‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925 (volume 2)Chapitre 14 sur 32 · LETTRE DE PORT-AU-PRINCE · texte numérisé non relu

LETTRE DE PORT-AU-PRINCE

(De notre correspondant particulier) 22 Mai 1925 Mon cher Directeur,

Je vous ai promis la suite de mon appréciation sur l'arrêt des Sections Réunies du Tribunal de Cassation, refusant de se prononcer sur l’antinomie qu’il constate entre les articles C et D de la Constitution de 1918 et les autres articles de la même Constitution qui organisent le gouvernement démocratique et représentatif, pour le motif que ce haut Tribunal ne se reconnaît pas juge de l’organisation des Pouvoirs Publics. Nous y reviendrons tout à loisir. Aujourd’hui, je vous dois compte de la double manifestation du 18 Mai; vos lecteurs m'en voudraient de leur faire trop attendre ce récit de Févénement du jour.

Chaque année, la fête du Drapeau est à Port-au-Prince l’objet de démonstrations patriotiques d’une partie de la population, ceux qui ont coutume de commémorer la mort de Dessalines, la naissance de Pétion et les faits du même ordre. Une messe à la Cathédrale, un bouquet aux pieds de la statue de Dessalines ou sur sa tombe, Et c'était tout ! Le gouvernement, qui avait adopté ce jour pour fêter la fondation de l’Université haïtienne, lui donnait le caractère d’une grande solennité scolaire. Parfois, une allusion au drapeau dans les discours officiels. Et c'était tout ! |

Cette année, changement de front sur toute la ligne. D’abord on a appris que le Comité qui a pris l'initiative de recueillir une souscription pour ériger un monument au Drapeau à l’Arcahaiïe, où l’étendard national a été inauguré, se proposait, le 18 Mai, de donner un éclat particulier à la fête, en y invitant des personnages de marque, notamment le Président, les Ministres et tutti quanti. Me. Georges Sylvain, Administrateur-délégué de l’Union Patriotique», dans une lettre au Comité de l’Arcahaiïe, publiée par le Courrier Haïtien, déclina l'invitation et en dit les raisons. Tout en rendant hommage aux bonnes intentions du Comité, il lui paraissait que les convenances s’opposaient à ce que les patriotes haïtiens figurassent dans une cérémonie destinée à perpétuer le souvenir des héros de notre indépendance nationale, côte à côte avec les représentants officiels du Protectorat des Etats-Unis et avec leurs auxiliaires indigènes.

La même réprobation ne tarda pas à se propager, quand on sut que M. Borno se proposait, à l’occasion de cet anniversaire historique, de renouveler

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le bluff de sa visite aux Cayes. L'hommage rendu aux fondateurs de notre nationalité serait présenté à la presse niyerselle comme adressé à sa personne, partant comme l'attestation de sa popularité et l’indice de la volonté de la nation tout entière de le réélire Président.

Du toup. un vent de protestation mit tout le monde debout. Il fallait empêcher une telle profanation. Le Gouvernement ayant, contrairement à son protocole habituel, décidé de faire chanter un Te Deum à la Cathédrale, paralysa ainsi l'initiative des manifestants populaires, qui déjà avaient commandé et payé une messe aux prêtres desservants et qui durent se contenter d’une procession à travers la ville. Mais quelle procession ! Dès le 17 au soir, les gens du peuple, réunis au nombre d’environ 500, précédés d’une trentaine de De et d’une fanfare en auto, parcoururent avec des torches allumées, les quartiers centraux, où on les ovationna.

Le lendemain, ils ne purent entrer en branle qu’à 9 h. et demie du matin, la Police ayant déclaré qu’elle se devait d’abord à la fête officielle qui, de 7 h. à 9 h. et demie, eut lieu à l’Église et au Champ de Mars pour aller s’achever dans les divers Etablissements scolaires par les discours accoutumés.

Disons tout de suite que la fête de l’Université, ainsi célébrée, ne manqua ni de grandeur ni de charme. Des ordres très sévères avaient été donnés pour qu'aucun élève des écoles de l'Etat et même des écoles privées et subventionnées n’y manquât, sous’ peine de renvoi, me dit-on : (ce qui eût été vraiment excessif !) On ajoute que, quant aux fonctionnaires, ceux qui n’assisteraient pas au Te Deum avaient été menacés de révocation. Quoi qu’il en soit, même unanimement présents, leur nombre n’aurait pas suffi à donner une bien grande densité à un défilé de ce genre. Il a fallu la mobilisation générale de la jeunesse des écoles pour ne pas rendre étriqué ou mesquin le spectacle qu’on s'était proposé d'offrir aux regards du public.

