‹ Dix ans au Canada de 1840 à 1850Chapitre 37 sur 60 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

Résultat do la sossiun de 1844-45. — Lettre de lord Metcalfe sur la situation. — Question de la double majorité. — Incendies à Québec. — Dépêche de lord Stanley. — Opinion du Pilot sur la question de la double majorité. — Retour de L.-J. Papineau.

Le résultat de la session fut plus satisfaisant pour l’opposition que pour le ministère. Durant ces quatre mois de délibérations législatives, rien n’avait été fait ni dit qui pût laisser soupçonner que le nouveau ministère eût l’intention d’agir en contravention aux résolutions de 1841. Au contraire, chaque fois que l’occasion s’en était présentée, les principaux ministres n’avaient pas manqué de proclamer leur adhésion aux principes du gouvernement responsable.

Un incident survenu dans le cours de la session créa un certain émoi dans la chambre. M. Evans, éditeur du Journal d’ Agriculture, avait demandé de l’aide pour la publication de son recueil. Lord Metcalfe lui avait fait répondre favorablement par son secrétaire, M. Higginson. Mais l’affaire étant venue devant le conseil exécutif, celui-ci décida à l’encontre de la requête. M. Evans

«rut alors devoir s’adresser à l’Assemblée législative, et produisit

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la lettre de lord Metcalfe, dont il avait reçu permission de faire usage. Mais l’attitude prise dans cette occasion parles principaux ministres, lit voir qu’ils n’avaient, pas plus que leurs prédécesseurs, l’intention d’en passer, dans les questions de cette nature, par la volonté du gouverneur ; et l’opposition s’en réjouit. D’un autre côté, M. Yiger, qui se trouvait forcément en dehors du parlement, cherchait toujours à se faire nommer député. Le fait était connu et suffisait pour satisfaire les amis du gouvernement responsable, qui voyaient dans ces démarches une reconnaissance de ce qu’ils considéraient être un principe de la constitution.

Lord Metcalfe n’avait pas les mêmes motifs de se féliciter. En parlant de cette session, son biographe avoue en toute sincérité que le gouverneur “ ne pouvait se dissimuler la faiblesse de son ministère — qui était continuellement exposé à quelque défaite,, et qui ne se maintenait qu’au moyen de ruses et d’expédients, ou de ce qu’on appelle tactique, ce que lui, lord Metcalfe, abhorrait profondément. ” Il confesse encore que lorsque lord Metcalfe en vint à considérer ce qui avait été fait pendant ces quatre mois de session, “ il ne put se cacher que sa position était loin d’être sûre, qu’il pourrait bien être exposé à de nouveaux embarras, etc.... Son ministère, ajoute-t-il, était composé d’hommes respectables ; mais qui manquaient d’influence, et peut-être, dans certaines occasions, d’énergie. Le Conseil n’était pas complet, et il n’était pas uni. Une grave divergence d’opinion au sujet de la discipline religieuse de l’université du collège Royal ( King’s College ) menaçait de renverser le nouveau ministère, en le mettant en minorité dans la Chambre.... et le bill présenté par le gouvernement fut abandonné, parce qu’il aurait été rejeté.... Le ministère, au lieu d’acquérir des forces, devenait de plus en plus faible ; et celui qui en était considéré comme le membre le plus influent assurait au gouverneur général que le cabinet ne pourrait pas résister, si l’on n’infusait dans son sein quelque nouvelle vigueur.... Les ministres manquaient de poids et d’influence, et par conséquent es partisans du gouvernement manquaient d’union et d’entente.

Il était douteux que ces derniers pussent rester unis durant une autre session. ” Lord Metcalfe, dans une dépêche confidentielle au secrétaire colonial, presque aussitôt après la session, le 4 avril 1845, exposait toutes les difficultés qu’il rencontrait, et les découragements qui l’obsédaient. “ Le système de gouvernement établi dans cette province sous l’administration de lord Sydenham a rendu fort difficile la tâche de choisir les hommes qui doivent remplir les plus hautes charges de la colonie, c’est-à-dire les membres du conseil exécutif, au gré des représentants du peuple. L’aptitude même la plus parfaite ne suffit pas, et doit le céder à d’autres considérations. La personne choisie doit avoir les mêmes opinions politiques que ses collègues ; elle doit être membre de l’une des chambres législatives, et elle doit, naturellement, appartenir au parti en majorité dans l’Assemblée. Il n’est pas facile de surmonter les obstacles apportés par ces diverses exigences.... Durant neuf mois de l’année dernière, j’ai travaillé en vain à former mon Conseil, et j’en suis encore, à l’heure qu’il est, à pêcher en eau trouble pour un inspecteur et un solliciteur généraux pour le Bas- Canada. Le premier doit être membre de l’Assemblée, puisqu’il est supposé y être ce qu’est le chancelier de l’échiquier dans la chambre des Communes ; il doit aussi appartenir au parti qui appuie le* gouvernement, et pouvoir marcher avec ses collègues du Conseil ; il faut, de plus, qu’il soit député du Haut-Canada, puisqu’il y a maintenant dans le conseil exécutif deux représentants du Bas-Canada contre un du Haut. S’il est actuellement membre de la Chambre, il faudra qu’il se présente à ses électeurs pour être élu de nouveau, et son élection rencontrera infailliblement de l’opposition ; s’il n’est pas député, il faudra qu’il réussisse à engager quelque député à lui résigner son siège, et qu’il se jette ensuite dans une lutte électorale. Quel est l’individu en qui toutes ces conditions se trouveront réunies, et qui consentira en même temps à accepter cette charge, avec tous ses ennuis et ses incertitudes ? Je n’en vois point, ni mes conseillers non plus. Quant à la charge de solliciteur général pour

le Bas-Canada, Votre Seigneurie sait déjà que mon désir était qu’elle fût remplie par un Canadien-français, mais ce fontionnaire doit aussi être membre de l’Assemblée législative; et il n’est guère possible de trouver un Canadien-français capable de remplir cette cherge, qui se hasardât à se séparer du parti français, et qui pût être élu dans une division du Bas-Canada. C’est ce qui fait que cette charge est restée A'acante depuis la résignation du dernier ministère. En supposant que je renonce à nommer un Canadien-français, et que je lui substitue un avocat d’origine anglaise, il est encore douteux qu’il puisse être élu membre de l’Assemblée législative.

