CHAPITRE I La théorie du « bloc
Quand on étudie ce qui se dit et ce qui s’écrit en France sur nos affaires coloniales, on est frappé du caractère vague et compréhensif à l’excès des expressions couramment employées : l’explorateur, le publiciste, l’homme qui n’a vu qu’une colonie et l’homme qui n’en a pas vu du tout, concluent sans inquiétude du particulier au général, et énoncent volontiers des axiomes sur les colonies, la politique coloniale, la mise en valeur des colonies, etc. Il semblerait que nos colonies fussent toutes de la même
espèce et qu’à toutes convinssent la même politique et les mêmes méthodes de gouvernement et d’exploitation. Nos diverses colonies formeraient, pour reprendre une expression célèbre, un bloc, susceptible d’être soumis à une même règle et réservé à une même destinée.
Pareille théorie n’a rien qui nous doive étonner. Elle est bien conforme à notre goût d’unité et d’uniformité. Tandis que les Anglais, par exemple, aiment à faire des lois, telles que les réclamait autrefois M. Donnât, dans sa Politique expérimentale, lesquelles ne s’appliquent qu'à telle région : Angleterre, pays de Galles, Écosse, Irlande, nous, nous légiférons d’un coup pour toute la France et souvent même, par delà la France continentale, pour la France d’outre-mer. De la législation ce goût d’uniformité a passé notamment dans la colonisation; il s’y est maintenu et il s’y maintient depuis près d’un siècle.
La manière dont s’est formé notre empire colonial n’y a pas peu contribué. La France, jadis grande puissance coloniale, très riche en colonies eten méthodes de colonisationj a laissé.
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SOUS Louis XV, la Révolution et le premier Empire, s’émietter son domaine et s’évaporer son expérience, et s’est trouvée, en 1815, réduite à très peu de très petites colonies, administrées à la diable et sans souci des méthodes convenables. Des incidents de politique générale jusqu’en 1870, et, depuis 1870, une politique coloniale voulue et suivie, lui ont bien refait un autre domaine presque aussi beau que l’ancien; mais ils n’ont pas pu lui rendre encore ses traditions et son expérience de jadis. A mesure que les acquisitions nouvelles sont venues se joindre aux anciennes, on leur a, comme aux anciennes, appliqué, sans discussion, un régime que les siècles avaient consacré. Les îles Marquises, paradis de races indolentes, sans agriculture ni commerce, la Calédonie destinée à devenir un bagne, la Gochinchine que son climat ferme à l’émigration européenne et que peuplent près de 2 millions d’ Annamites industrieux, l’Algérie avec 5 millions d’Arabes pasteurs et de Kabyles agriculteurs, toutes conquêtes de 1830 à 1870, ont été, ou tout de suite ou au bout de quelques années, traitées, peu s’en faut,
comme nos vieilles colonies des Antilles et de la Réunion, peuplées de créoles issus de pures familles françaises et, depuis trois cents ans, rompues aux usages et aux lois de la vieille France.
Plus tard, quand, à partir de 1880, nous en vînmes, suivant un plan médité, à conquérir la Tunisie, l’Annam-Tonkin, l’Afrique occidentale et Madagascar, notre diplomatie et notre gouvernement virent bien qu’on ne pouvait plus faire entrer de force ces possessions nouvelles dans le moule rigide des anciennes, mais qu’il fallait leur laisser ou leur donner des institutions appropriées à leur état. C’est ainsi que M. Jules Ferry et M. Paul Gambon soumirent la Tunisie, M. de Freycinet et M. Paul Bert, l’Annam-Tonkin, et M. Hanotaux, Madagascar, au régime souple du protectorat, qui se plie à toutes les circonstances et s’adapte à tous les milieux.