En raison des dispositions prises par la Police, qui avait interdit au flot populaire de se répandre le long des voies qui bordent le Palais National, pour épargner sans doute les réflexions pénibles à l’Hôte du Blanc Mausolée, la rencontre entre les deux cortèges était inévitable. Elle se produisit au haut de la rue Dantès Destouches, ci-devant rue Pavée. On eut l'impression d’une tentative de dislocation de l’âme nationale, soulignée par la présence entre les deux foules du Chef et du sous-Chef de la Police à cheval, personnification | vivante du Protectorat étranger, de la brutale déchirure, béante à notre Drapeau ! Comment ces gens, qui semblaient tenir à garder tout au moins les apparences d’une complète correction, n’ont-ils pas senti que leur place, en. un pareil moment, n’était pas à la tête d’un tel cortège ?

Tout ce qu’on a pu vous raconter, mon cher Directeur, du grand nombre des manifestants, de leur discipline exemplaire, du caractère imposant de ce défilé, où la multiplicité des drapeaux et des oriflammes aux couleurs nationales, la variété des costumes aux tons éclatants jetaient une note claire et pittoresque, où une conviction déterminée raffermissait tous les pas, ennoes tous les visages, tout ce qu’on vous en a dit est plutôt au-dessous de la réalité.

Le peuple « était dehors », le gros peuple, celui qui doit peiner rudement pour vivre et que les condotierri de la presse gouvernementale, aristocrates des nouvelles couches, traitent de populace, et personne, à son aspect, n’avait envie de raiïller ou de critiquer. Haïtiens ou étrangers, les spectateurs étaient plutôt tentés d’applaudir.

On voyait des gens aux pieds nus qui portaient des drapeaux, à côté d’autres bien cossus, vêtus à la dernière mode. Et cela semblait tout naturel ! J’admirais l’air grave et recueilli avec lequel un groupe de six petits shines, leur

boîte de cirage sous le bras, leur drapeau à la main, suivaient dans le rang le cortège, mettant à l’accomplissement de ce rite comme une ferveur réfléchie !

Aux pieds de la statue où les manifestants firent halte pour déposer un bouquet, un des trois députés de Port-au-Prince, M. Antoine Pierre-Paul, ne dit que quelques mots, mais propres à marquer le caractère élevé de la manifestation. Sorti il y a à peine quelques jours des liens de la prison préventive, où il a langui, d’abord 7 mois, puis 4 mois, presque d’affilée, il a prêché, au nom du Drapeau, l’oubli des haines et des rancunes du passé.

Au cimetière de Ste-Anne, où les restes de Pétion, retirés de la Place que lui a consacrée la reconnaissance nationale, sont allés rejoindre, comme par surprise et presque à l’insu du peuple, Dessalines dans son tombeau, Me. Georges Sylvain a prononcé une allocution à laquelle la foule a fait un accueil des plus vibrants, et quand, pour mieux communier avec l’âme populaire, l’Administrateur de l’«Union Patriotique» eut détaillé à son auditoire l’hymne national créole, « Drapeau-nous », dont il a composé le texte, ce fut une explosion d'enthousiasme, qui contribua à conserver au peuple sa même entraînante allure dans son défilé de retour à travers la ville. Sur ses pancartes, on lisait :

« Le père de M. Louis Borno était étranger, quand naquit celui-ci.»

« Pas de Président né de père étranger. »

« Pas de Président par le Conseil d’ Etat l>

« Vive da Constitution !»

« Le peuple haïtien proteste contre la renomination de M. Louis Borno.»

« Pitié, Me. Louis Borno, pour un Pays qui vous a fait tant de bien !»

« L’Occupation américaine est une honte internationale.»

« La désoccupation militaire et civile doit se faire sans délai.»

« Nous réclamons la liberté immédiate des victimes de la détention préventive.»

« Nous réclamons les élections législatives.»

« Vive le Gouvernement du Peuple par le peuple, pour le peuple !»

« Vive Haïti libre et intégrale !»

Le Peuple a revendiqué pacifiquement ses droits. Par la facon même dont il les a affirmés, il a prouvé qu’il en est digne.

(« L’Opinion Nationale >» — No. 197 — 30 Mai 1925)

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