“ Cette difficulté qu’il y a à remplir ces charges, et par conséquent à faire fonctionner le gouvernement avec succès, vient, je crois, de la modification apportée dans le conseil exécutif sous l’administration de lord Sydenham. Que cette difficulté ait été sagement substituée à des difficultés plus périlleuses, ou créée spontanément sans raison suffisante, c’est ce que je ne discuterai pas pour le moment, et ce qui serait d’autant plus inutile, que je ne vois pas de possibilité d’abolir la suprématie pratique conférée par cet arrangement au corps représentatif, ni de faire disparaître les embarras qui en résultent dans l’administration des affaires. En donnant effet au système ainsi introduit, les politiques de la province ont adopté ces défauts comme s’ils eussent été des vertus, et, se faisant esclaves de principes exagérés aux conséquences dangereuses, ont perdu de vue ce qui constitue l’essence du gouvernement responsable.

“ S’il m’eût été possible de dire que le conseil exécutif était solidement établi et sûr de commander une majorité de la Législature durant les prochaines sessions, j’aurais probablement déjà sollicité la permission de me retirer ; car, bien que ma santé en général ne soit pas changée, le mal dont je souffre au visage, et qui a déjoué jusqu’à présent la science des plus habiles médecins, et m’a déjà privé de l’usage d’un œil, menace de faire de nouveaux ravages, et me fait désirer ma retraite; mais je ne serais jamais

content de moi-môme, si je laissais à mon successeur un gouvernement entoure de difficultés, tant que j’aurai quelque espoir en demeurant à mon poste, de rendre service à Sa Majesté ou d’accroître le bien-être de cette colonie....”

On voit que lord Metcalfe, en déplorant les difficultés qu’il rencontre, ne paraît jamais songer à la cause principale de ces difficultés, c’est-à-dire à la position d’antagonisme qu’il avait prise vis-à-vis des représentants de la majorité réelle de la population, ce qui l’obligeait de se reposer sur un parti trop faible, comme il l’avoue lui-même, pour conduire avec succès les affaires du pays.

Une autre lettre confidentielle que lord Metcalfe écrivait quelque temps après, le 13 mai 1845, nous a paru si intéressante que nous ne pouvons résister au désir de la traduire en entier, quoiqu’elle contienne beaucoup de choses déjà connues du lecteur. Ces lettres de lord Metcalfe, ayant paru à une époque où elles ne pouvaient plus, pour ainsi dire, servir qu’à l’histoire, n’ont, croyons-nous, jamais été traduites en français, et ne sont pas suffisamment connues. Outre qu’elles peignent l’état politique du pays à l’époque où elles furent écrites, elles contiennent des faits, des aveux qui peuvent souvent épargner de longues recherches à ceux qui tiennent à la vérité historique. Cette lettre est adressée à lord Stanley.

“ Milord, — Je me propose dans cette dépêche de soumettre à Votre Seigneurie mes opinions sur les divers partis politiques qui existent dans la province, d’après le jugement que j’ai pu m’en former.

“ Le premier dont je parlerai est celui qu’on peut appeler le parti Canadien-français, qui se compose, dans la Législature, de la plupart des députés d’origine française, et en dehors de la Législature, de la masse du peuple canadien-français. Ce parti, considérant que l’union fait la force, se tient uni étroitement dans le but de conquérir le pouvoir. Son principal, sinon son seul objet, est la prédominance de la race française dans le Bas-Canada.

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Tout individu de cette race, qui agit comme il l’entend et se sépare de son parti est en quelque sorte regardé comme un apostat. Tant d’honnêtes gens ont été victimes de cette intolérance qu’un très poetit nombre osent maintenant se montrer indépendants, et le parti reste uni, autant à' cause de ce système de terreur que par inclination. Beaucoup de gens prétendent que cet état de choses, parmi les Canadiens-français, est dû à de fausses représentations ; mais les fausses représentations qui produisent un si grave effet, doivent, je le crains, être puissamment aidées par une disposition déjà existante. Ce parti a été fréquemment en opposition avec le gouvernement de Sa Majesté, et il l’est actuellement, quoique les événements des deux ou trois dernières années, eussent dû naturellement produire un résultat différent, si cette population eût nourri les sentiments amis qu’on avait droit d’en attendre. Dans cet intervalle, les Canadiens-français ont vu leurs compatriotes former partie du conseil exécutif, et mis, en ce qui regarde les charges et les émoluments, sur le même pied que les autres sujets de Sa Majesté. Ils ont vu la capitale transférée d’une ville du Haut-Canada dans une ville bas-canadienne. Ils ont vu tous ceux de leurs compatriotes qui avaient été transportés aux colonies pénales, graciés et rendus à leur patrie. Mais tous ces actes de conciliation et de justice, de clémence et de pardon, semblent n’avoir eu aucun effet ; et si chez eux la malignité et la désaffection ont été imperceptiblement mitigées, de manière à produire l’ordre et la tranquillité, on ne peut dire qu’il en soit résulté encore ni attachement ni bon vouloir. Ce parti est sous la direction de M. Lafontaine ; et, après lui, M. Morin est le plus actif et le plus remarquable de ses champions.

“ Comme MM. Lafontaine et Morin étaient membres du conseil exécutif en 1842 et 1843, et formaient partie de ceux qui donnèrent leur démission en novembre 1843, leur opposition et celle de leurs amis est en grande partie dirigée contre le gouverneur personnellement, dont ils cherchèrent d’abord à faire un instru-

ment de parti, et qu’ils voulurent plus tard, n’ayant pu réussir dans leur tentative, réduire par la force, au moyen d’un vote de l’ Assemblée législative. Ayant encore échoué dans cette nouvelle tentative, ils ont eu recours à de fausses représentations et à des calomnies pour lui nuire dans l’opinion publique. Ils se reposent donc, pour remonter au pouvoir, sur l’espoir que j’abandonnerai bientôt les rênes du gouvernement. Dès le moment où ils remirent leurs portefeuilles, leurs partisans commencèrent à répandre dans le public le bruit de ma retraite prochaine. Le parti attache tant d’importance à ce que cet événement soit regardé comme certain, que dans leur principal organe français, la Minerve, les mots our next meeting et until tve meet again, qui se trouvent dans mon discours de clôture, sont traduits par votre prochaine session et jusqu’à votre retour. Un autre journal français, l’Aurore, a fait remarquer cette fausse traduction, en exposant dans quel but elle était faite ; mais 1 ’ Aurore est excommuniée, et la Minerve est le seul journal lu par la mass:j des Canadiens-français.

