‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925 (volume 2)Chapitre 11 sur 32 · A. Moot, ancien bâtonnier de New-York · texte numérisé non relu

A. Moot, ancien bâtonnier de New-York

21. Jackson H. Halston, ancien Conseiller à la Cour Permanente d’Arbitrage de New-York, tiers arbitre nommé par les Etats-Unis pour réclamations italiennes contre le Venezuela en 1903 et auteur du « Droit International d’arbitrage et sa procédure.»

22. Nelson S. Spencer, membre du Cabinet Spencer, Ordway et Wielum, président du City Club.

23. Moorfeld Storey, ancien président de l'American Barr Association, ancien bâtonnier de Massachussets, ancien bâtonnier de Boston.

24. Tyrrel William, Doyen de l'Ecole de Droit de l’Université Washington à Saint Louis.

(« Le Courrier Haïtien », 16 et 17 Mai 1922)

Port-au-Prince, 15 Mai 1922

Monsieur le Président de l’Association des Jeunes Monsieur Fabio Fiallo

Monsieur le Directeur du Listin Diario

Santiago de los Caballeros

Monsieur,

J'ai eu l'honneur, il y a un mois, d’écrire au Président et aux membres

de la Junte Nacional de Santo Domingo, sous les auspices bienveillants de Mgr. Nouel et de mon grand cousin, Don Federico Henriquez y Carvajal, une lettre restée sans réponse. Elle avait cependant un caractère particulier d’urgence, puisqu'elle ne tendait à rien de moins qu’à adjurer nos frères dominicains de se joindre à notre Union patriotique pour assurer les frais de la Société pour l'Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine qui, faute de fonds suffisants, se voyait à la veille d’interrompre sa très utile campagne, quand au contraire, il eut fallu l’intensifier en vue de la prochaine discussion du Rapport de la Commission d’Enquête au Sénat des Etats-Unis. Le minimum des dépenses à réaliser à cette fin était évalué à 3.000 dollars, je priais les militants de la Junte Nacional d’expédier d’urgence ce qu'ils pourraient réunir de cette valeur à Mr. Lewis Jannett, Trésorier de la Société pour l’Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine, 20 Vesey St. puisque la tâche de cette Société tendait à la libération de nos deux peuples. Nous continuions pour ce qui nous concernait, à la seconder de notre mieux, comme nous le faisons depuis sa fondation. Maïs entravés dans nos efforts par les abus de l’occupation et par notre propre gouvernement, nous craïgnions de ne pas pouvoir répondre, dans un délai assez rapide, aux nécessités de l’action engagée au profit de notre cause nationale qui est aussi vôtre. Depuis lors, nous avons réussi, à l’aide de grands sacrifices, à expédier 2.100 dollars à nos amis de New-York. L’ampleur de leur propagande entraîne des frais énormes, qui se renouvellent à chaque document important qu’il importe de propager et de vulgariser. Le Sénateur Borah, la voix la plus puissante et la plus écoutée des Etats-Unis, est intervenu en faveur de nos deux pays, le ler Mai dans un meeting retentissant. Vingt-quatre des principaux juristes des Etats-Unis ont, dans une consultation fortement motivée, conclu contre l’occupation de la République Dominicaine et de la République d'Haïti. Nous gagnons du terrain dans l’opinion. C’est l’instant du suprême assaut.

Frères Dominicains, sœurs Dominicaines, allez-vous nous manquer à l’heure décisive où nous allons peut-être de concert et grâce à notre union, recueillir le fruit de notre longue patience !

Toujours vôtre de cœur et de pensée.

LS Lo #

Union Patriotique Haïtienne Comité Central

Port-au-Prince, le 30 Mai 1922 Monsieur le Dr. Virgilio Cabral ta

Président de la Associacion independiente 3 de Jovenes Dominicanos

Salcedo :: Monsieur le Président, Votre éloquent et si touchant message m’a trouvé à la veille d’un voyage

au Cap-Haïtien. Vous m’excuserez donc de ne pas y répondre en langue espagnole, tant j’ai hâte de vous dire combien il nous a émus. Au surplus, vous écrivez le français avec une pureté telle que ce seraït péché de vous infliger une traduction de nos sentiments dont notre connaissance imparfaite de l’espagnol ne ferait que souligner la gaucherie.

