‹ Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925Chapitre 33 sur 38 · DISCOURS PRONONCE A LA SEANCE PUBLIQUE DU MOIS DE DECEMBRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCE A LA SEANCE PUBLIQUE DU MOIS DE DECEMBRE

Mes amis,

À la suite des grandes journées historiques que vous venez de vivre, il était naturel que nous nous réunissions pour nous épancher un peu, dresser en gains et en pertes, le bilan de notre action et nous encourager les uns les autres à la poursuite de notre revendication nationale. Tel est, à la vérité, l’objet de la séance d’aujourd’hui où je me presse de vous exposer le sens et la portée des manifestations patriotiques auxquelles vous avez participé les 29 et 30 Novembre 1922, ce qu’a été ici l'enquête, ce qu’il nous est légitime d’attendre de la visite des Enquêteurs sénatoriaux et ce qu’il nous reste à faire après leur passage pour justifier notre droit d’être traités en peuple-libre et indépendant.

Population de la Capitale, vous avez fait mieux que de comprendre pourquoi la réception de la Commission d’Enquête a revêtu tel caractère plutôt que tel autre : vous avez su réaliser supérieurement, avec une finesse et un tact souverains, notre pensée tout entière. Au spectacle de votre nombre, de votre discipline, de votre tenue irréprochable, à la perception des sentiments élevés qui vous dictaient votre attitude, les plus indifférents, les plus prévenus ont été conquis. Sans autre démonstration apparente que des battements de mains discrets au passage de nos hôtes et le frémissement de notre drapeau, de nos pancartes et de nos bannières, nous avons senti tressaillir en nous l'âme des morts dont nous dépendons.— Toute l’assistance a été secouée du même frisson. Un souffle de grandeur a soulevé la foule, et c’est presque en courant que d’un élan irrésistible elle s’est portée vers la statue du Libérateur.

Qui pouvait distinguer alors d’entre ses groupes compacts les badauds, les sceptiques, les détracteurs de la veille et les croyants de l’heure, d’hier, de demain, — de toujours. Hommes, femmes, enfants, s’en allaient par nos rues du même pas entrainé, Ce n’était plus une humanité flottante, aux éléments disparates, séparés par la diversité des craintes et des intérêts. C’était la Nation en marche, se hâtant vers la lueur de sa délivrance.

Vous avez voulu affirmer ainsi l’unité du sentiment national qui, malgré les apparences contraires, ralliera toujours tous les Haïtiens à l’appel du Drapeau.— On avait dit : «Ils ne sont qu’une poignée d’ambitieux politiques à désirer la fin de la domination étrangère ». Vous avez montré que gens da

peuple et gens du monde, gens des villes et gens des campagnes, tous nous n’avons qu’un cri : «Liberté», «Indépendance». Et parce que, convaincus de notre bon droit, vous avez confiance dans l'esprit de justice et de loyauté du Sénat des Etats-Unis, pour qu’il ne démente pas ses plus glorieuses traditions, vous avez fait à ses envoyés un accueil empreint de cordiale sympathie, tout en gardant en leur présence la dignité qui convient à un peuple encore opprimé.

Une preuve éclatante a été par là donnée de la légitimité de nos protestations contre toute atteinte à notre condition de pays civilisé.

Soyez sûrs que toutes ces nuances de votre réception ont été bien notées. De quelque façon qu’on l'interprète, nos très intelligents visiteurs n’ont pu s’empêcher de mesurer à sa chaleur la profondeur du trouble qui nous a été causéeet la vivacité de nos espoirs. Même si nous n’avions pour garant leurs propres paroles, nous ne douterions pas du retentissement de cette matinée mémorable dans toute l’étendue des Etats-Unis.

Laissez-moi donc vous en louer et vous en féliciter, vous tous qui y avez contribué de votre dévouement actif, de votre enthousiasme, voire, de votre simple présence, décente et correcte.

