‹ Dix ans au Canada de 1840 à 1850Chapitre 39 sur 60 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

Départ de lord Metcalfe. — Lord Cathcart le remplace, d’abord comme administrateur, puis comme gouverneur général. — Session de 1846. — M. Viger prend son siège dans l’Assemblée. — Correspondance La Fontaine-Caron. — Liste civile.

La maladie de lord Metcalfe empirait. Le 18 octobre, il fit savoir à lord Stanley que ses médecins avaient déclaré qu’il lui serait bientôt physiquement impossible de remplir les devoirs de sa charge. Malgré cela, il se proposait de lutter encore. Mais quinze jours après, il annonçait qu’il ne pouvait plus se rendre à l’hôtel du gouvernement, ni même recevoir de visiteurs chez lui, quoiqu’il pût encore s’occuper d’affaires publiques à son domicile ; si la saison lui permettait de retourner immédiatement en Angleterre, il demanderait à être remplacé ; mais comme ses médecins lui conseillaient d’attendre jusqu’au printemps, il s’abstenait encore de donner formellement sa démission. Mais cette dernière lettre n’était pas encore parvenue en Angleterre que lord Stanley lui écrivait tant en son nom qu’au nom de Sa Majesté, acceptant sa résignation et reconnaissant, de la manière la moins équivoque, les services qu’il avait rendus à l’Etat. Il le prévenait en même

temps que lord Cathcart, le commandant des forces au Canada, le remplacerait provisoirement comme administrateur, et qu’il lui serait nommé un successeur aussitôt que possible.

La Gazette du Canada du 25 novembre contenait les adieux de lord Metcalfe au Canada ; mais il ne quitta Montréal que le lendemain matin, et s’embarqua pour l’Angleterre, où il arriva le 16 décembre suivant. A propos de ce départ de lord Metcalfe, le correspondant canadien du Courrier des Etats- Unis, M. Chauveau, qui avait eu occasion de voir ce gouverneur de près et de l’étudier, faisait quelque temps après les réflexions suivantes :

“ Lord Metcalfe ne mourra pas sous le harnais, comme il s’en était si énergiquement vanté. Son départ a été brusque et a surpris ses amis encore plus que ses ennemis. On s’était attendu quelque temps à sa mort, mais personne ne songeait à lui voir entreprendre un tel voyage avec la maladie terrible qui le ronge, et dans une aussi mauvaise saison. Il y a eu en cela quelque chose d’aussi touchant qu’imprévu. C’est un homme dont les jours sont comptés et quilles compte lui-même avec une noble et froide simplicité. Ce n’est pas, dit-il, pour aller chercher la guérison d’un mal que l’on dit incurable que je vous laisse, c’est uniquement parce que j’ai cessé d’être utile au gouvernement du pays. Ces paroles sont caractéristiques au plus haut degré. Lord Metcalfe est un de ces impassibles instruments de la politique anglaise qui accomplissent leur tâche jusqu’au bout avec tant de résignation que l’on est porté à douter qu’ils aient une intelligence libre et un cœur comme celui des autres hommes....

“ Lord Metcalfe avait probablement pour mission de diminuer, autant qu’il pourrait, la part d’indépendance et de liberté faite aux colonies, de rétracter, autant qu’il pourrait, les concessions de son prédécesseur. Heureusement l’attitude prise par le pays entier... a fait voir que s’il avait été imprudent de s’avancer aussi loin, il le serait davantage de rétrograder.”

Yoici comment, quelques années plus tard, dans son histoire de la politique coloniale, le comte C-rey apprécie l’administration de lord Metcalfe au Canada :

“ Une différence d’opinion s’éleva entre lord Metcalfe et son Conseil sur une question relative à l’exercice du patronage, question qu’il n’est ni nécessaire ni expédient de discuter ici ; qu’il suffise de dire que ce différend occasionna la retraite des membres du conseil exécutif, qui furent appuyés par une majorité de l’Assemblée. Lord Metcalfe, après un délai considérable, réussit à former un autre Conseil pour lequel, au moyen d’une dissolution du parlement, il obtint l’appui d’une nouvelle Assemblée. Mais ce revirement ne fut accompli que par la popularité et l’influence personnelles de lord Metcalfe, qui furent mis en jeu pour faire élire des députés favorables à ses idées ; ce qui eut l’effet de le mettre en hostilité ouverte avec un des grands partis qui divisaient la colonie. Bien qu’on obviât ainsi pour le moment à la difficulté de faire fonctionner le gouvernement, puisque le parti dans les bras duquel le gouverneur s’était jeté possédait une petite majorité dans l’Assemblée, cet avantage fut acheté bien cher, car désormais l’opposition parlementaire n’était plus dirigée contre les conseillers du gouverneur, mais contre le gouverneur lui-même et le gouvernement britannique dont il était l’organe.