Tout ce qui peut contribuer à rapprocher et à unir nos deux peuples rentre dans le champ d’action de l’Union Patriotique. L’idée de coordonner les efforts de tous les groupements qui dans l’une et dans l’autre République visent à l’affranchissement de nos chères patries, doublement sœurs, par la communauté de leurs aspirations et la parité de leurs destinées nous est une idée d’autant plus sympathique qu’elle agrandira dans une mesure incalculable la portée de notre propagande et l'efficacité de notre action. Vous pouvez donc compter sur nous pour y donner toute l’extension possible.

Devançant la suggestion contenue en votre message, nous avons récemment adressé un puissant appel d’abord à la Junte Nacional de Santo-Domingo, ensuite aux Associations de jeunes gens de Sto-Domingo, de Pto-Plata et de Santiago de los Caballeros, les priant de nous aider à faire aux Etats-Unis les frais de la campagne d’opinion que nous y menons depuis 1 an et demi sous les auspices de la Société pour l’Indépendance d'Haïti et de la Rép. Dominicaine. Il s’agissait d’une valeur de 3.000 dollars à expédier au siège de cette Société (20 Vesey St. Adresse tél. : The Nation N, Y.) pour lui permettre d’intensifier son service de publicité en vue de la prochaine bataille que nos défen: seurs vont livrer contre l’impérialisme au Sénat des Etats-Unis. Nous n’avons reçu aucune réponse de nos frères dominicains. Les résultats de cet effort suprême attestent pourtant qu’il valait la peine d’être tenté.

Le plus grand homme d’Etat actuel des Etats-Unis, celui qui a les plus claires et les plus justes visions d’avenir et qui a sur les masses la plus puissante influence, le Sénateur Borah, a pris en mains notre cause et dans une réunion de 4.000 personnes à N. YŸ. a flétri nos oppresseurs et demandé l’évacuation de notre territoire. Une délégation des Associations politiques, scientifiques, religieuses, sociales, les plus respectables du pays, a présenté à M. Aynes, Secrétaire d'Etat, une consultation où 24 juristes d’une autorité universellement reconnue? ont conclu contre la légalité de l’Intervention des Etats- Unis dans les Républiques Dominicaine et Haïtienne et contre le maintien de l’Occupation militaire de ces deux Républiques.

Vous ne sauriez inaugurer plus heureusement votre collaboration à l’œuvre libératrice qu’en propageant notre appel parmi vos militants et parmi toutes les Associations de patriotes dominicains dont nous ne désespérons pas d’être finalement entendus.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, pour vous et pour tous les vôtres, l’assurance de nos sentiments fraternels et dévoués.

Monsieur Fabio Fiallo Vice-Président de la Junte Nacional de Santo-Domingo.

Monsieur le Vice-Président et permettez-moi d’ajouter

Bien Cher Confrère,

J'ai un double regret de ne m'être pas trouvé à Port-au-Prince pour vous recevoir et de n’avoir même pas pu vous faire transmettre à temps un télégramme de bienvenue. Quelle déception aussi pour nos militants de l’Union Patriotique, impatients de vous être présentés et de vous voir rembarqué avant la réception qu'ils avaient projetée. Du moins mes jeunes collègues et amis, Alphonse Henriquez, Jolibois, Elie Guérin, m'ont dignement suppléé auprès de vous et ma famille a eu l'honneur de votre visite.

Comme j'aurais eu pourtant de choses à vous dire ! Une journée y eut à peine suffi.