Pour dénaturer le caractère de notre manifestation, ceux qui avaient intérêt à en diminuer l'efficacité sont allés trouver la Commission et la lui ont dénoncée comme visant par l’exhibition d'inscriptions et d’emblèmes sédilieux à provoquer contre elle un soulèvement populaire.

Qu'en pensez-vous ? Certaines de ces inscriptions n’étaient-elles pas de nature à monter vraiment le peuple contre nous, m’a dit à brûle-pourpoint le sénateur Pomerene. ?

Je pense que la réponse à la question votre Commission a dû se la faire elle-même, en se rappelant de quelle façon elle a été reçue par notre population.

Parmi les gens qui assistaient à notre débarquement, n’y avait-il pas des partisans du gouvernement haïtien ?— C’est possible. Nous ne les avons pas comptés. La manifestation étant nationale, il n’y avait là pour nous que des Haïtiens.

En réalité, Messieurs, si en y mettant beaucoup de complaisance, on a pu affecter de considérer comme de simples curieux la masse de population qui encombrait ce 29 Novembre le vaste débouché de la Rue du Quai, il devenait difficile de classer comme tels les 7 à 8.000 manifestants qui se déployaient une demi-heure après le passage de la Commission aux pieds de la statue de Dessalines.

Encore moins pouvait-on n’accorder aucune signification au cortège imposant, qui, le lendemain, parcourait silencieusement — bannières et pancartes déployées — le centre de la ville, précédé du Drapeau national, cravaté de crêpe, symbole de la Patrie en deuil. Ni tentative d’intimidation, ni menace, rien n'a pu vous empêcher, peuple de la Capitale, de témoigner publiquement de votre foi et de vos aspirations patriotiques.

Aucun doute sur ce point n’est désormais possible. Ne vous laissez pas

dire, ô mes amis, par nos éternels contradicteurs que votre geste a été inutile, ou nuisible l’étalage de vos convictions. Ce que vous avez fait était à faire, et vous l’avez fait dans le ton juste, dans la mesure exacte.— Comme Bonaparte, à ses grognards, le Veiïlleur du Champ de Mars, si la parole lui était rendue, vous aurait dit, le front à demi rasséréné : « Enfants de la libre Haïti, je suis content de vous ». |

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Ils sont venus, ils ont vu, ils sont partis, ainsi pourrait-on caractériser la brève apparition de la Commission d’Enquête. Ils sont partis, ne nous laissant pour dissiper les ténèbres où nous nous débattons que le sillage éblouissant de leur trajet rapide.— Pourquoi ne pas en convenir ? Nous avions espéré mieux : un contact plus prolongé, une connaissance plus approfondie des ruines encore béantes et de l’affreuse détresse qu’a values à une partie de nos populations l’intervention des Etats-Unis.— Oui, je sais qu’à cette allure accélérée on a donné des raisons plausibles : l’urgence d’une solution, la nécessité de rattraper le temps perdu. L’enquête est ouverte depuis deux mois à Washington.— Elle se poursuivra pendant encore un mois et peut-être davantage. Beaucoup de témoins ont été déjà entendus, dont les dépositions ne laissent pas de doute sur la réalité des excès dont nous nous plaignons.— Il importait moins de les constater dans le détail que d’examiner, de concert avec nous, les moyens propres à en prévenir le retour.— Mais pendant le temps qu'on se consulte, qu’on discute, qu’on étudie, des créatures humaines, contre qui on ne peut articuler aucun grief, continuent d’être dépouillées, maltraitées,

pourchassées à l’égal des plus vils criminels.— Peut-être était-il nécessaire que les messagers de paix, envoyés vers nous par le Sénat des Etats-Unis, connussent de plus près notre actuelle misère.— A se pencher sur certaines

souffrances, un homme de cœur ne peut plus se reposer tant qu’il a le pouvoir de les abolir.