“ Si cette animosité personnelle était justifiable, et qu’il fût possible en la faisant disparaître, d’opérer une réconciliation entre les Canadiens-français et leurs concitoyens d’origine britannique, le remède serait facile ; mais ce remède je le crains bien, serait loin d’avoir l’effet désirable. La moindre concession serait regardée comme une victoire, et ferait espérer un prochain retour au pouvoir ; mais le sentiment envers le gouvernement de Sa Majesté resterait le même ; la domination du parti français serait encore le principal objet de la lutte ; et, dans cette lutte, le plus léger succès augmenterait la difficulté d’une entente, et unirait encore plus étroitement la phalange française.

La devise de ce parti maintenant est : Tout ou rien. Us savent que leurs compatriotes ne sont nullement exclus des plus hautes fonctions sous le gouvernement, et qu’ils ne peuvent redouter aucune mesure préjudiciable â leurs intérêts nationaux; malgré cela, ils sont rangés en colonne serrée contre le gouvernement de

Sa Majesté, et persistent dans leur opposition, avec le seul but de triompher et d’établir une domination française. Il me sembleque je ne dois pas, tant qu’il sera en mon pouvoir de résister, me soumettre à une pareille exigence. C’est ma conviction qu’avec une conduite judicieuse, suivie durant plusieurs années, il sera possible de combattre avec succès et disperser cette phalangehostile. Ce que je recommanderais serait de ne laisser à la race française aucun sujet de plainte ; de traiter tous les Canadiensfrançais comme s’ils étaient bien disposés ; de les mettre sur le même pied que les Anglais en ce qui regarde les emplois, les émoluments et les privilèges, et d’éviter toute exclusion, même chez les adversaires du gouvernement, chaque fois que les. circonstances justifieront le choix; mais d’avoir soin de distinguer et récompenser ceux de la race française qui montreront desdispositions loyales et le désir de soutenir le gouvernement de Sa Majesté, de suis fermement convaincu qu’une conduite comme celle-là aurait l’effet- de faire bientôt apercevoir aux politiqueurs canadiens-francais qu’une opposition opiniâtre au gouvernement de Sa Majesté ne servirait pas leurs propres intérêts. Toutefois, pour suivre cette conduite avec succès, il faudrait que le gouvernement pût procéder sans être forcé d’obéir à cette faction ; eu d’autres termes, que le gouvernement eût une majorité dans la Législature, en dépit de l’opposition du parti français. Pour cette raison je déplorerais amèrement toute scission dans la majorité existante, scission qui, en changeant la majorité en minorité donnerait plus d’importance à ce parti.

“ Ce parti, malgré le zèle et l’union avec lequel il combat, n’aime pas à être en minorité, et il l’aimera de moins en moins. Désappointé de ne pouvoir commander une majorité dans la Législature, grâce à son union avec les mécontents du Haut- Canada, il commence à douter de la sagesse de cette alliance, et l’on dit que quelques-uns de ses membres ont exprimé l’opinion qu’une union avec le parti conservateur du Haut-Canada serait plus naturel. I)e l’autre côté, les deux sections du parti couser-

vateur prévoyant une rupture eutre eux, ont une vague idée qu’il serait peut-être expédient de faire cause commune avec le partifrançais. de ne pense pas que ces projets aboutissent à aucun résultat satisfaisant, mais si je voyais la probabilité qu’une combinaison de ce genre pût s’effectuer honorablement, et de manière k établir un gouvernement fort, exempt de tout venin anti-britannique, je serais disposé à encourager l’essai.

“ En parlant des sentiments et de la conduite des Canadiensfrançais, je ne dois pas oublier ceux de leurs prêtres, le clergé catholique romain d’origine française. Comme ils jouissent sans aucune restriction de tous les droits et privilèges qui peuvent être conférés à un corps ecclésiastique sous la protection de l’empire britannique, il ne serait pas déraisonnable de supposer que leur influence dût être exercéee en faveur du gouvernement de Sa Majesté ; et comme l’influence du clergé catholique romain sur ses ouailles est généralement considérée très grande, on pourrait en conclure qu’elle devrait produire un effet salutaire. J’ai observé attentivement et avec anxiété la conduite des prêtres. J’ai appris que, dans certaines occasions, ils donnaient leur appui au gouvernement de Sa Majesté ; dans d’autres, c’était le contraire. Mais, en général j’ai pu constater qu’ils se sont abstenus de prendre part ouvertement à la dernière lutte politique. D’après tout ce que j’ai pu apprendre, je suis enclin à croire que l’influence du clergé n’est pas très forte parmi les •Canadiens-français, et que l’avocat, le notaire et le médecin, disposés presque toujours à être démagogues en politique, et presque tous hostiles au gouvernement britannique, sont ceux qui exercent le plus d’influence. Quel que soit le poids du clergé, lorsqu’il agit de concert avec ces démagogues, il deviendrait, je le crains bien, à peu près nul s’i’ pesait en sens contraire. Il y a aussi raison de craindre que la masse des prêtres ne soient imbus du même esprit que le peuple, et que, tout en sachant qu’ils ne gagneraient probablement rien à un changement qui leur ferait perdre la protection du gouvernement de Sa Majesté, leur loyauté n’est pas assez ardente pour les

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porter à faire de puissants efforts dans les occasions où leurs intérêts particuliers ne sont pas en danger. Je ne puis donc pas dire que j’attends beaucoup de bien de l’influencé du clergé catholique romain, quoique j’aie rencontré parmi les membres de ce corps des hommes infiniment respectables, sur la loyauté et les bons sentiments desquels je me reposerais en toute confiance.

