CONTRE L'IMPOT A ÉTABLIR SUR LE PAPIER
DISCUSSION DU BUDGET Assemblée nationale , séance du ^ septembre 1871.
M, LE PRÉSIDENT. MM. Bardoux et Gharton propo-r sent de supprimer dans le paragraphe 2 les mots : « papier à écrire, à imprimer et à dessiner ».
La parole est à M. Bardoux.
M. Bardoux. Mes'sieurs, c'est au nom de Tinstruclion publique, qui est menacée, que mon honorable collègue, M. Gharton, et moi, avons par amendement demandé la suppression de l'impôt sur le papier à imprimer, à écrire, à dessiner. (Bruit.)
Il me sera facile, si vous voulez me prêter un moment d'attention, de vous démontrer que nous avons tous intérêt à ce que les livres destinés à l'en-
seignement moral et religieux de Fenfant ne subissent pas de renchiîrissement. Avec les chiffres qui nous sont donnés aujourd'hui et pour lesquels il nepeut y avoir de contestations avec l'honorable rapporteur, j'établirai, je crois, qu'il y aura une augmentation de 5 ou 10 centimes par volume pour tous ces petits ouvrages servant à l'éducation de la jeunesse française. (Aux voix I aux voix ! — Parlez ! parlez I)
Messieurs, il n'y a pas ici de question politique. A quelque parti que nous appartenions, nous devrions être d'accord pour examiner de près cette grave et importante question. Je demande que vous veuilliez bien me permettre de la développer. (Parlez I parlez I — Bruit au fond de la salle. — Attendez le silence I)
L'Assemblée rîe connaît pas la question... (Exclamations.) Des erreurs involontaires viennent d'être commises, aussi bien par l'honorable rapporteur que par M. le ministre des finances, lorsqu'ils ont voulu assimiler la France à l'Angleterre, au point de vue de l'impôt sur le papier.
Permettez-moi, messieurs, d'entrer dans quelques détails. (Bruit. — Parlez I parlez!)
Je suis convaincu que je vous ferai j)eut-être revenir de vos fâcheuses impressions. Ce n'est pas au lendemain de cruels désastres et lorsqu'il a été démontré que ces désastres tiennent en partie à' notre ignorance, que nous devons négliger l'examen de cet intéressant problème de l'instruction publique. II n'y a pas de sujet qui mérite plus l'attention de l'Assemblée. (Oui I oui I — Parlez I )
Je me place uniquement au point de vue de la librairie classique et de la haute librairie littéraire qui a été une des primautés, que dis-je I l'honneur
de notre pays. Avec cet impôt, vous tuez, en partie, la librairie classique, et vous compromettez la haute librairie, qui est, je le répète, la gloire de la France.
Vous savez, messieurs, quels sont les chiffres qui vous ont été fournis par notre honorable rapporteur. Il me concède que cet impôt sur la librairie rapportera tout au plus 2 millions. Voilà un point acquis... (Nouveau bruit.)
Il m'est impossible de continuer...
Voix diverses. Parlez I parlez I
M. GocHERY. Puisque TAssemblée ne veut pas écouter, il faut renvoyer à lundi,
Plusieurs membres, Ouil oui! à lundi.
M. LE PRÉSIDENT. L'oratcur ne peut pas se faire entendre. Il ne suffit pas de lui dire : « Parlez I parlez I », il faut faire silence.
Vous ne pouvez pas voter sur Tamendement grave de M. Bardoux sans l'avoir entendu. Si l'attention de FAssemblée est fatiguée, je vais lever la séance.
Plusieurs membres. NonI non ! — Parlez, monsieur Bardoux.
M. LE PRÉSIDENT. Parler, quand l'Assemblée ne veut pas faire silence, est une chose impossible. On crie toujours aux orateurs : « Parlez I », et on ne les écoute pas I (C'est vrai I c'est vrai !)
Il y a d'assez nombreux amendements sur cet article; vous ne pouvez pas finir la discussion aujourd'hui. Je vous donne ce renseignement pour que vous preniez votre détermination.
Ou nous continuerons la séance et il faudra faire silence, ou nous renverrons à lundi.
Sur quelques bancs, A lundi I
Voix nombreuses. Non I non I
M. LB PRÉsmENT. Vous voulcz coutinucr la séance?
s DIX ANNÉES DE VIE POLITIQUE.
frappés de ce que je vous dis là. Dans nos pays de montagnes, donner un prétexte au père de famille ignorant, c'est empêcher souvent Tachât du livre nécessaire. Oui, un sou, deux sous, trois sous de plus à donner, c'est toute une affaire pour un père de famille, pauvre, îgnorant et avare, qui ne comprend pas l'importance du savoir, qui ne comprend pas que le livre qu'il doit acheter ouvre l'âme* et donne la vie à son enfant; cela est certain, et je ne comprends pas que vous ne soyez pas tous du même avis que moi. (Parlez ! parlez !)