Et il nous est consolant de croire qu’avant d’être des hommes politiques, les quatre Sénateurs qui nous ont visités s’honorent d’être des gens de cœur. Est-ce à dire-que dans le court délai qu’ils se sont ménagé, ils n’aient réalisé un utile labeur ? Non, certes. Non seulement ils ont entendu en audience publique 33 plaignants, 10 à Port-au-Prince, 8 à Hinche, 15 à Saint-Michel, mais ils ont dans de nombreux entretiens interrogé des témoins variés, appartenant à toutes les classes de notre Société et se sont approvisionnés de mémoires et de documents ayant trait à l’ensemble de notre situation. Nous avons toute licence de leur acheminer à Washington ce qu’ils n’ont pu en emporter. Une question assez délicate se pose, c’est de savoir, non pas, si avant de venir, ils avaient déjà un plan tracé, l’affirmative ne pouvant faire de doute, — mais si ce plan était conçu en ses lignes essentielles avec des contours tellement rigoureux qu'il ne fût susceptible d’être modifié par suite de leurs constatations sur les lieux ?

J’opine ici pour la négative.

Je dis plus. Il me paraît à peu près certain que nos hôtes ont eu chez nous des étonnements à notre avantage. Quoique le Président de la Commission

fût déjà venu en notre pays, il ne s’attendait pas à nous trouver au point où nous sommes. Je n’en veux d’autre exemple que l’aventure de uotre Union Patriotique.

Gouvernants et Occupants leur avaient tellement soufflé de préventions contre notre grande association pacifique qu’ils se sont empressés de s’assurer les moyens de vérifier ce que nous représentions comme force d’opinion.— En même temps qu’ils nous demandaient un relevé du nombre général de nos adhérents et des valeurs par nous recueillies et dépensées, les agents de l'Occupation tâchaient par surprise d’obtenir de nos Comités régionaux des déclarations sur ce double chapitre qu’ils pussent, au besoin, nous opposer.— Une des plus grosses surprises que nous ayons infligées à nos adversaires, c’est en effet, l’aisance avec laquelle nous avons fait face aux frais de notre campagne patriotique.— D’après eux, une entreprise si bien financée n’a pu l’être qu'avec le concours de l’or étranger. Pauvres de nous. Or, avant d’avoir pu recevoir les renseignements demandés, la Commission se trouvait en présence de faits inattendus, bouleversant de fond en comble la thèse de nos détracteurs.

À des allégations sans fondement les circonstances s’arrangeaient de façon à opposer des démonstrations sans réplique, de celles que volontiers les enquéteurs qualifient d’évidences. Ils sont arrivés à Port-au-Prince, trouvant toute la population debout, dans un ordre incontestable. Ils interrogent. « Qui a mis tout ce monde en branle ? — L'Union Patriotique.— Pendant combien de temps ? — Dès qu’on a su officiellement que votre Commission allaït venir.»

Qu’en sa très grande majorité la population fasse corps ou sympathise avec nous, toute son attitude le leur atteste. On n’a qu'à se mêler à la foule pour entendre des propos savoureux, comme celui-ci, qu’un de nous a cueilli au passage : « M’ta maïte sans mangé depi dé jou, quand moin en route moin plein ».

Cependant les Hauts Commissaires gardent encore des doutes. Mais c’est une autre affaire un peu plus loin.

Coupant court aux Audiences de Port-au-Prince, ils se décident, sur nos sollicitations, à se transporter à Maïssade, à Hinche, à Lascahobas, où se sont accomplies les plus révoltantes atrocités.—— Dans leur intention, on ne fera que traverser Gonaïves. Maïs de St-Marc on les avertit que des Gonaïviens s’apprètent à leur faire une brillante réception.— Et les voilà s’acheminant vers le chef-lieu du Département de l’Artibonite.— Dès 10 heures du matin la ville les attend. Je cède la parole à un témoin oculaire : « On s’est groupé sur la place de l’Indépendance, les Messieurs en jaquette, en veston à revers de soie, frôlant l’ouvrier endimanché, la toilette de la grande dame, qui ce jour-là est descendue dans la rue pour manifester, s’harmonisant aux tons de la robe de la femme du peuple, modestement parée. C’est une Nation qui veut vivre, et qui comprend, dans une lueur de raison, que tous doivent former un bloc idéal, sans aucune de ces distinctions, qui ont servi d'éléments à la désagrégation “nationale.