Mais, presque nulle part, l’opinion et l’administration ne voulurent adopter leurs vues ou ne surent les maintenir : Madagascar fut bientôt, pour des motifs qui n’étaient pas abso-
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lument impérieux, transformé en colonie. Le Tonkin est aujourd’hui presque entièrement passé sous l’administration directe de la France ; en Annam, il fallut l’énergique intervention de M. de Lanessan pour rétablir l’autorité du roi et des mandarins; tout récemment nous avons vu le Parlement contester à la Tunisie certaines libertés qu’elle tient des traités euxmêmes; enfin, l’on peut dire que le monde colonial ne fait aucune différence entre nos diverses possessions, et que tout protectorat institué par la diplomatie est menacé par l’administration, que soutient l’opinion, d’être transformé en colonie gouvernée à la française. Ainsi le veut la théorie du bloc.
Diverses circonstances ont encore consolidé et étendu les effets de cette théorie.
A partir de 1890, la France, sortant de sa longue indifférence, s’aperçut que c’était peu d’avoir des colonies si l’on n’en tirait parti. Gouvernement et particuliers se mirent à l’œuvre ; on distribua des pamphlets, on institua des conférences; on vanta les colonies, on prêcha l’émigration aux colonies et le place-
ment de fonds dans les entreprises coloniales. Or, dans cette campagne de propagande, publicistes et conférenciers ne faisaient, sauf de rares exceptions, nulle distinction entre les diverses parties de notre empire colonial. Ils plaidaient pour les colonies en bloc, sans s’inquiéter de leurs différences d’âge, de ressources, d’outillage ou d’institutions. On les vantait toutes également; on entendait les mettre en valeur toutes également et toutes en même temps.
Ces manières de parler eurent des conséquences fâcheuses. Les erreurs de langage engendrèrent des erreurs de conduite.
Les jjossessions, peuplées d’une forte majorité d’indigènes, furent traitées comme l’avaient été jadis nos colonies d’Européens : le Canada et les Antilles. Les indigènes, qui y payent presque tous les impôts, furent soumis à l’administration directe des Européens et pour le profit des Européens, qui n’en payent à peu près point. La Cochinchine, par exemple, eut, comme les Antilles et la Réunion, un Conseil général et une représentation au Parlement. La législation de la métropole fut appliquée, avec
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des modifications peu considérables, à des pays qui n’avaient rien de commun avec la métropôle, ni la race, ni les coutumes, ni les besoins.
A la vérité, sur ce terrain de la législation, on vit quelques heureuses exceptions. En Tunisie, on garantissait aux indigènes les lois et la justice indigènes. Mais, au Tonkin, qui eût dû avoir ses lois propres, on leur appliquait toute une partie du Gode civil et bon nombre des lois votées depuis ce Code. Et cela, quelquefois sans le vouloir et même sans le savoir.
Voici, par exemple, la loi de 1881 sur la presse : sait-on comment elle fut rendue applicable en Indo-Ghine? L’histoire vaut d’être contée. Au début de l’occupation, le résident général d’alors, M. Paul Bert, se souvenant de YAct Torrens introduit, après les modifications convenables, en Tunisie, et à la veille de l’être en Algérie, avait refusé de promulguer au Tonkin le système des hypothèques du Code civil, critiqué avec raison, depuis 1845, par la jurisprudence française. Il se proposait de faire élaborer par une commission, dans laquelle
devaient figurer entre autres M. Charles Gide et M. Yves Guyot, un projet imité, lui aussi, de V Act Torrens, et adapté au régime foncier de rindo-Chine. Le temps lui manqua pour accomplir cette réforme. Ses successeurs, moins informés ou moins prudents, laissèrent les choses en l’état, jusqu’au jour où, pressés par les circonstances, ils se résignèrent au pur régime hypothécaire français. Celui d’entre eux qui eut à prendre la mesure se fit apporter le recueil de nos lois ; c’était le recueil, bien connu, du conseiller Rivière. Il l’ouvrit, le feuilleta avec curiosité et bientôt avec intérêt; il y trouva non seulement ce qu’il cherchait, le Titre des hypothèques, mais bien d’autres trésors législatifs : la loi de 1807 sur le dessèchement des marais; celle de 1810 sur les mines; celle de 1841 sur l’expropriation pour cause d’utilité publique; celle de 1855 sur la transcription, etc.; et, surpris et charmé, heureux de doter ses administrés d’une législation aussi riche, il promulgua le Code Rivière dans l’étendue du protectorat. Entre autres lois, le Code Rivière comprenait la loi de 1881 sur la presse; et voilà pourquoi
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la presse est libre au Tonkin. Bienfait de la théorie du bloc.