“ Puis, comme il est de la nature de toutes les assemblées populaires de subir de temps à autres des changements qui font que la minorité d’une année devient la majorité d’une autre année, et comme il ne pouvait y avoir de doute que tôt ou tard le parti avec lequel lord Metcalfe s’était querellé recouvrerait son ascendant, on pouvait sûrement prévoir que l’état de choses existant alors donnerait bientôt naissance à de grands embarras. Ce n’était pas tout ; le gouverneur, en rompant avec un parti, se trouvait beaucoup plus qu’il n’était désirable au pouvoir de l’autre, et perdait le moyen d’exercer son autorité propre en contenant dans les bornes de la modération le parti qui le soutenait et

B>X AÏS AU CANADA

avec l'assistance duquel il se trouvait obligé de conduire les affaires. Lord Metcalfe comprenait parfaitement le danger de sa position, et il est clair qu’il prévoyait dans l’administration future de la colonie des difficultés auxquelles il n’avait pas réussi àtrouver le remède.”

M. J.-M. Hîgginson, qui avait été secrétaire privé de lord Metcalfe continua à remplir les mêmes fonctions auprès de lord Cathcart. Cette première nomination de l’administrateur ne plut qu’à demi au parti de l’opposition dont quelques-uns des chefs avaient eu à se plaindre de M. Higginson durant l’administration du dernier gouverneur. Toutefois l’opposition était bien disposée à ne pas se montrer exigeante envers le successeur de lord Metcalfe.

Il n’y eut rien de bien important en politique jusqu’à l’ouverture de la session de 1846. Pourtant le transfert des dépôts du gouvernement de la Banque de Montréal dans la Banque du Haut-Canada, transfert exécuté par le receveur général au mois de novembre 1845, causa beaucoup d’émoi dans le monde politico-financier. Diverses causes furent assignées à cette mesure inattendue et qu’on croyait devoir produire une détresse commerciale. Les adversaires du gouvernement prétendirent que ce changement était dû à quelques paroles insultantes pour la noblesse anglaise échappées au gérant de la Banque de Montréal, M. Benjamin Holmes, dans une réunion du conseil de ville; d’autres 1 attribuèrent au fait que plusieurs des ministres, et entre autres le nouvel inspecteur général, M. Cayley, avaient des intérêts dans la Banque du Haut-Canada. Mais les amis du ministère donnèrent une autre raison : c est que la Banque de Montréal refusait de payer au gouvernement l’intérêt sur le dépôt qu’il tenait continuellement dans la Banque, et qui ne s’élevait pas à moins de £60,000 à £70,000, tandis que la Banque du Haut- Canada se soumettait volontiers à cette condition. Les actionnaires de cette dernière banque étaient loin de s’attendre alors

que cet événement serait plus tard une des causes indirectes de la ruine de leur institution.

Il y eut, dans le même temps, des plaintes nombreuses portées contre le cabinet à propos de la- nomination des magistrats, et surtout des nominations dans la milice à la tête de laquelle se trouvait alors le colonel B.-C.-A. Gugy, en qualité d’adjudant général. Les plaintes allèrent si loin que M. Clugy reçut l’injonction de ne plus faire de nominations avant l’ouverture de la session.

Celle-ci d’ailleurs ne pouvait tarder longtemps. La session fut ouverte le 20 mars 1846 par lord Cathcart nommé gouverneur général quatre jours auparavant.

Le discours du Trône n’annonçait absolument rien, à l’exception d’une loi relative à la milice et d’une autre pour venir en aide aux victimes des deux grands incendies de Québec.

