CHAPITRE II
La pénurie de documents français.
Ceci va commencer comme un roman; ce n’est pas un roman.
Un jour, en 1898, deux hommes se trouvaient clans le cabinet du ministre des colonies : le ministre lui-même et un autre. Le ministre d’alors était M. Guillain, qui a laissé au pavillon de Flore beaucoup d’amis, et parmi les coloniaux, même s’ils n’ont pas été toujours d’accord avec lui, le souvenir d’un bon ministre, à cause de son intellig-ence ouverte, de son courage, et de son désir de bien faire et surtout de résoudre des problèmes laissés jusqu’à lui sans solution. Il importe peu de savoir qui était son interlocuteur.
Il avait devant lui une pile de documents, rédigés en dix^rses langues, et, les montrant au ministre : « Voici, disait-il, ce qui nous manque et qu’il faut que vous nous donniez. Il n’est pas de pays plus mal renseigné que la France sur ses colonies. Supposons que vous soyez, pour répondre à quelque député, désireux de présenter le tableau de la situation, à un moment donné, je ne dis pas de tout notre empire colonial, mais d’une seule de nos colonies : soyez assuré C|ue ce tableau n’existe pas, qu’il faudra le faire exprès, en extraire les éléments tle vingt documents épars, et que vos services, pour le dresser avec quelque sécurité, vous demanderont au moins quarante-buit heures et peut-être et même probablement devront télégraphier dans la colonie. Et, hormis vous, même le Français le mieux documenté serait dans l’impossibilité de rien fournir d’exact.
c< Mais, qu’au lieu d’une colonie française, il s’agisse de quelque colonie étrangère que ce soit, voici des documents qui vous fourniront les renseignements les plus récents, les plus complets et — je vous dirai tout à l’heure
pourquoi — les plus sincères, lesquels vous permettront de répondre au député le plus méticuleux.
c< S’agit-il des colonies anglaises? Voici d’abord un livre infiniment précieux : le Colo~ niai Office List, avec des informations et des chiffres actuels et rétrospectifs sur chaque colonie; puis, pour l’Inde, V India Office List’, puis les Annuaires, si pleins de choses utiles, que publient les diverses colonies et que distribuent les Agents Généraux des colonies à gouvernement responsable ou les Agents des colonies de la Couronne; puis, enfin des Statistiques coloniales, éditées en deux séries distinctes et portant sur tous les sujets susceptibles d’intéresser l’homme d’Etat, le savant, le commerçant.
« Mais ce n’est pas tout, et voici le plus précieux. Chaque colonie publie chaque année un Rapimrt annuel. Ce rapport est édité dans la colonie par le gouverneur, sous sa propre responsabilité, sans retouches imposées par l’autorité supérieure. Il est fait sur un plan uniforme et fournit des informations et des chiffres
comparables d’une année à l’autre. Ce rapport, de 100, 200, 300 pages, qu’on peut se procurer dans la colonie ou à Londres pour quelques francs, est envoyé au ministère des colonies, qui le fait réduire aux dimensions d’un fascicule de 20 ou 30 pages, le distribue sous cette forme au Parlement et le fait mettre en vente pour quelque sous. Allez à la bibliothèque de Y Union coloniale française', vous trouverez la collection de ces rapports pour les quinze ou vingt dernières années ; c’est un ensemble inestimable et d’une indiscutable sincérité. Car le passé éclaire le présent; les chapitres, une fois ouverts, sont continués d’année en année; une question, une fois amorcée, ne peut plus être passée sous silence. Au surplus, ce que taisent les Anglais — gens qui savent se taire quand il le faut — n’est rien à côté de ce qu’ils dévoilent; et ce qu’ils publient sur leurs colonies ou sur l’Inde est tel que le danger n’est pas d’être tenu dans l’ignorance par leurs silences voulus, mais plutôt d’être découragé dans les recherches par l’abondance des documents livrés. Et je ne dis rien des innombrables informations.
officielles et officieuses, qu’apportent la presse locale des colonies et la presse métropolitaine, générale et coloniale.
c( S’agit-il des colonies hollandaises? Ici encore les colonies elles-mêmes publient et vendent de nombreux documents. Voici, par exemple, à Java, le Regierings Almanak, trois volumes par an, qui, sur l’Insulinde, renferme une masse d’informations désirables; voici le Budget annuel, avec les chiffres comparatifs de l’année précédente; voici bien d’autres publications encore touchant l’instruction publique, les travaux publics, etc. Mais il y a plus et mieux. Tous ces documents spéciaux sont rendus à peu près inutiles par le document d’ensemble que publie chaque année , à la Haye , le ministère des colonies, et qu’on appelle Kolonial Verslag, le Rapport annuel. C’est un livre, quelquefois ce sont plusieurs livres dont le total arrive à former un millier de pages in-4 petit texte. Tout ce qu’on peut désirer savoir sur la politique coloniale du pays y est rassemblé : politique indigène, administration, statistiques de commerce, de finances, de population,
textes législatifs, développement de la colonisation, concessions de terres, etc. Cette magnifique publication est distribuée aux Etats généraux et mise généreusement par le gouvernement hollandais à la disposition de ceux qui s’intéressent aux affaires coloniales.
