L. -H. Lafontaine
Et nombre d’autres citoyens, £100, £50, £25 chacun.
disparu ; il ne restait rien que des cheminées noircies, des murs dépourvus de leurs toitures et des monceaux de ruines. Plusieurs personnes périrent dans les flammes. Un grand nombre des. incendiés de Saint-Roch avaient trouvé l’hospitalité chez leurs frères des autres faubourgs, tous se trouvèrent dans le même dénuement. On comptait alors plus de 18,000 personnes sans logement.
On évalua les pertes dans les deux incendies à plus de huit millions de dollars, et les assurances ne s’élevaient pas à cent cinquante mille louis.
Une députation à la tête de laquelle étaient l’évêque anglican de Montréal et Mgr de Sydime se rendit auprès du gouverneur pour l’engager à convoquer la Législature, afin d’aviser aux moyens de procurer du secours à tant de malheureux.
Le gouverneur et son cabinet décidèrent d’avancer immédiatement £5,000 sur la caisse publique pour subvenir aux besoins les plus pressants, et en particulier pour aider à construire des abris provisoires. En même temps, ils assurèrent être prête à recommander au parlement d’autoriser la négociation d’un emprunt en Angleterre sur la responsabilité de la Province, au montant de £100,000, remboursable avec intérêt après un certain nombre d’années, et moyennant certaines conditions et garanties qui pourraient être exigées. Ce plan fut adopté plus tard.
En même temps les souscriptions se continuèrent. La chambre des Communes, en Angleterre, vota £20,000. Le 9 février 1846, le montant total des sommes souscrites s’élevait à £149,665, dont £103,083 venant de la Grande-Bretagne, £919 d’Irlande, £550 de l’île de Jersey, £1,203 de la Nouvelle-Ecosse, £963 des Etats- Unis, £13,000 de la ville de Montréal, £12,000 de celle de Québec ; £7,000 avaient été recueillis dans les autres parties du Canada, £7,000 avait été versé par le gouvernement provincial, etc. Une énorme quantité de vêtements et d’effets de toutes sortes fut aussi reçue de la Grande-Bretagne et d’ailleurs.
Nous parlerons plus loin des mesures adoptées par la Législature canadienne pour le soulagement des incendiés.
Une dépêche confidentielle de lord Stanley en date du 18 juin encourageait lord Metcalfe à persévérer dans la conduite suivie par lui jusque là. Et comme lord Metcalfe avait sans doute insinué, 'dans quelqu’une de ces dépêches, que son ministère se croyait tenu de donner sa démission dans le cas où il serait défait sur une question importante, comme il aurait pu l’être, par exemple, sur le bîll de l’université présenté à la dernière session, lord Stanley protesta énergiquement contre une pareille doctrine, comme entièrement opposée à la pratique suivie en Angleterre.
“ Il est si loin d’en être ainsi, dit-il, que, à peine se passe-t-il une session que le gouvernement, s’il n’est pas véritablement 'défait par un vote de la Chambre, ne soit forcé pour ne pas subir une défaite, d’abandonner des mesures qu’il a présentées. Je ne mentionnerai qu’une seule circonstance entre une centaine ■d’autres. Pendant l’avant dernière session, un bill fut présenté pour changer toute la juridiction ecclésiastique du royaume. La deuxième lecture passa, mais il était si évident qu’une grande majorité de ceux qui l’avaient votée, étaient opposés à quelquesunes des principales dispositions de la loi, qu’on n’essaya pas de la pousser plus loin. L’année dernière, un autre bill sur le même sujet, dépouillé des dispositions qui avaient suscité le plus d’objections, fut présenté, sans obtenir plus de succès ; et pendant la présente session, un bill presque semblable au premier, présenté à la chambre des Lords, par lord Cottenham, a été voté presque à l’unanimité, et sera pourtant rejeté par la chambre des Communes. Je pourrais citer beaucoup d’autres cas ; mais le principe est si bien compris dans ce pays que jamais une loi rejetée ne sera seule la cause de la démission d’un ministère. Il peut arriver qu’une loi soit si importante et se rattache si étroitement a tout le système d’administration qu’un cabinet croie de son devoir ou de son honnenr d’en faire pour lui une question de wie ou de mort ; mais c’est là l’exception et non la règle. En