“ Avant de prendre congé du parti français, je crois à propos d’ajouter qu’on me rapporte qu’il s’opère une réaction dans les opinions de cette partie de la population, comme si elle commençait à comprendre que son opposition au gouvernement est injuste et sans fondement, et comme si elle était fatiguée des chefs qui persistent à la pousser malgré elle dans cette direction. Je ne saurais pourtant ajouter foi à ces rumeurs, tant que je n’aurai pas de preuve qu’elles sont fondées. Ce qui est plus certain, et ce qui peut être une cause de joie et cl’espérance pour l’avenir, c’est que dans quelques-uns des districts ruraux où les Canadiens-français se trouvent mêlés à des habitants d’origine anglaise, l’harmonie tend à s’accroître de jour en jour, et les sentiments des Canadiens-français y deviennent plus favorables au gouvernement anglais, beaucoup plus que dans les districts où la population est toute canadienne-française, et où elle est exposée aux fausses représentations de ces démagogues qui lui soufflent la haine du gouvernement et de la race britannique.

“ Il y a, parmi les représentants du Bas-Canada dans l’Assemblée législative, trois ou quatre députés d’origine anglaise qui sont Adus dans des divisions franco-canadiennes, et qui votent constamment avec le parti français. Il m’est impossible de saisir le motif de leur conduite, autrement que par la supposition qu’ils n’agissent ainsi que dans des vues d’intérêt personnel.

“ L’opposition haut-canadienne dans l’Assemblée législative se compose d’un petit nombre de députés qui reconnaissent M. Baldwin pour chef. Ce parti, quoique peu nombreux dans la Législature, a des aueptes importants dans presque toutes les divisions électorales du Haut-Canada, et quoique, à la dernière

élection, il ait été le plus souvent en minorité, il a fréquemment rendu la lutte inquiétante pour le candidat lieureux. Il y a des hommes de toutes les sortes dans ce parti, et beaucoup d’entre eux sont probablement loyaux et honnêtes, mais il est certain que tous les mécontents de la Province appartiennent à ce parti. La plupart détestent le gouverneur.

“ Quelques-uns des représentants du Haut-Canada, qui ont jusqu’ici appartenu au parti réformiste, s’imaginent qu’ils ne peuvent joindre ouvertement le parti conservateur, qui compose la majorité de l’Assemblée législative, sans s’attirer de la part de leur parti le titre de déserteur, et nuire à leur influence auprès d’un grand nombre de leurs électeurs. On ne peut donc pas les compter comme de sûrs appuis du gouvernement ; mais ils n’obéissent pas aveuglément à M. Baldwin, et l’on peut les trouver, suivant les circonstances, de l’un ou de l’autre côté de la Chambre. Ces députés, autant que j’en puis juger, n’ont aucune haine contre le gouverneur personnellement.

“ Les partisans du gouvernement, qui forment une majorité de l’Assemblée législative se composent du parti conservateur du Haut-Canada et du parti anglais du Bas-Canada, et de deux ou trois députés canadiens-français. Ce parti est assez fort, avec l’appui qu’il peut attendre de temps à autre de quelques députés indépendants, pour constituer une majorité permanente dans la Chambre, s’il avait constamment cet objet en vue, et s’il évitait toute cause futile de dissension ; mais je crains bien, d’après ce qui s’est passé jusqu’à présent, qu’on ne puisse compter sur autant de prudence de sa part, et qu’il n’y ait déjà parmi eux des germes de division et de faiblesse, par suite du différend qui s’est élevé sur la question de l’université, par suite aussi des mécontentements individuels, et en conséquence du manque de popularité des membres du conseil exécutif. Il est remarquable qu’aucun des conseillers exécutifs,' quoiqu’ils soient tous estimables et respectables, n’exerce une grande influence sur le parti qui soutient le gouvernement. M. Draper est universellement

reconnu comme le plus grand talent des deux branches de 1a Législature, et sa présence dans l’Assemblée législative a été considérée comme si importante qu’il a résigné son siège dans la Chambre haute, sacrifiant ses propres goûts, et ses sentiments pour pouvoir prendre la direction de l’Assemblée. Malgré cela, il n’est populaire ni parmi les partisans du gouvernement ni parmi les autres, et je ne crois pas que, strictement parlant, on puisse affirmer qu’il ait un seul adhérent. On peut dire la même chose de tous les autres membres du conseil exécutif; et quoique j’aie tout lieu d’être content d’eux, et que je ne puisse espérer eu trouver d’autres qui servent mieux le gouvernement de Sa Majesté, je ne puis dire cependant qu’aucun d’eux individuellement nous ait apporté beaucoup de force. Les appuis du gouvernement sont ceux qui désirent maintenir la suprématie de Sa Majesté dans cette province, et qui en conséquence s’opposent à ceux qui travaillent à le réduire au néant, aussi bien qu’à ceux qui nourrissent des sentiments anti-britanniques. Ainsi, quand eut lieu la rupture entre le gouverneur et le dernier conseil exécutif, le parti conservateur se rallia autour du gouverneur, tant par esprit de loyauté envers Sa Majesté que par haine pour ses adversaires ; et durant l’élection qui suivit, les candidats rivaux se présentaient soit avec ce qu’ils appelaient le ticket du gouverneur, soit comme les partisans des anciens ministres. Plusieurs représentants de la majorité sont par conséquent attachés au gouvernement de Sa Majesté, sans professer une confiance implicite dans aucun des membres du conseil exécutif. Une partie considérable de la majorité n’était pas représentée dans ce Conseil, avant la nomination de M. Robinson ; et depuis sa résignation, le même désavantage existe ; et l’on no saurait y remédier pour le moment, par suite de la difficulté de lui trouver un successeur dans cette section, après le différend suscité par la question de l’université, et aussi pour d’autres causes qui tiennent à ce qu’on appelle le gouvernement responsable, et qui rendent fort embarrassant le choix des principaux fonctionnaires de la colonie.