« S’agit-il des colonies allemandes? Il n'existe que peu de publications locales; mais V Office colonial publie à Berlin, un Rapport annuel sur toutes les colonies, et la Kolonial Zeilung le distribue gratuitement à ses abonnés. Ce n’est point un rapport aussi complet que ceux que nous venons de dire; et il se peut que les parties de l’administration coloniale laissées dans l’ombre soient aussi considérables que les parties tirées de l’ombre. Pour voir tout et pour y voir clair, il faudrait étudier avec soin, bien d’autres documents, et par exemple, le budget impérial ; et encore n’arriverait-on pas à se rendre compte facilement de la situation financière de certaines compagnies subventionnées. Mais, pour incomplètes qu’elles soient, les informations que fournit le rapport ont une réelle utilité. Elles se succèdent, sur
les mêmes sujets, d’année en année, permettent des rapprochements et des comparaisons et jettent quelque clarté même sur ce qu’on aurait souhaité tenir secret.
« L’Italie et le Portugal publient également des documents coloniaux, sur lesquels mes informations sont moins précises. Cependant je sais que chaque colonie portugaise fait l’objet d’un rapport annuel, et que le ministère des affaires étrangères d’Italie distribue, sous forme de Livres Verts, des exposés de situation pour l’Afrique italienne. »
Telle est, d’après cet interlocuteur du minis tre, la richesse documentaire des nations étrangères. Qu’avons-nous à mettre en face?
Avant d’aller plus loin, une observation. Je désire qu’on ne me confonde pas avec ceux que la constatation d’une infériorité de notre pays peut charmer ou qui tiennent les yeux fermés sur les progrès réalisés chaque jour dans nos colonies. En toute circonstance, et récemment encore dans le Congrès colonial, dans le Congrès de sociologie coloniale, dans la dernière session de VInstitut colonial international, j’ai
tenu à mettre en évidence, devant les étrangers et devant nos compatriotes, les changements heureux introduits depuis une dizaine d’années dans nos théories et dans notre pratique coloniales, et à montrer même, en face d’autres colonies étrangères moins fortunées, le succès, dû à nos administrateurs et à nos commerçants, de nos colonies de l’Afrique occidentale, pour ne rien dire de l’incontestable prospérité de nos possessions d’Indo-Ghine et de Tunisie.
Mais enfin, il est impossible de fermer les yeux sur certaines défectuosités, comme aussi sur les causes de certaines améliorations récentes. C’est la critique bienveillante que, depuis cette douzaine d’années, n’ont cessé de faire la presse, les publicistes, les professeurs, et tous les amis des colonies, qui a permis de réaliser ces améliorations, et notre devoir à tous est de la continuer dans le même esprit, qui concilie l’amour des colonies et la claire vision de ce qui reste encore de défauts dans notre administration coloniale.
Un de ces défauts a été le désir d’agir dans le secret et de se soustraire au contrôle de l’opi-
iiion. On objectera peut-être que nos colonies publient, elles aussi, une niasse considérable de documents : Journaux officiels, Annuaires, Dulletins, Sessions des Conseils généraux, coloniaux, supérieurs. Budgets, Bulletins d'études, etc. Gela est vrai, et certaines de ces publications sont des chefs-d’œuvre : par exemple, Y Etat de la Cochinchine française', certaines autres seraient de nature à intéresser grandement leurs lecteurs, quelques-unes même par leur cynisme, si elles avaient des lecteurs. Mais elles n’en ont pas. Je crois pouvoir affirmer qu’en dehors du ministère des colonies et de Y Union coloniale française on ne trouverait pas à Paris une seule collection complète de ces documents. J’ajoute que ces documents sont impuissants à eux seuls à rendre compte de la situation des colonies, et qu’il leur faudrait, comme compléments, soit un rapport d’ensemble émané du ministère, comme en Allemagne et aux Pays-Bas, soit des rapports spéciaux venus chaque année de chaque colonie.
Je dis des rapports pour chaque année. Des
publications comme les Notices publiées à l’occasion de l’Exposition universelle, dont quelques-unes sont des chefs-d’œuvre, et dont l’ensemble vaut presque une encyclopédie coloniale, de pareilles publications ont le tort de n’avoir pas de périodicité. Il nous faut des rapports annuels. Nous n’en avons pas.