Les débats sur l’Adresse furent moins longs qu’à l’ordinaire. Commencés à 5 heures de l’après-midi, le 24, ils étaient terminés à 11 heures du soir le même jour. L’opposition aurait bien désiré pouvoir laisser voter par acclamation les propositions présentées par MM. Prince et De Bleury, qui n’étaient qu’une paraphrase du discours de Son Excellence, mais une de ces propositions faisait allusion aux services rendus au pays par lord Metcalfe, ainsi qu’aux regrets qu’avait inspirés son départ, et ne pouvait être acceptée silencieusement. M. Baldwin proposa donc un amendement déclarant que la Chambre regrettait “ la cause pénible qui avait forcé lord Metcalfe à abandonner le poste élevé qu’il occupait.” La discussion fut maintenue dans les bornes de la plus grande modération. L’amendement fut rejeté par une majorité de 43 voix contre 27. Quelques-uns des libéraux de la dernière session, entre autres M. Christie, député de Gaspé, avaient passé, pendant les vacances, dans le camp ministériel.

Les principaux orateurs dans cette circonstance furent MM. Prince, Baldwin, Yiger, Cauchon, Cameron, Macdonald de Glengarry, Chauveau, Gowan, De Bleury, George McDonell et Price.

Un des partisans du ministère, dont la parole n’avait guère de poids dans la Chambre, mais qui avait le don de l’amuser par des plaisanteries bouffonnes, et qu’on appelait le facétieux Jirnrny Johnson, ayant dit tout crûment qu’il ne voulait pas de lord Cathcart comme gouverneur, parce qu’il n’aimait pas à voir- un militaire à la tête de nos affaires, M. Baldwin répondit avec beaucoup d’esprit et d’à-propos qu’il aimait mieux un militaire comme gouverneur de cette province qu’un homme qui avait gouverné, despotiquement dans les Indes durant de longues années ; qu’autrefois, lorsque les affaires de la colonie étaient absolument abandonnées aux mains des gouverneurs, il eût pu être dangereux de faire choix de militaires pour ce poste ; mais qu’aujourd’hui il y avait un principe de gouvernement bien établi, accepté, reconnu, il y avait des règles constitutionnelles, que ne pouvait, que ne devait pas du moins enfreindre un gouverneur, et que la discipline militaire, la soumission aux règles établies, professées dans l’armée, étaient même, dans de pareilles circonstances, des garanties pour le pays.

M. Baldwin fit remarquer aussi les omissions importantes faites dans le discours du Trône. Le ministère, dans la dernière session, n’avait disposé que d’une partie de ses bills ; est-ce qu’il renonçait complètement aux autres ? Les lois municipales du Haut- Canada étaient regardées comme défectueuses ; il fallait aussi des amendements au système judiciaire. La question de l’université, considérée depuis longtemps d’une si grande importance devait être réglée.

M. D.-B. Yiger, qui avait été nommé par la ville des Trois- Bivières, siégeait cette fois parmi les ministres, mais il y était évidemment mal à l’aise ; et il faut avouer que ce n’était pas sans raison. Il lui fallait une immense confiance dans ses forces, ou une étonnante conviction dans la bonté de sa cause pour s’exposer aux reproches amers, aux dédains, aux insultes qui ne pouvaient manquer de lui être prodigués, à sa rentrée dans l’arène. En effet, M. Aylwin l’accabla de ses sarcasmes, de

jeunes députés comme MM. Cauchon et Chauveau le harcelaient sans cesse et l’humiliaient en se montrant supérieurs à lui sous le rapport du talent ; car, de l’aveu de tous ceux qui l’avaient connu dans ses jours de popularité, M. Yiger n’était plus ce qu’il avait été autrefois. Il avait bien encore une certaine dignité dans la pose et beaucoup de chaleur dans le langage ; mais cette chaleur même ne semblait convenir ni à son âge ni à sa position ; d’ailleurs ce qui manquait surtout à son discours, c’était le raisonnement, la logique, l’enchaînement des idées. Ses collègues même du ministère, et ses nouveaux amis du parti conservateur ne paraissaient guère reposer de confiance dans sa force ; et malgré le respect qu’inspiraient son grand âge et ses vertus privées, il se faisait, chaque fois qu’il parlait, un tel chuchotement dans toutes les parties de la salle qu’il était très difficile aux journalistes de saisir ses paroles.