Sachez-le bien, je le dis bien haut, je ne fais pas de distinction entre les écoles ; je parle aussi bien pour les écoles congréganistes que pour les écoles laïques. Je me souviens de cette parole du plus grand orateur anglais, de Burke, qui disait que pour être un libéral, il fallait défendre d'abord la liberté des autres. (Très bieni très bien 1 — Applaudissements.)
Eh bien, je défends la liberté des autres et, — je vous le dis aussi bien pour les écoles congréganistes que pour les écoles laïques, — une augmentation même de dix centimes dans le prix des livres est contraire au développement de l'instruction.
On nous parle de l'Angleterre I...
Il n'y a pas de comparaison possible entre l'Angleterre et nous. Qui ne sait le nombre et la richesse des associations qui protègent Finstruction publique en Angleterre? Qui ne connaît les écoles du dimanche? Qui ignofe que les diverses sectes qui constituent la vie religieuse en Angleterre luttent d'émulation pour arracher à l'ignorance les enfants pauvres et pour leur donner libéralement tous les livres d'éducation dont ils peuvent avoir besoin ? Aussi, quand il a fallu imposer le papier en Angleterre, les classes aristo-
cratiques supportèrent seules Timpôt, en ce sens^ qu'elles continuèrent plus que jamais à venir en aide aux écoles.
Certes, je ne veux pas discuter les chiffres que^ nous donnait Thonorable rapporteur, il n'y a qu'un instant ; peu m'importent ces chiffres ! (Ah I ah !)
J'affirme que ce sont les classes riches qui ont soutenu les écoles en Angleterre, que ce sont les associations qui supportaient l'augmentation que subissait le prix des livres par suite de la taxe sur le papier.
M. Raoul Duyal. C'est vrai I c'est vrai I
M. Bardoux. Avons-nous, en France, ces associations qui nous permettraient, comme en Angleterre, de couvrir, au profit du pauvre, l'augmentation du prix des livres résultant de l'impôt?
Où est l'initiative privée ? Nous payons à peine nos maîtres et nos maîtresses d'école. Notre ministère de l'instruction publique est le moins rente des ministères : il ne vit que de miettes, de bribes et de rognures.
M. Lefébure. Oui! ouil C'est vrail Très bien, très bien!
M. Bardoux. Il semble qu'on se soit habitué au spectacle de l'ignorance. (Approbation sur plusieurs bancs.)
Il est donc certain qu'il n'y a pas de comparaison à établir entre la France et l'Angleterre. (Assentiment sur les mêmes bancs.)
Quand nous ne nous ferons plus d'illusion sur Finfériorité de l'instruction en France, comparée aux autres nations, quand nous serons convaincus que le danger pour nous est de laisser une grande partie de la population végéter dans la nuit... (Rumeurs sur divers bans. — Approbations sur d'autres), je suis
certain que nous repousserons l'impôt sur le papier à imprimer.
Quelques mots encore : j'ai hâte de ne pas abuser, messieurs, de votre bienveillante attention.
M. Ernest Picard. Et la contrefaçon belge ?
M. Bardoux. Je Toubliais. Oui, si nous augmentons le prix de nos livres, nous aurons à lutter contre la contrefaçon belge.
Elle nous inondera de ses mauvais produits en ce genre, comme elle nous a déjà inondés de ses éditions compactes, fautives et insuffisantes. Nous ne retrouverons plus la pureté de nos textes classiques.
Réfléchissez-y, messieurs : qu'est-ce qu'un impôt qui ne produira que deux millions et que vous pouvez toujours remplacer, quand il s'agit de nous relever et de nous instruire? Il y va de la grandeur de notre pays*.. (Mouvements divers), de sa prospérité matérielle et morale, et, bien plus, il y va de l'ordre, que j'aime et que je défends autant que vous. Oui, tant que la majeure partie de la population vivra dans les ténèbres intellectuelles, les sophismes, les erreurs, les chimères auront chance de se faire entendre et écouter. Lorsque j'entendais, l'autre jour, mon éloquent ami M. Laboulaye vous demander, pour détruire le vice et l'ivrognerie, l'augmentation de l'impôt sur l'alcool, je pensais qu'il y avait un moyen bien plus efficace, bien plus sûr et bien plus moral de faire disparaître ce vice-là: c'est l'instruction et l'éducation. (Très bien ! très bien !) Vous n'en avez pas d'autre.
Je vous demande donc à vous tous, qui avez, comme moi, le respect profond de l'âme humaine et une pitié non moins grande pour les ignorants
DIX ANNÉES DE VIE POLITIQUE. if
(Sensation), je vous demande de toutes les forces de mes convictions de voter l'amendement que mon honorable collègue et ami, M. Gharton et moi, nous vous proposons. (Très bien ! très bien I — Applaudissements à gauche.)
DISCOURS