J'avais pris la liberté d’écrire d’abord aux juntes de Santo-Domingo, de Puerto-Plata et de Santiago, puis aux Associations de jeunes gens de ces mêmes villes sans avoir de réponse. Je leur demandais leur assistance pour nous aider à subvenir aux frais de la Société pour l’Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine, faute de quoi elle était forcée de fermer son Bureau de Washington, foyer ardent de notre propagande aux Etats-Unis. Depuis, j'ai appris que le trésorier de la Société a reçu $ 400.00 or des Dominicains. C’est un noble élan, certes, mais ce n’est pas assez. Patriotisme oblige ! Je voudrais en remerciant nos généreux auxiliaires, leur recommander de persévérer. Nos obligations sont toujours pressantes et l’œuvre de libération sollicite plus que jamais les patriotes haïtiens. Nous nous sommes beaucoup réiouis d'apprendre que le Gouvernement des Etats-Unis a décidé de faire retour à la République Dominicaine de ses droits souverains et nous n’avons pas manqué de télégraphier nos félicitations au Listin Diario.

Que Dieu vous fasse la grâce de convertir en réalité cette lueur d’affranchissement ! C’est le vœu le plus ardent de nos cœurs fraternels.

Ma famille s’unit à moi et à mes coopérateurs pour vous adresser, ainsi qu’à tous les chers vôtres, les compliments les plus cordiaux.

A Madame la Présidente de la Junte des Dames Dominicaines Santo-Domingo.

Madame la Présidente, | Mr. Lewis Jannett, trésorier de la Société pour l’Indépendance d'Haïti

et de la République Dominicaine, me dit avoir reçu des dames dominicaines par l'intermédiaire du vénéré Président de la Société, Mr. Morefeld Storey, quatre cents dollars pour aider aux frais de notre campagne libératrice. Ayant eu à écrire à cette fin aux juntes nationales et aux sociétés de jeunes gens de vos quatre principales villes, je me suis permis de croire que votre geste gracieux est une réplique à mon pressant appel. Souffrez qu’en déposant à vos pieds l’hommage de notre infinie reconnaissance, nous vous suppliions d’être auprès de tous les groupements nationalistes dominicains, les marraïnes infatigables de cette œuvre de fraternelle solidarité. Notre campagne libératrice est loin d’être à terme et plus que jamais nos défenseurs aux Etats- Unis ont besoïn de nos subsides.

Que la divine Providence vous assiste, en retour, et vous guide sur le chemin de la délivrance dont vous pouvez déjà voir poindre la prochaine aurore |

Veuillez agréer, Madame, pour vous et vos dévouées coopératrices, l’assurance de notre respectueux et profond dévouement.

Lu La *

Me GEORGES SYLVAIN REND COMPTE DE SA RECENTE TOURNEE DANS LE NORD

Monsieur J. Jolibois, fils Directeur du « Courrier Haïtien »

En Ville.

Mon cher Directeur,

Me voici revenu de ma courte tournée au Cap, à Port-de-Paix, aux Gonaïves, à St-Marc.

Quoique trop rares et trop brefs à notre gré, ces déplacements nous sont précieux, où nous avons l’occasion de conférer avec les chefs de nos comités régionaux, de prendre directement contact avec les populations, de les renseigner sur les résultats de notre action, et de maintenir entre nous l’unité de vues.

Partout où j’ai passé, j’ai trouvé le peuple avide de nouvelles réconfortantes, ne fut-ce que pour faire un peu contrepoids à l’ahurissement dont l’accablent le verbiage intarissable des quémandeurs de places et le caractère outrancier des projets gouvernementaux, relatifs à la loi d'emprunt et aux taxes internes. Je n’ai pas eu de peine à démontrer que, dans la campagne d’opinion qu’avec l’aide des défenseurs de notre cause nationale, nous menons aux Etats- Unis, notre ambition a toujours tendu à la revendication totale de nos droits confisqués, non à un aménagement du protectorat, selon la formule Mc-Cormick. Toute amélioration partielle obtenue de la condescendance des gens au pouvoir, républicains ou démocrates, ne peut être que précaire, exposée à dispa-

raître avec l'Administration qui l’aura consentie. C’est la politique impérialiste elle-même que nous attaquons comme un instrument d’oppression, de violence et de ruine. Or l'impérialisme, renforcé par la prépondérance financière actuelle des Etats-Unis, n’est pas une forteresse qu’on puisse abattre au premier assaut. « La lutte sera longue, nous ont dit nos amis, dès notre entrée en action. [l y aura des hauts et des bas inévitables. Tenez ferme, et vous aurez finalement l'avantage ! »