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“ La perspective d’une division parmi les partisans du gouvernement à la prochaine session des Chambres produit naturellement beaucoup d’anxiété, et donne lieu à différents projets. Mon opinion, à moi, c’est qu’il faudrait employer tous les moyens légitimes pour conserver la majorité existante, et convaincre par là les adversaires du gouvernement qu’une opposition factieuse, dans le seul but de renverser le ministère sans s’occuper de la législation, ne saurait réussir. S’il était possible de produire cette conviction, je suis certain que le parti français actuel ne serait pas longtemps sans se dissoudre. D’un autre côté, quelques membres de mon Conseil, ne pouvant plus compter sur l’appui d’un certain nombre de ceux qui formaient la majorité pendant la dernière session, ne croient pas possible d’obtenir aucune assistance, excepté de l’opposition actuelle, et spécialement du parti français, — projet que je crois impraticable, en autant, au moins, qu’il pourrait assurer une majorité. Le parti français paraît admettre que le Haut-Canada devrait être gouverné par la majorité du Haut-Canada, mais prétendent en même temps que les Canadiensfrançais devraient gouverner dans le Bas-Canada, ce qui aurait l’effet d’y noyer complètement le parti anglais, d’établir la domination française, auquel il vise sans cesse. A ces conditions le parti français s’unirait volontiers, je crois, au parti conserveteur du Haut-Canada, mais de 'pareilles conditions sont, à mon avis, inadmissibles, et la combinaison, par conséquent, impraticable. Il serait peut- être possible d’engager quelques députés du parti français à joindre l’administration, mais ils ne lui apporteraient que leur appui individuel ; malgré cela cependant, des conversions comme celles-là sont désirables en ce qu’elles tendent à briser un parti dont l’objet et les motifs sont également répréhensibles.

“ En parlant des partis dans cette province, je ne dois pas oublier le corps des Irlandais catholiques romains, dont le nombre s’accroît chaque année par l’immigration, et qui se range généralement du côté des mécontents. Autrefois le parti anglais du

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Bas-Canada comptait les Irlandais dans ses rangs, et obtenait par conséquent dans les élections plus de succès qu’il n’en obtiendra probablement à l'avenir. Maintenant, les Irlandais catholiques romains du Bas-Canada -sont ligués avec les Canadiens-français, et c’est à la violence déployée par eux que l’élection d’un député pour l’Assemblée législative, à Montréal, en avril 1844, a été rempoitée par l’opposition. - Les Irlandais catholiques romains composent la grande majorité des émigrants du Itoyaume-lfni, et par conséquent, suivant toutes les apparences, le parti des mécontents dans ia Province augmentera beaucoup plus rapidement que celui de la classe loyale, ce qui pourra par la suite amener des effets désastreux. Si donc le gouvernement de Sa Majesté exerce quelque contrôle sur le choix des émigrants, je recommanderais instamment que les émigrants envoyés au Canada fussent principalement des Anglais ou des Irlandais protestants, et que les catholiques romains fussent envoyés de préférence dans d’autres colonies où ne se trouveront pas des partis désaffectionnés prêts à s’emparer des nouveaux venus pour les enrôler sous leurs bannières. Je ne crois pas que les Irlandais catholiques romains aient élu par leurs votes un seul des représentants de l’Assemblée législative ; ce n’est pas dans les hautes classes que se trouvent les mécontents parmi eux ; ceux de cette classe sont, autant que j’en puis juger, très bien disposés. IJn des membres du conseil exécutif, et l’un des plus fervents et desypLus énergiques partisans du gouvernement sont Irlandais catholiques, romains ; mais il n’y a qu’un très petit nombre de leurs compatriotes coreligionnaires des basses classes, qui marchent avec eux. Quant au clergé irlandais catholique, je puis en dire à peu près ce que j’ai dit du clergé canadien- français. On m’en représente quelques-uns comme bien disposés, mais dans ce cas, leur influence sur leur troupeau paraît être insignifiante. Je devrais peutêtre dire un mot des Ecossais de la Province. Ils paraissent plus divisés que les autres, et en politique il s’en trouve des deux côtés. Ene des divisions les plus considérables et les plus désaf-

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fectionnées du Haut-Canada est peuplée en grande partie d’Ecossais; et, s’il s’agissait d’augmenter la population en vue d’assurer la domination britannique et un attachement inviolable au gouvernement de Sa Majesté, je recommanderais les Anglais ou les Irlandais protestants, de préférence aux Ecossais, sur lesquels ou peut généralement moins se reposer. Cette remarque toutefois ne s’applique pas aux classes élevées, où les Ecossais sont pour la plupart d’une loyauté à toute épreuve.

“ Comme cette dépêche a rapport principalement aux partis, je ne dois pas oublier de dire que toute la colonie pourrait parfois être regardée comme un vaste parti opposé au gouvernement de Sa Majesté. S’il surgit quelque question, comme, par exemple, celle de la liste civile, où les intérêts de la mère patrie et ceux de la colonie peuvent sembler opposés, la grande masse du peuple de la colonie s’enrôlera contre la mère patrie. Il existe par conséquent ici un grand zèle à protéger les intérêts exclusivement coloniaux, tandis qu’il en existe à peine dans les questions où la colonie, quoique directement concernée, est considérée comme partie de l’empire britannique. Cet esprit s’est révélé dans les obstacles qu’on a apportés à l’adoption d’un bon bill de milice par la Législature, dans le refus cl’exempter des droits de douane les approvisionnements destinés aux forces de Sa Majesté, dans les délais qu’on a mis à payer les sommes dues au gouvernement de Sa Majesté pour certaines avances pécuniaires faites pour le service de la colonie, et dans les efforts incessants pour faire peser sur le trésor impérial les fardeaux dont la Province n’aime pas à se charger. Cet esprit se manifeste chaque fois que l’occasion s’en présente ; et il n’existe pas chez un parti en particulier, mais chez tous. Il est aggravé par l’établissement de cette forme de gouvernement qui rend les serviteurs exécutifs de la Couronne beaucoup plus dépendants de l’Assemblée législative que de l’autorité qui les nomme ; et il faudrait une vigilance extrême de la part du représentant de Sa Majesté pour sauvegarder les droits de la Couronne, car aucun des fonctionnaires*provinciaux, à l’ex-

ception du secrétaire civil, n’y apportera toute l’attention qu’ils méritent. Les hautes charges sous le gouvernement sont si peu avantageuses, et leur existence est si précaire que les fonctionnaires ne sauraient contracter un attachement bien fort pour le service du gouvernement de Sa Majesté ; et comme on ne peut songer à changer matériellement le système d’administration maintenant établi, le seul moyen que je voie de diminuer ce contrôle exclusif de l’Assemblée législative serait de créer une nouvelle source d’ambition, en conférant des honneurs personnels à ceux qui méritent bien du gouvernement de Sa Majesté ; et même je serais loin d’affirmer que ce remède, bien qu’il puisse être probablement avantageux, aurait toute l’efficacité nécessaire.