général, un gouvernement ne se croit pas justifiable de jouer son existence sur un seul projet de loi, ni de résigner à moins qu’il n’ait baissé dans l’estime ou au moins dans la confiance publique, par une suite de défaites on d’insuccès. Et si c’est le cas en Angleterre, à plus forte raison doit-il en être ainsi au Canada, où l’union et la consolidation des partis >sont moins prononcées, et où les liens qui unissent entre eux les hommes publics sont beaucoup plus relâchés. Dans ce cas on devrait permettre beaucoup plus aisément ce qu’on appelle les questions ouvertes. Lorsqu’il existe une différence d’opinion dans le Conseil, les membres de l’Exécutif devraient faire tous les sacrifices possibles, à part ceux de l’honneur personnel pour obtenir la coopération publique ; et lorsqu’ils s’accordent, aucune défaite ne doit les engager à se démettre de leurs charges, à moins qu’ils ne soient convaincus qu’il est devenu impossible pour eux de faire fonctionner le gouvernement et qu’il y a tout lieu de croire que les affaires pourront être conduites par d’autres conformément aux obligations et aux devoirs d’une colonie envers sa métropole. Quoique cette dépêche soit privée, je ne m’oppose pas à ce que vous fassiez connaître mes opinions à chacun des membres de votre Conseil, si vous le jugez à propos, parce que ce sont, j’en suis sûr, les opinions de tout homme public ayant à cœur le bien être de son pays. Par-dessus tout, ne manquez pas de faire comprendre à votre Conseil, quoiqu’il ne soit guère convenable qu’un pareil avis vienne de moi, tout le danger qui pourrait résulter d’une rupture du parti conservateur actuel au Canada... qui aurait l’effet de faire remonter au pouvoir des hommes sans scrupules, prêts â sacrifier les intérêts nationaux'et par-dessus tout les intérêts britanniques à leurs fins égoïstes et personnelles. ”
On voit que lord Stanley partageait absolument les sentiments injustes de lord Metcalfe à l’égard des hommes honorables qui dirigeaient alors au Canada ce qu’ils appelaient eux-mêmes l’opposition de Sa Majesté. Ces sentiments chez lord Stanley étaientils produits par les dépêches confidentielles de lord Metcalfe, ou étaient-ils un reste d’anciens préjugés nourris depuis longtemps
dans le secrétariat des colonies ? Le plus probable, c’est qu’ilsprovenaient de ces deux sources à la fois. Ce qui est certain, c’est qu’avec un conseiller comme celui-là, lord Metcalfe devait être porté à faire assez bon marché des vœux populaires, et à persévérer dans ses sentiments d’hostilité envers les chefs de la majorité réelle du pays.
Toutefois l’opinion publique dans la province se prononçait avec tant d’énergie que les conseils de lord Stanley lui- même devaient tôt ou tard céder à la force des choses.
En juillet 1845, M. Viger fut élu dans la ville des Trois-Rivières, par une majorité de cinquante-deux voix. Il avait pour adversaire M. Burn, jeune avocat de cette ville.
Dans le mois d’août suivant, M. W. Cayley fut nommé inspecteur général des comptes en remplacement de M. Robinson. M. Cayley appartenait, comme son prédécesseur, au parti conservateur, et sa nomination dans les circonstances causa quelques surprises. Il ne put se faire élire que dans le mois de février 1846, à la place du docteur Dunlop, qui lui céda son siège moyennant un petit emploi de deux à trois cents louis par année.
Vers ce même temps, le bruit courut que M. Joseph-E. Turcotter membre de l’Assemblée, sous la Chambre précédente, et qui avait, disait-on, contribué à faire élire M. Yiger, allait être nommé solliciteur général pour le Bas-Canada. On prétendait qu’il devait se faire élire dans la division électorale de Champlain, M. Guillet devait lui céder son siège. Les journaux semi-officiels cependant déclarèrent que cette rumeur n’était pas fondée.
Cette ]4ace de solliciteur général fut donnée à M. André Taschereau, avocat et magistrat de police à Québec. Cette nomination, et l’élection de M. Taschereau dans la division de Dorchester produisirent une certaine sensation dans le Bas-Canada, et en particulier dans le district de Québec, où quelques journaux prétendirent qu’il s’opérait une réaction en faveur du gouvernement. Le fait est que la conduite du gouverneur et ses idées sur le gouvernement responsable n’étaient pas plus approuvées alors»
-■dans le district de Québec qu’ils ne l’étaient dix-huit mois auparavant ; mais on croyait devoir se montrer plus coulant sur ce point, afin de participer aux avantages du pouvoir, et surtout d’avoir une part dans la distribution des deniers publics destinés aux améliorations locales. La discussion sur la question de la double majorité recommença avec vigueur, et cette fois le Pilot, de Montréal, journal rédigé par un des anciens ministres, M. Hinks, qui était considéré comme appartenant au Haut -Canada, quoique établi à Montréal depuis plus de dix-huit mois, intervint dans la lutte et se prononça en son nom et au nom de ses amis avec la plus grande franchise.