C’est la même théorie qui nous vaut ces administrateurs coloniaux qui roulent à travers tout notre empire, d’une colonie à l’autre, imposant ainsi au budget d’énormes frais de transports.
C'est la même théorie qui nous vaut, dans chaque colonie, de la plus vieille à la plus jeune, ces tribunaux institués presque sur le modèle des tribunaux métropolitains.
C’est la même théorie qui récemment permettait à une commission parlementaire de condamner, pour raison d’économies, la division du ministère des colonies en directions géographiques, — laquelle permet à chaque directeur de se spécialiser dans les questions qui intéressent son domaine, — pour y substituer une division par matières, matières politiques et matières économiques, chaque division étendant alors son action à tout l’empire, ce qui n’aurait évidemment que des avantages, si tout l’empire présentait les mêmes circonstances et les mêmes problèmes.
C’est la même théorie enfin qui a fait, durant ces dernières années, déployer au profit de Madagascar, colonie vieille au plus de cinq années et encore mal connue, un zèle de propagande et une ardeur d’organisation qui n’eussent guère été justifiés que pour leTonkin, depuis vingt années entre nos mains, et qui ont imposé au célèbre gouverneur général Gallieni la tâche quasi-surhumaine de pacifier, d’administrer et de coloniser tout en même temps.
Tout cela, parce que nos colonies se valent toutes, que toutes ont le même âge et, au même moment, ont les mêmes besoins et présentent les mêmes avantages.
En vertu du bloc aussi, le voyageur qui a visité une partie de l’Afrique conclut pour l’Afrique entière; celui qui connaît les colonies d’Afrique conclut audacieusement pour l’Asie; en vertu du bloc, tel orateur politique, qui condamne certains actes commis à la Guadeloupe, embrasse dans la même condamnation tout l’empire colonial; en vertu du bloc, la presse anglaise, instruite de la décadence temporaire
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(le nos vieilles colonies ou des erreurs de jadis en Algérie, mais ignorant tout ce qui se passe de nouveau et d’heureux au Tonkin,en Tunisie, en Afrique occidentale, les enveloppe toutes dans les mêmes critiques, et proclame absurde l’ensemble delà politique coloniale de la France. Effet du bloc et des erreurs qu’il engendre.
Eb bien, il convient de déclarer qu’il n’y a pas de bloc’, la théorie du bloc, en matière coloniale tout au moins, est fausse; c’est, au surplus, une théorie qui n’existe qu’en France. Les auteurs hollandais et allemands s’étonnent de nos confusions de langage, source de nos erreurs de conduite. Les Anglais ne se permettent jamais une théorie d’ensemble sur leurs colonies; et ni leurs auteurs, ni leurs législateurs ne songeraient à voir dans l’Inde, par exemple, autre chose qu’une possession : le mot colonie leur paraîtrait ici un solécisme.
Nous aussi, nous devons admettre et introduire parmi nous ces distinctions de langage qui introduiront des différences de conduite, lesquelles désormais s’imposent à l’Etat, aux particuliers, à l’administration, aux capitaux.
Nous aurons à distinguer nos colonies d’après leur âge, leur population, leurs ressources, leur outillage. Et comme ces distinctions n’ont jusqu’ici pas été faites, il nous convient de les faire nous-même, et, pour cela, de rassembler les éléments qui nous permettront de juger et de conclure.
Ce sera l’objet de ces études.