Deux ans ne se sont pas écoulés que nous voyons se justifier l'efficacité du plan fondé sur ces prévisions. En réclamant le plus, nous avons obtenu le moins, sans rien abandonner de nos revendications. Il est indéniable que le traitement auquel le pays est actuellement soumis n’est pas celui qu’il subissaïit il y a six ans. À quoi notre peuple doit-il cet adoucissement de régime, sinon à l’énergie de ses défenseurs ? Livré pieds et poings liés par son propre gouvernement au bon plaisir des Etats-Unis, où en serait-il à l’heure présente, sans l'intervention de l’Union Patriotique aux côtés de l’Association pour l’Avancement des Gens de Couleur et des Rédacteurs de « The Nation » ? Quand nos délégués sont partis pour New-York, le gouvernement Dartiguenave, privé de son traitement par le Ministre plénipotentiaire des Etats-Unis, avec l’approbation du Département d’Etat, était à ce point déconsidéré, au regard de ses tuteurs étrangers, qu’un Mémoire du Président d'Haïti, transmis selon toutes les formes protocolaires au Président Harding, attendait depuis plusieurs mois un accusé de réception !

Donc tous ceux qui soutiennent que notre lutte a été vaine ou qu'on n’en voit pas les résultats, ferment les yeux à l'évidence, par parti pris de dénigrement.

La vérité est que, ayant le ferme dessein de déterminer, par la pression de l’opinion publique, éclairée sur les procédés du système impérialiste, un changement de fond dans les rapports des Etats-Unis avec les petites nations de cet hémisphère, nous avons, grâce au zèle intelligent des amis de notre cause, suscité dans tous les Etats de l’Union Fédérale un courant d’opinion puissant, favorable à la restitution de notre indépendance et de notre souveraineté nationales. Une association fonctionne, qui s’est donné pour tâche la défense de nos intérêts et l’extension de notre propagande. Des Ligues importantes-par leur personnel et par leur objet, telles que la Fédération Générale du Travail, la Ligue des femmes qui votent, la Société de Politique Etrangère, la Ligue du Gouvernement populaire, les principales Associations catholiques et protestantes, ont pris ce mouvement sous leur patronage. Des journaux et des revues à gros tirages et à grosse influence, à côté ou en dehors de « The Nation » y participent résolument.

Au Sénat même, le groupe redoutable et redouté des irréconciliables, le noyau le plus consistant de ce Parti libéral qui semble appelé à supplanter dans un avenir prochain les deux grands Partis historiques usés par la routine du Pouvoir, s’active en notre faveur. Ce sont là autant de résultats positifs que chacun peut contrôler.

Un événement récent vient de les mettre en pleine lumière, On ne saurait trop y insister ni en exagérer la portée. Vingt-quatre hommes de loi, de ceux dont la parole fait autorité aux Etats-Unis, anciens Juges de la Cour: Suprême, Professeurs de Droit, Bâtonniers et anciens Bâtonniers, Avocats et Attorneys, Diplomates, Membres des Congrès Juridiques, auteurs d’ouvrages. de droit universellement appréciés, ont signé une consultation, où ils dénoncent l’illégalité et l’injustice de l'intervention des Etats-Unis à Haïti et dans la République Dominicaine, et concluent à la nécessité de mettre fin à loccupation militaire de ces deux territoires, pour l’honneur et le bon renom de l’Union étoilée. mL L'(illisible)... principaux... du pays n’en finissent pas de commenter cette consultation mémorable. Pas un n’a encore osé en contester la force juridique. Nous sommes donc fondés à affirmer que dans la partie engagée, la victoire nous reste, éclatante, indéniable. Les voix les plus autorisées au pays de nos occupants ont proclamé notre bon droit. |

Nous avons par là gagné notre bataille de la Marne. DE Il n’y a pas d'exemple qu’un grand peuple, soucieux de son honneur, se contente de vivre indéfiniment dans l’illégalité et l’injustice. me Les hommes politiques peuvent s’agiter, les financiers multiplier leurs entreprises de rapines et d’extorsion.