“ Le système d’administration appelé gouvernement responsable ayant été l’objet d’une lutte vigoureuse faite par le parti qui voulait l’établir en montant au pouvoir, fut pendant quelque temps battu en brèche par le parti qui avait été déplacé ; mais ce système ayant été adopté et suivi par les représentants locaux de Sa Majesté, et sanctionné ou permis par le gouvernement de Sa Majesté, il est maintenant universellement reçu, et les divers partis s’efforcent à l’envi l’un de l’autre de le mettre en pratique en l’interprétant chacun à sa manière, mais en établissant dans tous les cas la suprématie de l’Assemblée législative. Tant que la majorité de ce corps se composera de députés sur rattachement et la loyauté desquels on pourra se reposer, il y aura cordialité et même sous plusieurs rapports sympathie entre le chef du gouvernement et les fonctionnaires qui l’assistent dans l’administration locale ; mais lorsque, ainsi qu’il arrivera sans doute quelquefois, la majorité de cette assemblée marchera à la suite de chefs qui, par leurs principes ou leur manque de principes, ne seront pas dignes de confiance, il faudra que ces hommes soient admis au service de Sa Majesté, et élevés à de hautes fonctions, ou que le gouverneur en vienne à une collision avec 1 Assemblée législative. Si les différends entre les partis ne regardaient que des affaires locales n’intéressant pas particulière-

ruent la mère patrie, le mode le plus facile pour le gouverneur d’administrer les affaires publiques serait de se tenir en dehors de tous les partis et de recevoir dans son Conseil les chefs de la majorité, à quelque groupe qu’ils appartinssent ; mais cette indifférence n’est guère 'possible pour un gouverneur ■ qui a du sang anglais dans les veines, lorsqu’il voit d’un côté presque tous ceux qui ont des sentiments britanniques, et de l’autre ceux qui nourrissent des sentiments contraires. Cette différence devra constituer une difficulté permanente dans l’administration du gouvernement d’après ce système qui de fait confère les hautes fonctions exécutives à la majorité de l’Assemblée législative.

“ On verra, d’après ce que j’ai déjà dit, que les deux partis que je regarde comme mal disposés, dans le Haut et le Bas-Canada, ont beaucoup d’animosité contre moi ; et, s’il devenait jamais nécessaire d’admettre encore ces partis au pouvoir, ou d’en venir à une collision avec l’Assemblée législative, il pourrait se faire alors que ma présence ici serait plus nuisible qu’utile, car il me serait impossible d’accorder la moindre confiance aux chefs de ces partis. Si une nécessité pareille arrivait de mon temps, elle me causerait un embarras beaucoup plus sérieux qu’aucun de ceux qui m’ont assiégé jusqu’ici. Je me flatte de pouvoir, dans ce cas, faire ce que me prescrira mon devoir, mais je ne puis croire qu’il me soit jamais possible de travailler, avec satisfaction pour moi-même, de concert avec des hommes connue ceux dont il s’agit. Pareille difficulté n’est pas impossible, si une partie de la majorité actuelle fait défaut ou ne comprend pas la nécessité de rester unie. C’est dans la vue de détourner une semblable calamité que je voudrais continuer à demeurer à mon poste pour le moment, un changement de gouverneur pouvant aisément amener le résultat que je redoute, et qu’il sera de mon devoir de conjurer aussi longtemps que je pourrai le faire avec succès.

“ Il est bien déplorable — et cette réflexion doit s’être présentée souvent à l’esprit de Votre. Seigneurie en lisant plusieurs de nies

dépêches — que le gouverneur soit obligé de tant s’occuper, non des moyens d’administrer le gouvernement pour le plus grand bien de la colonie, mais des moyens de l’administrer sans en venir à une collision avec la Législature, à cause des graves inconvénients qui ne pourraient manquer d’en résulter. Cela toutefois est la conséquence inévitable du système d’administration qui a été adopté, et qui ne peut guère être modifié, à moins qu’on ne se convainque par expérience qu’il est impossible de le maintenir. Si la branche exécutive du gouvernement était indépendante de la branche législative, il serait facile de mettre en pratique tous les principes essentiels du gouvernement responsable, en ayant constamment égard aux droits et aux sentiments du peuple et de l’Assemblée législative, sans créer ces embarras qui surgissent exclusivement de la dépendance où sont les officiers exécutifs du corps des représentants — système de gouvernement qui peut bien convenir à un Etat indépendant ou à un pays possédant dans son sein un souverain et une puissante aristocratie, et où ce système s’est développé graduellement, mais qui ne me paraît pas adapté à une colonie ni à aucun pays qui n’est pas dans les conditions que je viens de dire, et où il n’y a pas eu ce progrès graduel tendant à aplanir les difficultés qui autrement ne peuvent manquer de surgir de la confusion des pouvoirs législatif et exécutif, et de l’incompatibilité entre la pratique et la théorie de la constitution. ”