Une sirène d’auto se fait entendre.

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Chacun est à sa place. Les porteurs de bannières, de drapeaux, se mettent des deux côtés de la route, — l’ordre est parfait, la foule, silencieuse. C’est d’abord, précédant le groupe, le Dr. Latortue, maire de la ville (Pends-toi sphinx Annoual, Maire absent de Port-au-Prince), — puis, les sénateurs Mac- Cormick, Jones, le Colonel Russel, chef de l’Occupation.— M. Mac-Cormick salue avec grâce des deux côtés et semble être agréablement surpris... Discrète, la foule agite les drapeaux et réclame le représentant des Etats-Unis. L’auto descend vers l'Hôtel de Ville, où la réception doit avoir lieu. Dix minutes plus tard, arrive la Délégation de l’Union Patriotique, précédant les autres sénateurs. Ils sont arrêtés par la foule élégante des jeunes filles, porteuses de bannières et de drapeaux.— Ils s’attardent à causer gentiment, amusés, impressionnés. Les oriflammes les entourent, les dominent. L'effet est admirable: Une jeune fille remet au Sénateur Pomerene un pli : enrubanné des couleurs nationales... Les sénateurs remercient, disant leur joie de cette réception sympathique et significative.

A l'Hôtel de Ville, hymnes nationaux, échange de discours, champagne. On s’attarde un peu à causer. On descend. En bas on s’attarde encore. Le greffier de la Commission note les inscriptions des pancartes. Le Sénateur Pomerene se fait traduire les propos des hommes du peuple, des gamins —, leur presse la main. Il demande depuis quand on a préparé la manifestation, si c’est encore l’Union Patriotique. On lui répond que la fête a été improvisée, toujours sous la direction de l’Union Patriotique. À ce moment Er gamin lui dit : « Maintenant nous attendons notre liberté. — Ne vous inquiétez pas », lui répondirent en riant les sénateurs Pomerene et Oddie. Ils montent en voiture.— La foule est devenue plus dense. On s’écarte. Des applaudissements crépitent doucement, comme en sourdine. Les sénateurs impressionnés disent : « Merci, Merci. » Et ils partent.

L’alerte chroniqueur du journal « L’Artibonite >» de qui nous tenons ces détails, ajoute que le peuple des Gonaïves a été simplement merveilleux de discipline, d’exquise et charmante urbanité. « Dans bien peu de pays, penset-il avec raison, une foule populaire serait demeurée si correcte, quand au fond d’elle gronde le sentiment impétueux de la liberté. Un pays qui peut présenter de tels spectacles saurait-il être condamné à un perpétuel esclavage ? Non. Notre Haïti ne saurait mourir.— Confiance. Attendons. Espérance. »

Des Gonaïves la Commission passe à Ennery, St-Michel.— Elle.se rend à Maïssade. Ce n’est plus qu’une bourgade en ruines, dévastée par les Cacos, achevée par les gardiens de l’ordre. Mais la population tient à faire honneur à ceux dont elle attend, au bout de tant d’épreuves, un peu de justice et d’humaine commisération. Nettement à distance du Magistrat Communal, autorité officielle qu’elle laisse haranguer pour son compte, elle s’est toute massée aux côtés de Mr. Marillie Jean Gilles, qui dit fermement les griefs et les espérances de ses concitoyens. Et en les encourageant à avoir confiance, c’est au Président du Comité local de l’Union Patriotique que répond directement le Sénateur Mac-Cormick.— Les Commissaires-enquêteurs traversent Hinche. Là Bussy Zamor, l’énergique déposant et l’infatigable Méresse Woolley, s’oc-

