. »