La semence de vérité lancée aux quatre vents de la renommée par les 24 juristes aura tôt ou tard sa sanction dans les annales de l’histoire. …

Bien cordialement à vous.

Georges Sylvain.

(« Le Courrier Haïtien », 16 et 17 juin 1922)

PROCES-VERBAL DU CONGRES (page 9717) Washington, Lundi 19 Juin 1922.

Mr. Borah.—Nous parlons, Mr. le Président, de la sainteté de la vie et de la sécurité de la propriété à Haïti. La propriété était aussi en sûreté et la vie aussi sacrée en Haïti quand nous y entrâmes, comme cela est dans quelques parties de ce pays, même dans quelques-unes de nos grandes villes. Ces dernières ne sont pas aussi efficientes et aptes au « Self-Government » que nous le prétendons, et cependant j’ose dire que, en comparant les populations, la sainteté de la vie humaine était tout aussi bien respectée dans cette île: durant les mois où nous entrions pour envahir leur territoire qu’elle l’a été pendant des mois et des mois dans quelques-unes de nos grandes cités des Etats-Unis.— Quand on pense au record des vols et des meurtres des grandes villes, des lynchages et des autodafés dans ce pays et de comparer à l’illégalité à Haïti : ra ferez difficilement admettre les raisons qui ont motivé notre présence à

altl. |

Mr. le Président, à mon avis, nous ne sommes pas entrés dans l’île parce qu’il y avait des troubles. Pendant plus de 40 ans, de puissantes influences ont été à la besogne pour décider le gouvernement des Etats-Unis à intervenir dans les affaires d'Haïti. Quoique je n’accuse ni le Département d’Etat, ni notre Gouvernement d’en avoir subi les effets conscients, les choses avaient été présentées au Gouvernement de telle façon qu’il dut céder à ces influences.— Permettez-moi donc de chercher ce que nous avons fait quand nous sommes arrivés là, et voir si nous ne pouvons pas établir pourquoi nous y sommes allés, et pourquoi nous y restons.— Rappelez-vous, Mr. le Président, que nous sommes dans ce pays depuis près de 8 ans.

Nous ne leur avons donné, pendant ce temps, qu’une forme de gouvernement militaire. Nous n’avons pas établi ou tenté d’établir quelque chose ressemblant à un gouvernement civil. Tout en conservant nominalement leur Président, il est, à tous égards, le représentant de la puissance militaire des Etats-Unis, et la seule chose que nous avons offerte au peuple haïtien, après 7 ou 8 ans d’occupation, est une forme de gouvernement indésirable, la plus intolérable, la plus brutale, la plus arbitraire, et la plus cruelle de toutes les formes de gouvernement à donner à un peuple soumis au pouvoir d’un autre.

Une des premières choses découvertes par nous au moment de nos investigations des affaires haïtiennes est le fait qu’il existait dans leur Constitution une disposition interdisant aux étrangers le droit de propriété en Haïti. Ceci se trouvait écrit dans leur première Constitution en 1804. Ils croient cette disposition nécessaire à leur défense. Ils savent qu’ils possèdent une île dont le terroir est extrêmement fertile, et que, s’il était permis aux étrangers d’être propriétaires et d'exploiter ses ressources naturelles, ils ne pourraient plus tenir contre ce genre de pénétration paisible, et que finalement, par l’acquisition de leurs propriétés, de leurs ressources naturelles et de leurs terres, l’étranger finirait pas dominer la situation en Haïti. Une des premières choses que nous fîmes était d’arracher de la Constitution cette disposition. Cette façon de faire n’a rien de commun avec notre proposition d’occupation temporaire — et ne pourrait jamais être une partie du programme de la simple restauration de la loi et de l’ordre en Haïti. Ceci était la pose de la fondation de l’occupation permanente d'Haïti.