cupent, de concert avec les Délégués du Comité Central de l’Union Patriotique, leurs collègues Sténio Vincent et Léon Nau, de rassurer les témoins, de rallier les plaignants à la conviction qu’il ne leur sera fait aucun mal.— C’est de nouveau notre Association que la Commission trouve là sur son chemin.— Et quand après avoir procédé aux huit interrogatoires de Hinche, sans pouvoir se transporter à Lascahobas à cause de l’état des routes, elle se rend au Cap, laissant au Sénateur Oddie le soin d’entendre à St-Michel les plaignants de Maïssade, elle a l’émerveillement de constater que la réception de la deuxième ville de la République n’est ni moins grandiose, ni moins sympathique, ni moins émouvante, que celles de la Capitale et du chef-lieu de lArtibonite. Et à la tête des manifestants, à côté de la Ligue du Bien Public et de la Ligue du Drapeau, qui revoit-elle encore ? L'Union Patriotique.

En somme, l’impression d’ensemble nous a été favorable. L'enquête sur place, loin de nuire à notre cause comme le redoutaient quelques esprits pessimistes, nous a montrés sous notre meilleur jour. Si malgré les précautions prises par les leaders de notre groupement pour épargner aux arbitres de la cause haïtienne, le spectacle de nos divisions politiques, le Chef de l'Etat s’est plu à les éluder, et son Ministre des Relations Extérieures à s’accrocher à une Convention, que les révélations de ses propres auteurs ont dénoncée à l'opinion universelle comme n’étant qu’une source de pression illicite et de violence, ces notes discordantes se sont, nous l’espérons, en partie perdues dans le concert harmonieux des revendications nationales.

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Et maintenant que nous est-il permis d’attendre du passage des Hauts Commissaires, et quelle doit être notre conduite. Il est, à notre jugement, inévitable que de l’enquête effective sorte une amélioration très sensible au régime actuel. Les membres de la Commission, à plusieurs reprises, nous en ont donné la formelle assurance. Verrons-nous, dans un avenir prochain, la suppression du despotisme militaire ? Serons-nous laissés libres de procéder à la restauration de nos institutions nationales, selon les principes des démocraties modernes ? Il semble bien que oui. Pour le reste, il nous est difficile de nous prononcer, les chances n’étant pas jusqu’à présent aussi favorables. Quoi qu’il puisse advenir, notre devoir est de persévérer dans la voie pacifique où nous nous sommes engagés.— Pas d’impatiences, pas de violences de langage ! — Pas de récriminations inutiles ! Attendons ! toute provocation à sortir de cette attitude résolument expectante cache un piège. Disons-nous bien que toute imprudence serait vite exploitée contre nous. Ne perdons rien du terrain conquis, travaillons à l’étendre et à le fortifier. Pour cela, il nous faut intensifier notre action.— L'argent nous manque, l’argent, le nerf de toute guerre, même des batailles d'opinion.

Il est hors de conteste que si nous pouvions entretenir un Délégué haïtien aux Etats-Unis jusqu’à la solution de notre problème national, le résultat serait pour nous meilleur.

Quand on songe à la modicité du sacrifice quotidien que réclamerait la libération de notre patrie et à l’apathie pécuniaire des patriotes haïtiens, on a honte — manque d’esprit d’ organisation, d’ esprit d’é épargne, de persévérance — de quelque façon que le fait s’explique, il n’est pas à notre honneur. Comment voulez-vous que l'étranger croit à la sincérité de nos sentiments, quand il constate combien peu nous leur concédons de nos intérêts matériels ? Je connais pourtant un habitant du Morne à Tuf, un instituteur qui par ses moyens personnels, a pris à tâche par des souscriptions de nous réunir dix gourdes par mois.— Eh bien, Mesdames, Messieurs, supposez que. dans ce quartier de Ste-Anne, il y ait 10 Charmant à réaliser le même travail —, que 10 pères ou mères de famille du quartier prélèvent chaque jour sur leur subsistance quotidienne 20 centimes pour les remettre à ces 10 Charmant —, que dans 20 quartiers de la ville la même opération se répète répartie entre 200 Charmant. Combien croyez-vous que cela produira au bout d’un mois ? 240 dollars ? Ce n’est pas énorme pour vivre à New-York mais c’est de quoi assurer vaille que vaiïlle l'entretien de notre Délégué. Le hic serait de trouver