On vient de voir que le ministère obtint, sur le vote de l’adresse, une majorité de seize voix. On calculait que lorsque tous les députés seraient présents, cette majorité pourrait être de neuf ou dix voix. Cela semblait indiquer un progrès sur la dernière session. Cependant l’impression générale était que le ministère allait toujours s’affaiblissant. C’est ce que M. Chauveau exposa avec beaucoup d’effet. Il démontra que, moralement et politiquement, le cabinet était faible ; que les membres qui le composaient étaient divisés entre eux, et que pris dans son ensemble, le gouvernement n’avait aucune confiance en soimême. M. Malcolm Cameron avait déjà, en lisant un passage d’une gazette du Haut-Canada, où il était dit que M. Draper avait entamé des négociations avec les principaux membres du parti canadien-français dans le but de reconstruire le ministère, interpellé les ministres pour savoir si une pareille assertion avait quelque fondement ; personne n’avait répondu ; d’ailleurs l’orateur avait décidé que cette manière de solliciter des renseignements n’était pas parlementaire. M. Chauveau renouvela la question : “ Est-il vrai, dit-il, ou n’est-il pas vrai que des mem-

très du gouvernement ont cherché, en dehors du ministère et en dehors de ceux qui l’appuient, les éléments d’un nouveau cabinet ? ” Et comme on ne répondait rien : “ Vraiment, conti¬

nua-t-il, si on ne dit pas que cela est faux, il serait bien superflu de dire que c’est- vrai. Eh bien ! dira-t-on qu’un cabinet qui cherche ainsi un appui hors de lui-même est un cabinet fort ? ” Cette question en resta là pour le moment, mais elle devait revenir bientôt et fiaire époque dans les annales de cette session de 1846.

Plusieurs séances furent employées à discuter des questions d’élections contestées, particulièrement celle du comté d’Oxford, attaquée par l’honorable Francis Hincks. M. Hincks était un si redoutable adversaire en parlement que le parti ministériel faisait tout en son pouvoir pour l’écarter. Une motion pour faire déclarer dissous le comité chargé de décider cette contestation fut, après une longue discussion, rejetée par une majorité de 38 contre 33, tous les ministres se trouvant dans la minorité. La majorité de ce comité se composait de députés appartenant au parti libéral. Le ministère ouvrit alors des négociations avec un des députés libéraux du comité, et réussit à lui faire accepter trois places dans son propre district. Ce député dut en conséquence abandonner son *ège et le comité fut dissous. M. Hincks fut ainsi privé de ses droits.

Cependant la rumeur relative aux négociations entamées entre certains ministres et certains chefs de l’opposition continuait à inquiéter les esprits. Les libéraux se plaignaient de ce que M. Draper, dans ses conversations avec ses amis politiques, donnait une version partiale des faits, et ne représentait pas sous leur vrai jour les sentiments de ses adversaires. Une motion de M. Cameron à l’effet de prier Son Excellence de transmettre à la Chambre toute correspondance qu’elle pourrait avoir en sa possession, relativement à ces négociations, ayant été repoussée, les membres de l’opposition se réunirent au commencement d’avril, et soupçonnant que II. La Fontaine était concerné dans les négocia-

tions en question, lui demandèrent communication de la correspondance qu’il pouvait avoir eue avec M. Draper ou avec toute autre personne en vue d’une reconstruction du ministère. M. La Fontaine se rendit à la demande de ses amis, et lut toute la correspondance en question. Il fut aussitôt résolu qu’elle devait être livrée à « la publicité, et que M. La Fontaine en donnerait lecture à la Chambre, du moment qu’il en serait prié par un député. “ Les députés libéraux, disait le correspondant du Journal de Québec, ont cru devoir en venir à cette détermination, et parce qu’elle est d’accord avec la pratique constitutionnelle, et parce que M. Draper prenait sur lui de donner une fausse direction à l’opinion, en ne communiquant â ses partisans qu’une partie seiüement des faits.... “ Vous verrez, ajoutait-il en parlant de la correspondance, vous verrez qu’elle fait honneur à celui que des talents distingués, une expérience de vingt années et un grand et fort caractère ont placé à la tête du parti libéral dans le pays ; vous admirerez un chef-d’œuvre dans la lettre de M. Lafontaine, vous y reconnaîtrez la pensée d’un homme d’Etat et d’un grand citoyen. C’est une belle attitude que celle pri&e par lui dans cette circonstance, et c’était la seule digne, la seule qui convînt à un homme entouré de la confiance publique”....

Une proposition déclarant que la conduite de M. La Fontaine, durant toute cette négociation, avait été celle d’un véritable patriote, fut votée à l’unanimité à cette réunion des libéraux.

