‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925 (volume 2)Chapitre 15 sur 32 · LETTRE DE PORT-AU-PRINCE · texte numérisé non relu

LETTRE DE PORT-AU-PRINCE

(De notre correspondant particulier)

25 Juin 1925

Mon cher Directeur,

Le départ plein de péripéties de Mr et Mme John Russell continue de défrayer la chronique. On dit maintenant que le Haut Commissaire s’est hâté d’aller défendre son œuvre aux Etats-Unis, où elle est en péril, et que pour la sauver per fas et nefas, il se propose, comme l’autre, de faire jouer toutes les ressources de la situation.

L'idée que dans les armées européennes on se fait du code d’honneur militaire ne semble pas avoir cours uniformément parmi les hauts gradés du Corps des Marines des Etats-Unis. En tout cas, l’acte qu’on attribue à M. le Général Russell n’est pas de ceux qu’un soldat loyal jugerait acceptables dans ces pays-là. C’est à quoi nous expose le fait d’être sous la coupe d’un personnage amphibie, à la fois militaire, diplomate, politicien, homme d’affaires dont personne ne saurait dire exactement ce qu’il est, — table ou cuvette.

Vous vous rappelez cette machine de guerre, le Bloc National, que M. le Général John Russell inventa de toutes pièces pour l’opposer à l« Union Patriotique ». Il s’agissait de démontrer que celle-ci ne représentait pas l’ensemble ou le gros des populations haïtiennes, comme elle prétendait.

A côté d’elle et concurremment avec elle, il y avait des groupes politiques dissidents, dont l’autorité et l’importance contre-balançaient au moins les siennes, et qui marchaïent sous la bannière de la coopération. Telle l’Association de Ferdinand, Ed. Polynice et consorts, Encadré de détectives notoires, le leader du nouveau groupement ne put cacher longtemps ses attaches avec le Chef de l'Occupation et il fut dès lors successivement abandonné de tous ceux qui avaient cru lui prêter leur concours pour une action patriotique indépendante.

Le Bloc National ne s’est jamais relevé de là. Depuis plusieurs années, il n’a plus donné signe de vie. Or, c’est cet annexe de son organisation policière que M. Russell aurait le dessein de présenter au Président des Etats- Unis comme reflétant exactement les idées et les sentiments du peuple haïtien au sujet du maintien des forces expéditionnaires et de la réélection de M. Louis Borno.

Pour corser le tableau, on aurait recueilli les signatures d’un certain nombre de commerçants étrangers, d'employés haïtiens, travaillant sous les ordres des Superintendants et des experts nord-américains, et ce serait là l’opinion haïtienne, dans son expression la plus sincère, la plus pure, adjurant le Gouvernement des Etats-Unis d’épargner au monde civilisé la catastrophe et la folie de retirer à la République d'Haïti l’appui de ses troupes et les bienfaits de son Protectorat.

Nous espérons bien que le Président Coolidge et le Secrétaire d’Etat ont d’autres moyens que les rapports et les « documents >» du Haut Commissaire

John Russell de s’assurer de la véracité et de l’authenticité des desiderata de la masse du Peuple haïtien, concluant invariablement à la désoccupation du territoire et à la restauration de nos institutions nationales.

Mais si, — ce qu’à Dieu ne plaise ! — ils attachaient la moindre importance à des machinations aussi grossières que celles dont leur principal agent n’aurait pas craint d’endosser la responsabilité, nous ne devrions pas nous lasser d’en dénoncer le défaut de consistance et en partie le truquage éhonté.

Le temps presse. N’en perdons pas pour démasquer l’infernale manœuvre des ennemis-jurés de notre nationalité !

Une autre bataille se livre autour du Tarif douanier que M. Cumberland, le Conseiller Financier, entend faire reviser à son idée. Voilà longtemps que la réforme du tarif est demandée en raison même de l'arbitraire des dispositions, prises en marge de la loi par les nouvelles autorités douanières, issues de la Convention de 1915. On attendait à cette épreuve le Conseiller financier pour apprécier sa capacité.

Il ne semble pas que l’expérience tourne à l’avantage de Mr. Cumberland. Jusqu'ici on lui faisait crédit d’énergie, voire d’une fermeté un peu rude à exiger l’ordre de ses subordonnés de tous rangs. Aucune combinaison financière productive, à son actif : une certaine âpreté combative à augmenter le champ d’application de sa commission forfaitaire de Receveur de douanes.

Comme en tous temps et en tous pays, on a des trésors d’indulgence pour l’homme qui tient les cordons de la bourse, volontiers on fermait les yeux pour ne pas voir l’inégalité de traitement entre Nord-Américains et Haïtiens, la morgue et la brutalité substituées aux formules courtoises de la correspondance officielle, la préoccupation exclusive de faire « rendre » le plus possible aux contribuables. «Peu importe qu’il crie, pourvu qu’il paie ! » Ce qu’on savait déjà du Conseiller financier s’est confirmé par son Projet de Tarif (suggestion obligatoire).

On reproche en général à ces taxations de trop frapper des articles de première nécessité, de peser lourdement sur certaines industries nationales, (la cordonnerie en particulier, menacée de ruine), de s’attaquer aux marchandises d'importation française, notamment aux vins et liqueurs avec un acharnement tel que des représailles contre notre café, qui trouve en France son principal débouché, sont inévitables.

M. Cumberland n’est pas Haïtien, mais chargé d’établir un tarif pour Haïti, il a mis, d’après les critiques de son projet, délibérément de côté l’intérêt d'Haïti pour ne s’occuper que de lui-même et de ses nationaux. Le pseudo- Gouvernement haïtien compte pour si peu à ses yeux, qu’il ne lui aurait communiqué le texte de son tarif qu’au moment où il en saisissait les journaux et les Chambres de Commerce.

Aucun Haïtien ne pourrait attendre qu’une objection quelconque fût faite au Conseiller financier sur un chef quelconque par le candidat à la réélection présidentielle qui siège au Blanc Mausolée. Sachant cela, M. Cumberland s’est dispensé de la grimace de la consultation administrative. Mais c’est à la bonne foi de M. Cumberland lui-même que le contribuable haïtien en appelle. Nous avons peine à croire qu'il ira jusqu’au bout de ses pouvoirs de nuire.

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