les 200 Charmant.— Inutile de vous mettre en peine. Vous ïriez bien loin sans pouvoir faire le compte. Que nous en trouvions seulement deux par quartier —, et en attendant il nous reste à payer le solde de ses honoraires

à notre avocat, M. Angell. Vous l’avez vu à l’œuvre. Vous savez quelle est sa maîtrise, la confiance dont l’honorent les membres de la Commission d’Enquête. Où serions-nous, si nous ne l’avions pas ? Pour se déplacer, il lui a fallu abandonner ses intérêts, fermer son cabinet.— Tant que siégera la Commission, il sera aussi forcé trois fois par semaine, de faire la navette entre New-York et Washington.— Chaque témoin qu’on interroge et aussi ceux qu’on n'interroge pas lui coûte un surcroît de besogne. Tenant compte de nos embarras, il nous a fait crédit de la moitié de ses honoraires, 2.506 dollars, — nous lui devons 2.750 faute de n’avoir pu lui verser avant son départ que 2.250.— C’est une dette nationale. Il y va de notre honneur à tous qu’elle soit promptement réglée. Nous n’allons pas tarder à nous y consacrer. La semaine prochaine, au jour qui vous sera indiqué, et sur la recommandation de l’Union Patriotique, des dames, des demoiselles (faïtes-leur bon accueil) iront quêter à travers la ville pour notre part de contribution aux frais de l'enquête sénatoriale.— Jamais nous n’aurions pu jusqu'ici y pourvoir, si la. Société pour l’Indépendance d'Haïti et de la République Dominicaine n’y participait, de son côté. C’est pour nous le moment de nous acquitter d’un très doux devoir. - Nous fêtons aujourd’hui la présence inestimable de celle qui est vraiment l’âme de cette Société, la Secrétaire Générale, Mrs. Helena Hill Weed. Si vous voulez connaître ce que vaut Mrs. Weed, allez aux Etats-Unis, ou interrogez n’importe quelle voyageuse ou voyageur, au courant de la vie publique des Etats-Unis. C’est plus qu’une armée : une force morale, intellectuelle et sociale, de portée incalculable. |

Mrs. Weed —— et cela dit tout : — est un des principaux leaders, de la Ligue pour l’Emancipation de la Femme. Pour arracher aux Pouvoirs Publics le droit de suffrage féminin, elle a connu quatre fois la prison. Elle:en sortait chaque fois plus formidable. Ingénieur-géologue breveté, propriétaire d’une

puissante Banque, journaliste pour sa propagande, (les journaux et revues qu’elle représente comptent, dans l’ensemble, 20 millions de lecteurs), elle est redoutable et respectée. Son père, ami intime du Président Harding, fut pen-. dant 23 ans mémbre du Congrès des Etats-Unis.— Son nom dans une cause est un brevet de noblesse morale.— EÆElle ne le donne qu'aux causes justes et humaines. Quoi que nous imaginions, Mesdames et Messieurs, nous ne saurions exagérer ni l'étendue de son dévouement, ni la puissance de son action, ni le prix de son attachement à notre cause nationale. Pour saluer dignement sa venue, il n’est rien de tel que les antiques formules des Livres Saints ? Qu'elle soit à jamais bénie dans sa postérité et dans ses œuvres, bénie celle qui nous vient au nom du Dieu de justice et d’amour !

Memorandum

L'Union Patriotique : son objet, son importance numérique, ses ressources.

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