Cette dépêche confidentielle de lord Metcalfe serait à elle seule une preuve suffisante de la profonde répugnance que lui inspirait “ ce système de gouvernement appelé gouvernement responsable.” Il y revient à chaque ligne, comme s’il espérait convaincre le ministre des colonies qu’une telle forme de gouvernement ne convenait pas à la Province. On sent qu’il avait eu quelque espoir que son nouveau cabinet adopterait plus volontiers ses vues, mais qu’il est amèrement désappointé de le voir reconnaître avec tant de soumission la suprématie de l’Assemblée législative. Alors’il répand sa mauvaise hqmeur sur tout le monde et en par-

ticulier sur le parti canadien-français, qu’il accuse de vouloir dominer dans le Bas-Canada, lorsqu’il est bien connu que ce parti n’a jamais réclamé que justice égale et le maintien de ses i nstitutions. Est-ce que les Canadiens-français, parce qu’ils étaient, depuis quelques années, sur le même pied que leurs concitoyens d’origine britannique, devaient sanctionner, par leur adhésion à la politique de lord Metcalfe, l’interprétation erronée qu’il donnait aux résolutions de 1841 ? Est-ce qu’ils devaient, par reconnaissance, retourner à l’ancienne forme de gouvernement qui leur avait fait tant de mal dans le passé ? Mais ce qu’il y a de plus injuste dans cette dépêche, c’est l’accusation d’indifférence, presque de déloyauté portée contre le clergé canadien, parce qu’il n’a pas, en intervenant dans les élections, aidé lord Metcalfe à renverser un système d’administration qu’il avoue avoir été “ introduit et établi par ses prédécesseurs, et sanctionné ou permis par le gouvernement de Sa Majesté.” Il y avait dans cette accusation une injustice flagrante que la passion politique pouvait seule faire excuser. A force de parler de loyauté, il était presque parvenu à faire perdre de vue la grande question politique du moment, et, comme il l’avoue naïvement, dans les dernières élections, un grand nombre d’électeurs, croyant la Province en danger, votaient “ pour le gouverneur,” sans même avoir confiance dans ses ministres. Une majorité acquise par de tels moyens ne pouvait offrir un appui solide, comme on le reconnut bientôt. On voit par un passage de cette dépêche que ce qu’on appelait le système de la double majorité lui paraissait inadmissible, parce que dans ce cas les Canadiens-français auraient gouverné le Bas-Canada, et y auraient établi leur domination française, perspective effrayante pour lord Metcalfe. Ce qui lui semble le plus désirable, c’est de détacher du parti français autant de membres influents que possible, afin de briser ce parti, dont les idées lui semblent répréhensibles.

Si cette opinion du gouverneur avait été connue è cette époque,

elle aurait coupé court à une longue discussion qui occupa toute la presse française du Bas-Canada.

Pendant la dernière session, les conservateurs du Haut-Canada avaient à plusieurs reprises sollicité secrètement les Canadiensfrançais de se joindre à eux, leur offrant de laisser à leur disposition l’administration des affaires du Bas-Canada. Dès l’année précédente, le Canadien, de Québec, dans une série d’articles sur “ notre position en 1844”, avait cherché à établir que les conservateurs, qui s’étaient opposés si énergiquement à l’union des provinces, étaient des alliés beaucoup plus sûrs et plus naturels poür les Canadiens que les réformistes du Haut-Canada, que dans tous les cas, en faisant admettre le principe que le Bas-Canada devait être gouverné par une majorité bas-canadienne, et le Haut- Canada par une majorité haut-canadienne, les Canadiens-français auraient tout à gagner. Mais cette recommandation qui avait pour objet de séparer les Canadiens-français des réformistes du Haut-Canada, dont plusieurs, et entre autres M. Baldwin, s’étaient montrés jusqu’alors pleins de dévouement pour leur cause, répugnait à leurs sentiments d’honneur. Dans le cours de la session, les Canadiens-français n’eurent pas toujours, il est vrai, raison d’être satisfaits de leurs alliés réformistes : quelques-uns avaient préféré des intérêts de clocher aux avantages d’une alliance avec eux ; mais les chefs s’étaient constamment montrés fidèles, et il eût été injuste de faire retomber sur tout un parti les fautes ou Fégoïsffie de quelques-uns de ses membres. D’ailleurs, n’était-ce pas à ces réformistes que la Province était redevable de l’établissernènt du gouvernement responsable ? N’était-ce pas à eux que Montréal dêvait d’être le siège du gouvernement ? N’avaient- ils pas cherché à détruire ces sociétés secrètes qui avaient fait et qui continuaient à faire tant de mal dans le pays, et que semblaient encourager les conservateurs ? D’ailleurs, le parti réformiste, qui se trouvait en minorité parce que le gouverneur avait fait un appel à la loyauté du Haut-Canada en mettant en doute celle du parti de l’opposition, devait tôt ou tard redevenir majorité,

et dans ce cas, chacune des deux provinces serait, comme auparavant, gouvernée par sa majorité respective. Ensuite il y avait une autre grande difficulté, et le Journal de Québec devinait les sentiments de lord Metcalfe, lorsqu’il disait dans son numéro du 17 avril 1845 : “ Le parti tory aurait dit comme il a dit pendant toute la session : nous choisirons nos hommes et vous choisirez les vôtres; nous gouvernerons le Haut-Canada et vous gouvernerez le Bas, comme vous l’entendrez. Le Haut- Canada eût choisi, le gouverneur général eût accepté ; le Bas-Canada eût choisi, le gouverneur eût -refusé, au risqué de tout briser, la constitution même, dans son entêtement et avec ses idées presque innées de despotisme indu, certain de rencontrer l’impunité de l’autre côté de l’océan, certain même de recevoir des paroles flatteuses d’approbation de la part des ministres et de la majorité de la chambre des Communes.”

La presse en était à discuter cette question, lorsqu’un événement survint qui attira pour quelque temps l’attention publique autre part.

Le 28 mai 1845, un tiers de la ville de Québec devint la proie des flammes.