Le 6 avril, M. La Fontaine donna avis qu’il lirait cette correspondance en parlement, à la séance du lendemain ; et en effet, le 7, après avoir fait une motien d’ajournement pour se donner le droit de parler, il annonça qu’il allait lire les lettres en question. M. Prince prétendit que M. La Fontaine n’avait pas le droit de lire ces lettres, sans avoir obtenu la permission des personnes qui les avaient écrites; M. La Fontaine répondit que ses amis politiques, non seulement l’avaient prié de leur faire part de cette correspondance, mais avaient décidé qu’il devait à son parti et .au

pays de la lire quand il en serait requis, s’engageant, eux, à accepter la responsabüité d’une pareille démarche ; qu’il avait meme reçu une lettre de M. Caron lui intimant que lui, M. Caron, allait publier la correspondance. M. Prince persista dans son opposition, mais l’orateur décida que M. Lafontaine était parfaitement dans l’ordre.

Cette correspondance est si importante, au point de vue politique et historique, que pour épargner à ceux qui désireraient la consulter le soin de la chercher dans les journaux de l’époque, nous la reproduisons ici en entier :

Extrait d’une lettre de M. Caron à M. La Fontaine.

Québec, 7 septembre 1845.

Mon cher ami,

Je me fais un devoir de vous écrire la substance d’une conversation que j’ai eue il y a quelque fiêmps à Montréal avec M. Draper, dans laquelle il m’a manifesté le désir de voir quelques-uns de nos amis se joindre à l’administration ; voici ce dont il s’agit :

Dès l’été dernier, M. Draper, sans être aussi explicite qu’il l’a été cette fois, m’avait fait entendre qu’il serait bien flatté de voir quelques Canadiens-français faire partie de l’administration, autres que ceux qui y sont déjà. Il m’avait mentionné Morin comme un de ceux-là ; et tout en me disant qu’il regardait comme impossible de vous y von entrer vous-même, à raison des difficultés personnelles existant entre vous et le gouverneur, il me donna à comprendre qu’il y avait moyen de faire disparaître cet obstacle, en vous pourvoyant autrement. Qdant à M. Baldwin, il parût être sous l’impression qu’il serait disposé à se retirer de luimême, et semblait même avoir des informations sur le sujet. Je regardai tout cela comme de simples confidences que je devais garder pour moi, vu qu’il ne m’avait pas autorisé à les communiquer. Quelques jours avant mon départ pour Montréal, je

reçus de lui une note rue rappelant cette conversation et me priant de lui communiquer les difficultés que je voyais à un rapprochement, afin, disait-il, de s’assurer s’il n’y aurait pas moyen de les faire disparaître. Je lui répondis que, devant aller à Montréal, je le verrais et lui ferais là ma réponse.

En effet l’ayant rencontré, après avoir fortement insisté sur les avantages que le public en général, et particulièrement la partie française de la population, retireraient d’avoir dans le conseil du pays des personnes connaissant les besoins de tous et en état d’y pourvoir ; après m’avoir représenté le tort que notre isolement causait au Bas-Canada en entier, mais plus particuhèrement à notre portion de sa population, il m’a dit qu’il y avait des difficultés, mais qu’il fallait voir s’il n’y avait pas moyen de les surmonter. La première était db pourvoir de situations les nouveaux venus. Là-dessus il m’a dit que M. Viger serait facilement induit à se retirer et que M. Papineau ne demandait pas mieux ; que ces deux situations devaient être remplies par des Canadiensfrançais ; il m’a paru désirer voir Morin président du Conseil? mais à tout événement, pour cetfe place, il voulait un Canadien. Il a parlé de la situation de solliciteur général qui devait être occupée par un de notre origine, ,et qui, quoique ne fesant pas nominalement partie du ministère, n’en exercerait pas moins une grande influence sur la conduite des affaires. Il a aussi parlé de la situation d’un assistant-secrétaire qui fournirait à son homme des émoluments respectables et qui devait être remplie par quelqu’un ayant ou devant avoir un siège dans le parlement. Voici à peu près tout ce qu’il pouvait offrir pour le moment à nos amis, qu’ils pourraient eux-mêmes ensuite travailler à ‘ faire leur part plus considérable.