Je suis informé, et je crois mon information digne de confiance, parce que l’une dés personnes qui me renseignent est propriétaire à Haïti, que depuis l’abrogation de cet article de la Constitution, quantités de terre ont été ramassées par les citoyens des Etats-Unis et quelque deux vent mille acres avaient été acquis par différentes compagnies ou corporations et que ceile superficie passe maintenant à des mains autres que celles des citoyens d'Haïti.

Naturellement, Mr. le Président, si cela est vrai, ce qui a ét£ appelé alors une occupation temporaire d'Haïti deviendra nécessairement une occupation permanente. Ayant arraché de la Constitution leur protection contre les acquéreurs étrangers, nous retirerons-nous jamais de l’île et laisserons-nous les acquéreurs étrangers administrés par le peuplé haïtien ? Cette affluence qui s’en va là maintenant dans le but d’exploiter ces îles aura le droit de dire : « Nous

avons acheté après que nous ayons changé la Constitution et sous des termes supposés, quoique non exprimés, vous auriez à nous protéger dans nos possessions en Haïti.

Ayant arraché du changement dans leur Constitution, nous prenons avantage du changement pour saisir les terres, et quand l’heure pour nous en aller viendra, notre propre peuple nous demandera de rester. Ayant placé notre argent là, parce que c’était ce que voulait dire le changement de la Constitution, nous ne le laisserons pas à la merci du peuple qu'ils ont exploité.

En d’autres termes, cela indique que quoiqu'il y aït eu un but annoncé d'occupation temporaire, les choses que nous avons faites indiquent une occupation permanente.

Comment cette Constitution a-t-elle été adoptée par Haïti ? Elle n’a été, en aucun sens, l'expression du peuple haïtien. L'histoire de cette violence sur ce peuple à propos de cette Constitution ne peut être défendue. Aucune défense ne m'est encore tombée sous les yeux. Dans les discussions de la question haïtienne, on évite d’en parler.

C’est un peuple de 110.000.000 d’âmes, possédant une grande armée et une puissante marine, agissant contre un peuple de 3.000.000 d’âmes, sans armée et sans marine, leur ordonnant un changement dans leur loi fondamentale, préjudiciable à leurs intérêts.

Le 17 Juin 1917, le Général Cole qui était chargé des affaires militaires

sous le soi-disant gouvernement haïtien télégraphia à notre Gouvernement comme suit :

« Antagonisme Assemblée Nationale contre droit de propriété aux étrangers tel que aucun effort sauf dissolution ne pourra empêcher vote Constitution selon condition rapportée par ma dépêche 13107. Si Assemblée refuse de prendre garde à pareil avertissement, il sera nécessaire de dissoudre Assemblée pour prévenir tel vote.»

« Le nombre des marines en Haïti devra être augmenté d’au moins huit compagnies pour empêcher désordres qui pourraient résulter dissolution de PAssemblée ».

Nous avons ici la question dans son exactitude e° sa simplicité.

(a suivre)

(« Le Courrier Haïtien », 26 juillet 1922)

LA RESOLUTION LADD

La résolution Ladd vient à son heure. Elle répond à un double souci du Sénat ; défendre ses prérogatives constitutionnelles contre une série d’empiètements du Pouvoir Exécutif qui lui semblent constituer un danger national ; réagir contre une politique extérieure qui tend à ruiner complètement le crédit moral des Etats-Unis auprès des Républiques du Centre et du Sud-Amérique :

72 L'ETe GEORGES SYLVAIN

La force armée du grand Etat Nord-Américain, mise au service des opérations financières de ses hommes d’affaires comme un moyen d’exploitation économique et un instrument de domination politique. C’est toute la politique du dollar. Elle est attaquée à sa racine et à la rigueur du coup, on reconnaît qu’une main puissante y porte la cognée.