Nous avons bien vu, il y a une dizaine d’années, M. Étienne donner au monde colonial des informations quiparaissaientrégulièrementdans le Journal officiel, et étaient ensuite réunies en forme de brochure. Mais ce n’étaient guère que des renseignements d’ordre économique, comme en donne, en d’autres matières, le Moniteur officiel du commerce. C’était quelque chose; ce n’était pas tout ce que nous attendions : des rapports d’ensemble, construits sur un plan adopté une fois pour toutes, et publiés tous les ans par le gouverneur de chaque colonie. De ces rapports, il y a trois ans, M. Guillain, ministre des colonies, peut-être à la suite de la conversation que je rapportais plus haut, nous en a procuré pour l’année 1899. C’étaient des fascicules, allant parfois jusqu’à 70 ou
80 pages, et qui, bien qu’un peu partiaux et louangeurs, montrant ce qui est bon, cachant ce qui est mal, avaient une réelle valeur documentaire. Le rapport consacré à la Guinée notamment, renfermait, avec d’utiles statistiques, un bon exposé des méthodes commerciales du pays. Ce n’était là qu’un essai. Si l’on eût persévéré les années suivantes, on eût été amené à donner à ces rapports une forme plus administrative et à y introduire, année par année, des descriptions de la vie politique, administrative et commerciale de la colonie. Mais, après M. Guillain, le ministère des colonies retomba dans son mutisme habituel. Les colonies, à n’en point douter, continuèrent à envoyer leurs rapports annuels, mais elles ne les publièrent pas. Ce fut la fin de la lumière \
Pour connaître quelque chose des colonies, il faut suivre attentivement, au jour le jour, les publications locales, journaux officiels,
1. Depuis que ceci a été écrit, nous avons reçu les rapports sur la Guinée, la Côte cUIvoire et le Dahomey, pour l’année 1900. Cela est excellent, quoique tardif, et tout à fait conforme à nos besoins.
délibérations des Conseils généraux, annuaires, budgets, presse politique et spéciale; encore ce qu’on obtient par là est-il fort incomplet. Quant aux publications de la métropole, elles sont peu de chose : toujours rares et parfois peu sincères. Et cela a toujours été.
Je me souviens qu’il y a quelque quinze ans, j’avais, à l’aide des Statistiques coloniales, fait des réserves sur le droit à une représentation dans le Parlement que pouvait faire valoir la Cochinchine, peuplée alors de 1 800 000 Annamites et de 1 700 Français, dont 1 3b0 fonctionnaires. M. Blancsubé, député de cette colonie, s’indigna de cette étude : l’année suivante, les Statistiques coloniales avaient supprimé les chapitres relatifs à la population européenne. Un peu plus tard, certaines statistiques du service médical révélèrent dans quelques-unes de nos colonies une mortalité humiliante parmi nos soldats et nos administrateurs : ces statistiques, à leur tour, furent supprimées. Et le silence se fit.
Notons encore que nos colonies sont assez peu connues. Nous ne les possédons — ceci
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est un point capital à noter — presque toutes que depuis dix à vingt ans; nous n’en avons guère occupé, notamment en Afrique, que les rivages, et le livre, récemment paru, du capitaine d’Ollone nous rend compte de la difficulté d'en traverser pacifiquement l’arrière-pays.
Même là où nous avons eu un libre accès vers l’intérieur, nous n’avons pas pris le soin que prennent les Anglais aux Indes, grâce à leur admirable service du Survey, de faire la description, puis l’inventaire de la colonie, de ce qu’en peut produire le sol et de ce que le sous-sol en renferme. Enfin, nous n’avons jamais eu de recensement régulier. L’Indo- Chine va en faire un cette année, c|ui ne sera pas toutefois, elle le sait, la perfection. Les autres colonies sont encore moins avancées; et ni en Afrique, ni en Indo-Ghine, nous ne savons, même approximativement, le chiffre de la population. En Indo-Chine, je tiens, pour ma part, d’après certains documents vérifiés et rapprochés, qu’il y a au moins 20 millions d’habitants, mais d’autres ne vont pas au delà de 13 millions. A Madagascar, on avait compté
sur 6 millions; il paraît aujourd’hui qu’il faut se rabattre sur 2 millions et demi.
Après cela, on se rendra compte de la difficulté de l’exposé que nous voulons donner des résultats obtenus pour les dix dernières années de notre politique coloniale ; mais cela ne doit pas nous arrêter. Il nous est possible de dégager des éléments dont on dispose une vérité suffisante. Et cette vérité, avec les changements qu’elle nous révèle déjà, pourra servir à orienter, durant les années qui suivront, notre politique, notre administration et même nos capitaux.