Une autre difficulté qu’il a signalée était relative à vous-même. A votre sujet il a dit que rien ne lui ferait plus de plaisir que de vous avoir pour collaborateur; mais que le gouverneur et vous ne pouvant vous rencontrer, il fallait renoncer à vous voir faire partie de l’administration tant que lord Metcalfe serait au pouvoir ;

mais qu’il serait injuste de sacrifier un homme de votre importance et de votre mérite ; que vos amis seraient bien blâmables s’ils le fesaient, mais que l’on était prêt à faire disparaître cette difficulté en vous plaçant de manière à vous satisfaire. J’ai compris ou il m’a dit que l’intention était de vous mettre sur le Banc.

Quant à M. Baldwin, il n’en a pas dit grand chose ; mais j’ai compris comme dans la première conversation dont je vous ai parlé, qu’il comptait qu’il se retirerait de lui-même. Il m’a dit qu’il y avait d’autres détails sur lesquels il était sûr que l’on pourrait s’entendre. Tout ceci m’a été dit avec permission de le communiquer, et même avec prière de faire tout ce qui dépendrait de moi pour effectuer un rapprochement et pour engager quelquesuns des nôtres à prendre dans le Conseil les sièges que l’on pouvait faire vider pour le moment.

Je dois vous dire que je suis d’avis que l’état dans lequel nous sommes ne peut pas durer.... Ce qu’on nous offre est peu de chose, mais ce pourrait être le commencement de quelque chose de mieux. Il est très possible que je voie mal les choses, mais il me semble que cette ouverture vaut bien la peine qu’on y réfléchisse ; je vous la communique dans cette vue afin que vous y pensiez, avec liberté de la communiquer, mais la chose doit être faite avec discrétion....

Tout à vous,

Ed. Caron.

Lettre du même au même.

Québec, 8 septembre 1845.

Mon cher ami,

Vous recevrez avec la présente la lettre que je vous ai écrite hier bien à la bâte, mais qui contient pourtant un récit correct, en substance du moins, de ce qui s’est passé entre M. Draper et moi, et aussi un exposé succinct mais sincère de mes opinions pré,.

sentes sur l’important sujet qui y a donné lieu. Quelle que soit votre manière de voir les choses, que vos vues s’accordent ou non avec les miennes, j’espère que vous me rendrez la justice de croire que les motifs qui me font agir dans cette circonstance sont honnêtes et désintéressés.

Tout ce que je me suis proposé était de faire part à vous et à M. Morin, de l’ouverture qui m’avait été faite, bien déterminé à ne pas pousser la chose plus loin, si vous êtes d’avis que l’arrangement proposé ou tout autre qui pourrait mettre de nos gens au pouvoir, sont impossibles dans les circonstances. Si tel est le cas, je le regretterai sincèrement, mais je me résignerai et attendrai des circonstances plus favorables.

Quant à la partie de la transaction qui vous regarde, je ne la mentionne seulement pas, étant d’avis que d’après votre position vous devez regarder cette affaire comme s’il s’agissait d’un autre et que vous n’eussiez rien à y faire personnellement.

Il n’est pas nécessaire de vous dire que ma lettre d’hier est d’une nature confidentielle ; qu’elle ne doit être communiquée qu’à Morin et à tels autres amis dont vous êtes sûr, puisque si la démarche entreprise était sans résultat, il serait mieux pour tout le monde que la chose restât entre nous. Ecrivez-moi au plus tôt et dites moi ce que vous pensez qu’il serait à propos de faire.

Tout à vous,

Ed. Caron.

Lettre de M. La Fontaine à M. Caron.

Montréal, 10 septembre 1845.

Mon cher ami,

Je m’empresse d’accuser la réception de votre lettre en date du 8, ainsi que de celle qui l’accompagnait. Ces lettres ne me sont parvenues que tard hier dans l’après-midi. Selon votre désir, je les ai communiquées à notre ami Morin,

En répondant à votre communication, je ne réponds que pour moi seul ; et je le fais comme je l’eusse fait, si mon nom n’avait pas été mêlé à vos entretiens avec M. Draper.

Bien que la nature et le but de ces entretiens, en autant que j’y suis concerné, me justifieraient de m’abstenir d’exprimer une opinion, cependant, consultant votre désir, je dois au sentiment de l’amitié que je vous porte, de vous dire franchement ma pensée, mais seulement sur ceux des points de votre lettre, auxquels je me crois appelé à répondre.