La résolution sera populaire parmi tous les hommes politiques qui combattent la prépondérance des trusts financiers. Elle aura, à ce titre, l’appui du nouveau Secrétaire d'Etat, M. Kallos. La majorité qui dans le Congrès détermina un peu avant l’ouverture de la campagne pour l'élection présidentielle, les poursuites contre les Compagnies du pétrole et du sucre se retrouvera compacte en faveur de son adoption.

Comment la résolution Ladd touche-t-elle à la phase actuelle de la question haïtienne ? De deux façons : condamnant le principe des interventions du type de l’Occupation d'Haïti, elle a pour conséquence inévitable la désoccupation. Et c’est pourquoi elle a été suivie, à quelques jours d’intervalle, d’un magistral discours du Sénateur King, qui, renforçant d’un exposé complet de la situation haïtienne son Amendement à la loi de finances, a de nouveau insisté pour que soient retirées du prochain Budget de la Marine, à partir du ler Juillet, les allocations affectées à l’entretien des troupes expéditionnaires, stationnant à Haïti et au Nicaragua. Cela entraînera comme automatiquement le retrait des Marines, sans qu’en y pourvoyant le Sénat sorte de ses attributions. Le Sénateur de l’Utah a recommandé que cette mesure, pour être pleine ment efficace, soit précédée ou accompagnée de la reconstitution des Pouvoirs Publics Haïtiens, notamment de l’élection d’une Assemblée, chargée de donner au pays une Constitution, conforme à l’aspiration nationale. Il s’est élevé avec force contre le travail destructif du régime de la Coopération qui a commis le crime de détruire la sage prévision des fondateurs de la nationalité haï: tienne, interdisant aux étrangers le droit de propriété foncière, afin de garantir au paysan la possession de la terre qu’il serait en force pour sauvegarder contre les procédés d’accaparement et les capitaux des Compagnies exotiques.

L’Amendement King est le corollaire logique de la Résolution Ladd, qui lui sert de support et qui, à son tour, le complète. On a remarqué la vivacité avec laquelle un des leaders du Sénat, M. Reed, au cours de l’exposé du Séna-: teur King, a protesté contre l’idée que le contrat d’Emprunt de 40 millions de dollars, imposé à l’État haïtien püût, en dehors du consentement du Sénat, engager .en quoi que ce soit le Gouvernement des Etats-Unis. « Si c’était vrai, s'est-il écrié, il faudrait mettre en accusation ceux qui ont pu violer ainsi nos lois constitutionnelles ! »

Qu'un Acte du Congrès ayant force de loi, interdise désormais au Pouvoir Exécutif de faire servir les troupes de l’Union Fédérale à contraindre les Gouvernements étrangers à l'exécution d'engagements contractés envers des citoyens des Etats-Unis, le retrait de ces troupes une fois opéré chez nous, sera définitif. La désoccupation ne pourra plus être un piège. Décidés à remplir nos obligations contractuelles, à la condition qu’elles ne soient entachées d’aucune fraude, d’aucun vice de consentement, nous pourrons exiger qu’en en agisse

aussi strictement à notre égard, sans crainte que des pressions extérieures n’annihilent notre droit de protestation et de recours. Voilà les nouvelles perspectives que la correspondance de nos amis des Etats-Unis nous fait entrevoir à notre horizon proche !

Bien entendu, ce ne sont pas encore choses acquises. Des contrecoups peuvent encore se produire. Nous avons affaire à de puissants adversaires qui, jusqu’au dernier moment, useront contre nous de toutes leurs armes. Mais la partie est fortement engagée, et nous avons aussi de solides atouts.

Pour la mise en liberté de Philéas Lemaire À la Population de Port-au-Prince

Les valeurs recueillies jusqu'ici pour la libération de Philéas Lemaire et dont une partie a servi aux funérailles de son père, — grâce à l’appoint de quelques amis des Cayes, de Petit-Goâve, de Jacmel, de Léogâne, de Grand- Goâve — se chiffrent à 250 dollars. C’est 50 dollars de moins que le montant de l’amende exigée de lui.