“ Nous croyons, dit-il en substance, qu’il est impossible de mettre en pratique le système des deux majorités. On prétend qu’il y a sur ce sujet antagonisme entre M. Lafontaine et nous. Cela est vrai jusqu’à un certain point. En déclarant franchement notre opinion, nous n’avons jamais nié au peuple du Bas-Canada, qui n’a pas consenti à l’Union, le droit d’avoir une opinion contraire. Nous admettons avec une égale franchise que les Canadiens-français pourraient être justifiables à un certain degré d’adopter le système en question, parce que la conduite de quelques ministres réformistes, pendant la dernière session, a pu les dégoûter et leur faire croire à l’impossibilité de rester unis par la suite... Nous regrettons cet état de choses, mais il nous est impossible de le combattre, et nous nous sommes depuis longtemps préparés à nous soumettre à ce que nous croyons inévitable, c’est-à-dire à un gouvernement composé d’hommes possédant la confiance des majorités parlementaires du Haut et du Bas-Canada, respectivement. ... Si le système est praticable, nous aurons la plus grande satisfaction à reconnaître notre erreur. ”
Ce qui pourrait paraître singulier, c’est que les journaux qui demandaient l’adoption du système des deux majorités,' et en particulier le Canadien de Québec, appuyaient le gouvernement du jour, formé d’après un tout autre principe. Ces journaux se justifiaient en disant : Il est vrai que MM. Daly, Viger, Smith et
Papineau ne représentent que la minorité du Bas-Canada ; mai» ils’ céderaient volontiers leurs places à des hommes représentant la majorité qui seraient acceptables à Son Excellence. Puis on laissait croire que lord Metcalfe avait des objections personnelles à M. Lafontaine. “ Oh ! que l’on comprend peu, répondait le Pilot en parlant de M. Lafontaine, que l’on comprend peu le caractère de cet homme vraiment noble, vraiment droit ! et qu’il est humiliant pour un gouvernement d’être obligé de faire l’aveu que des considérations personnelles comme celles-là sont un obstacle à la formation d’un ministère efficace !... Mais n’y a-t-il point d’autres hommes ? Y a-t-il également antagonisme avec M. Morin ? On lui a offert d’entrer aux affaires depuis sa résignation, mais dans des conditions déshonorantes pour lui. Nous pourrions citer d’autres noms, mais la chose n’est pas nécessaire... Non, non, la difficulté n’est pas là : elle se trouve dans l’antipathie du gouverneur pour le gouvernement responsable, qui l’engage à choisir des hommes ne possédant aucune influence dans le parlement, et qui deviennent des instruments entre ses mains... Son Excellence n’a pas encore pris un moyen constitutionnel, tel que l’eût fait un souverain, pour former un ministère... il ne veut pas de ministres, il veut des instruments....”
Pour ceux qui ont lu attentivement les dépêches confidentielles de lord Metcalfe, l’opinion du Pilot ne paraîtra nullement étrange.
Le mois d’octobre de cette année fut signalé par le retour dans sa patrie, après huit ans d’absence, de Louis-Joseph Papineau, le grand orateur, le grand patriote canadien de 1837-38. Ce fut un événement dans le pays, d’abord parce que M. Papineau y avait joué un rôle bien remarquable, qu’il était encore très populaire parmi la masse des Canadiens-français, et aussi parce qu’on s’attendait à voir M. Papineau se lancer de nouveau dans l’arène et donner l’appui de sa parole et de son nom à l’un ou à l’autre des partis politiques que se divisaient la Province. On peut dire que tous ses compatriotes saluèrent son retour avec bonheur. On remarqua avec plaisir que sa physionomie n’était pas changée*
que sa parole était toujours belle, vive et agréable. Les nombreux visiteurs qui s’empressèrent de lui présenter leurs félicitations auraient bien désiré connaître son opinion sur la politique canadienne, mais M. Papineau était à ce sujet d’une grande discrétion. Quelques-uns cependant assurèrent qu’il était revenu plus démocrate que jamais. On prétendait qu’il avait répondu en souriant à son frère le ministre, qui lui reprochait amicalement d’avoir retardé son arrivée d’une journée : “ Je voulais attendre un bateau de l’opposition, j’aime tant l’opposition.” On prétendait aussi qu’il avait répondu à un ancien député d’origine anglaise qui le félicitait sur ce que ses traits n’étaient pas changés : I am the same in ail, je suis le même en tout. Cependant plusieurs raisons de convenance obligeaient M. Papineau à garder le silence. Son frère était ministre ; son cousin et ami M. Yiger était ministre j deux de ses fils avaient reçu des faveurs du gouvernement du jour. Lui-même avait contre le, trésor public de la Province une réclamation de plusieurs mille louis qu’il se proposait de faire valoir aussitôt que les circonstances le permettraient. Il fut donc bientôt connu que M. Papineau désirait rester complètement en dehors des luttes de parti, et vivre tranquille et retiré dans sa seigneurie de la Petite-Nation,