A onze heures du matin, le feu prit dans le faubourg Sâiüt- Valièr, et se répandit immédiatement dans le faubourg Saint- Boch, bâti presque en entier en bois, de là au faubourg Saint- Jean placé au-dessus du premier, et en peu d’heures atteignit l’extrémité ouest de la basse ville, en consumant les chantiers de bois, les quais, et ce qu’on appelle le quartier du Palais. Poussées par un fort vent, les flammes voltigeaient plutôt qu’elles ne se communiquaient, non d’une maison à une autre, mais d’une rué à l’autre, saisissant plusieurs points éloignés à la fois ; de sorte que ceux qui laissaient leurs maisons en sûreté, pour aller aider, à la distance d’un demi-mille, à arrêter les progrès de l’incendie, étaient soudainement rappelés pour sauver leurs propres demeures. Au moment où le feu éclata, l’atmosphère était brûlante,, et quand

il se développa, le vent devint comme du feu ; on eût dit que tout s’allumait par le simple effet de la température. Le faubourg Saint-Eoch formait un vaste carré, coupé de rues longues et étroites, borné d’un côté par de vastes chantiers de marine, de l’autre par une longue rangée de tanneries. Tout cela, dans un instant, ne forma qu’un immense brasier. En moins d’un quart d’heure, le feu avait été allumé aux quatre coins, comme par une main invisible, et le vent furieux et changeant à chaque instant dévorait les rues entières dans toutes les directions. La grande église catholique, située à l’extrémité du district incendié, finit par devenir la proie des flammes, malgré les efforts surhumains des habitants qui avaient concentré là toutes leurs espérances et y avaient pris refuge. Du côté de la ville, le feu avait gagné le quartier du Palais avec tant de rapidité que les habitants de Saint- Eoch, qui avaient à peine eu le temps d’y transporter leurs mobiliers et le peu qu’ils avaient, ne purent presque rien soustraire aux flammes. Presque tout ce qui y avait été transporté fut brûlé là, avec ce qui appartenait aux familles de l’endroit, qui s’étaient crues d’abord très en sûreté ; et ce vaste quartier, l’un des plus beaux de la basse ville, bâti tout à neuf depuis un incendie qui l’avait consumé dix-huit mois auparavant, fut détruit pour la seconde fois. Dans le même temps, le feu, suivant deux directions différentes à la fois, montait rapidement sur le coteau Sainte- Geneviève, et entamait le faubourg Saint- Jean presque tout bâti en bois, comme ceux de Saint- Yalier et de Saint-Eoch, et de l’autre côté, serpentait sous les murs de la ville, menaçant deux grands dépôts de poudre situés sur les remparts.

L’alarme devint alors indicible dans toute l’étendue de la ville. Beaucoup de citoyens de la haute et de la basse ville crurent prudent d’éloigner leurs familles, et bientôt il devint impossible de se procurer des voitures et des embarcations. Si une pluie très forte ne fût survenue, une scène épouvantable aurait eu lieu dans la haute ville, dont les maisons commençaient à prendre feu.

L’arsenal et l’Hôtel-Dieu, deux longs édifices situés sur le bord du rocher, commençaient déjà à brûler et auraient entraîné la destruction de tout Québec. Toute la population renfermée dans l’enceinte des murs se serait inutilement poussée vers les cinq portes de la ville qui, étroites comme elles étaient, n’auraient donné passage qu’à un très petit nombre de personnes. Malgré la pluie très forte, il fallut des efforts surhumains de la part de la garnison et des citoyens pour empêcher le désastre d’atteindre ces gigantesques proportions.

En moins de six heures, les flammes avaient dévoré plus d’une demi-lieue d’étendue en longueur. Le nombre des maisons et des édifices détruits fut de 1,636, sans compter nombre de constructions qui souffrirent de grands dommages. Le nombre des personnes qui se trouvèrent sans asile fut estimé à quinze ou seize mille. Une centaine de personnes perdirent la vie h

On évalua les pertes à plus de six millions de dollars. Des souscriptions s’organisèrent, et, dès le lendemain de l’incendie quatre mille louis furent recueillis à Québec même pour venir en aide aux besoins les plus pressants. Le gouvernement mit deux mille louis à la disposition du comité de secours.

En l’absence de l’archevêque de Québec, son coadjuteur adressa une circulaire à tous les curés du diocèse, implorant le secours des fidèles et de tous les cœurs charitables. Bientôt après, l’évêque de Montréal suivit son exemple. Toutes les campagnes du Bas- Canada répondirent à ces appels de la manière la plus généreuse. On vit des curés arriver à Québec à la tête de vingt à trente voitures chargées d’effets de toutes sortes, qu’ils allaient mettre à la disposition du comité. Des goélettes arrivèrent des paroisses d’en bas chargées de comestibles et de vêtements. La ville de Montréal se montra dans cette circonstance la digne sœur de Québec. Un comité s’y organisa spontanément, et en peu de jours, les sous-

1 — Tous ces détails sont pris presque mot pour mot dans une lettre adressée par M. Chauveau au Courrier des Mats-Unis.

criptions s’élevèrent à un chiffre considérable h Un comité de correspondance fut nommé, et ce comité fit un appel aux habitants des îles Britanniques et des colonies anglaises de l’ Amérique dp Nord.

Mais la réponse n’avait pas eu le temps de venir, 'qu’une calamité presque aussi affreuse était encore venue fondre sur Québec. Dans la nuit du 28 juin — juste un mois après ce triste événement — presque toute la partie du faubourg Saint-Jean qu’avait épargnée le premier incendie et une grande partie du faubourg Saint- Louis furent réduites en cendres. Comme dans l’incendie du 28 mai, le feu activé par un fort vent d’est, après avoir pris origine dans la rue d’ Aiguillon, près des murailles de la ville, se répandit avec une irrésistible fureur dans toute l’étendue des deux faubourgs. Les constructions, presque toutes en bois, tombèrent devant cette rage dévorante encore plus rapidement que lors du premier incendie. En huit heures, plus de 1,200 maisons, deux églises, trois maisons d’école, de nombreux magasins et hangars avaient

1 — Dana la liste de souscription de Québec, nous voyons :

Les religieuses de l’Hôtel-Dieu . £500

Les ursulines de Québec . 300

Le séminaire de Québec . 50,6.

La Banque de Québec . 250

La succursale de la Banque do Montréal . 250

L’archevêque de Québec : . 2o0

Le maire de Québec (M. R.-E. Caron) . 150

Mme R.-E. Caron . . 100

James Gibb . 50Q

M. Joly . 300

Peter Paterson . 250

Chs Langevin . 200

Le juge Panet . 100

Et nombre d’autres citoyens £100 chacun.

Dans celle de Montréal :

Le gouverneur . £500

La Banque de Montréal . 750

M. Joseph Masson . (300

Le séminaire de Montréal . 250

La Banque du Peuple . 250

Moffatt & Cie . 150

Forsyth, Richardson & Cie . 150

D.-B. Viger. . . . 100

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