Il nous reste à percevoir les 50 dollars. Pour cela, 23 jeunes filles, désignées à votre attention par un Bulletin de notre Comité, signé comme ci-dessous, tâcheront d’émouvoir, à travers la ville, pendant la journée de demain, la sollicitude traditionnelle de la population de Port-au-Prince envers les causes justes et humaines.

Nous sommes d’avance certains que votre générosité ne décevra pas leur attente, et que lundi prochain, Philéas Lemaire, ayant accompli intégralement ses six mois de travaux forcés, pourra payer la rançon de sa mise en liberté.

Honneur aux cœurs dévoués à qui nous devrons cette réussite.

Pour le Comité d’Initiative :

Georges Sylvain Port-au-Prince, le 24 Acût 1922.

(« Le Courrier Haïtien », 25 et 26 août 1922)

Circulaire Port-au-Prince, 27 Septembre 1922

Monsieur le Président du Comité de l’Union Patriotique.

Mon Cher Collègue,

J’ai reçu de nos amis et défenseurs de la Société pour l’Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine un rapport réconfortant dont je ne

puis manquer de vous faire part. La période des vacances a déterminé un temps d’arrêt forcé dans leur action, d’autant plus que en l’absence de Mr. Hugues, parti pour une lointaine croisière, le Département d’Etat se dispense, de toute décision importante et que le Sénat, occupé de questions d’administration locale, n’a pas eu à donner son attention aux affaires d'Haïti. Depuis, la session du Congrès a été officiellement close et ne se rouvrira qu’à la fin de l’année, après les élections parlementaires de Novembre. Il nous faut donc continuer à nous armer de patience. Le résultat des élections engagées aux Etats-Unis peut être de quelque influence sur l’orientation générale de la politique. La totalité des membres de la Chambre et le tiers du Sénat sont à renouveler. Que la majorité passe des gouvernementaux aux adversaires de la politique du Président Harding, ce sera certainement un échec pour l’impérialisme. Or, si les informations qui nous parviennent sont exactes, l’opinion de plus en plus s’accentue contre la politique d’absorption et d’exploitation des petites nations. Nos amis en voient une preuve indéniable dans les commentaires dont la presse de tous les partis a accompagné le Rapport de la Commission Mac-Cormick. La plupart n’y ont vu qu'une œuvre de complaisance qui ne détruit rien des accusations portées par les mandataires du peuple haïtien. La conclusion de nos défenseurs est que jamais ils n’abandonneront notre cause, non seulement parce qu’elle est juste et belle, maïs encore parce qu’aimant eux-mêmes leur pays, ils ont souci de son honneur et de son bon renom. Ils nous exhortent à rester sur le terrain de iutte, à maintenir notre agitation contre les illégalités, l’oppression, les divers attentats au aroit. Chaqu: acte d’injustice ou de brutalité commis envers nous ne peut que rendre notre cause plus sympathique, que hâter l’heure de notre libération que nous devrons à notre fermeté et à notre constance.

Si les Haïtiens se donnaient la peine d'établir le bilan de la campagne libératrice, victoires et défaites, depuis un an et demi, ils seraient étonnés du chemin parcouru.— Le résultat a été surtout facilité par l’organe de défense et de propagande qui a fonctionné aux Etats-Unis, le Bureau de Washington.

Les temps ne sont pas sans doute favorables à de nouveaux sacrifices pécuniaires — mais les patriotes haïtiens ne doivent pas perdre de vue que la reconstitution de ce précieux instrument d’action est essentielle à la reprise de leur propagande, au triomphe final de la campagne d’opinion dont dépend le salut d'Haïti.

J’ai remercié en votre nom nos indomptables correspondants et je leur ai donné l’assurance que nous ne faillirions pas à notre drapeau, quoi qu’il puisse en advenir.

Agréez, mon Cher Collègue, pour vous et pour tous les membres de votre Union, l'expression toute cordiale de notre profond dévouement.

(QT

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