Je dois d’abord vous faire remarquer que j’infère de la teneur de votre lettre, quoique cela n’y soit pas exprimé en termes précis, que vous êtes d’opinion que, dans les circonstances où se ! trouve le pays, la majorité de chaque province doit gouverner respectivement, dans le sens que nous attachons à cette pensée, c’est-à-dire que le Haut- Canada doit être représenté dans l’administration du jour par des hommes possédant la confiance du parti politique de cette section de la Province qui est en majorité dans la chambre d’assemblée, et qu’il en devrait être de même pour le Bas- Canada. Soit ; et si c’est là votre opinion, il me semble qu’elle vous fournit les moyens d’offrir à M. Draper des raisons “ fortes et irrésistibles ” pour soutenir un. avis que vous lui auriez donné en harmonie avec cette opinion. Ces raisons se présentent d’elles-mêmes, sans qu’il soit besoin de les énoncer en détail.

L’administration actuelle, quant au Haut-Canada, est formée sur ce principe, mais pour le Bas-Canada sa formation repose sur un principe contraire. Pourquoi cette distinction entre les deux sections de la Province ? N’y a-t-il pas dans ce fait là seul une pensée d’injustice, d’oppression même ?

La voie qu’a prise M. Draper pour obtenir le résultat qu’il désire, me paraît être inconstitutionnelle. Personne n’est responsable de la démarche par suite de laquelle vous m’écrivez. Vous n’êtes pas chargé de réorganiser soit en tout, soit même en partie, l’administration dont il e'st membre. Vous n’assumez aucune responsabilité. C’est ce qui, au premier abord, m’a fait hésiter à*

vous faire part de mes opinions. S’il en eût été autrement, vous auriez eu le droit d’exiger d’un ami qu’il vous donnât son avis sur ce que vous auriez eu à faire, et en pareil cas je me serais fait un devoir de repondre à votre appel, sans omettre aucune partie de vos. demandes et sans crainte de compromettre qui que ce soit.

Si donc aujourd’hui je réponds sur quelques points, vous devez croire que je ne le fais pas sans quelque hésitation.

Ce que l’on vous propose est une répudiation du principe de la responsabilité, en tant qu’il s’agit de son application au Bas- Canada. Puisque M. Draper admet que la section bas-canadienne du ministère ne représente pas le Bas-Canada, pourquoi la maintenir ? Pourquoi, suivant vos principes, ne pas former une nouvelle administration pour le Bas-Canada, à l’aide de quelqu’un qu’on chargerait constitutionnellement de le faire ? Une administration ainsi formée serait forte de l’influence que lui donnerait l’appui de la majorité de nos représentants, ferait prévaloir cette influence légitime dans les Conseils, et en retour donnerait au pays toute la garantie qui résulte nécessairement du contrôle qu’exercerait sur elle l’opinion publique. C’est alors, et alors seulement que vous pourrez vous flatter d’avoir dans une administration, pour faire usage de vos propres termes, “ des personnes disposées et capables de soutenir nos intérêts.”

Mais l’on vous dit: Nous voulons seulement nous adjoindre quelques Canadiens comme Canadiens-français. De ce moment, ceux qui entrent ainsi au ministère y entrent non par suite d’un droit constitutionnel, non par l’action de l’opinion de leurs compatriotes, mais uniquement par suite de la faveur, du bon plaisir d’un gouverneur. De ce moment, l’expérience nous l’apprend, ils sont sans influence ; ils ne sont plus des agents libres ; ils ne sont que des instruments entre les mains de ce gouverneitr, pour faire mal comme pour faire bien. S’ils ont quelque capacité et quelque talent, ils les font tôt ou tard servir à jeter la division parmi nous. D’un côté ils cessent bientôt de sentir le frein salutaire de l’opinion de leurs concitoyens

de l’autre, ils s’accoutument à ne consulter que leurs intérêts personnels et souvent même leurs passions. Ils n’obéissent plus qu’aux volontés arbitraires d’un gouverneur. Voulez- vous que je vous cite des exemples ? En voici : M. Dominique Mondelet croyait sans doute être utile à ses compatriotes, lorsque sous lord Aylrner il accepta une place dans le conseil exécutif. Nous l’avons vu presque de suite renier son passé, et plus tard nous l’avons vu voter la suspension des juges Panet et Bédard, et servir lui-même d’avocat à ce tribunal illégal de la cour martiale. Cependant on l’avait appelé au Conseil comme Canadien-français. C’est à ce titre que plus tard à une époque assez mémorable nous avons vu MM. de Bartzch, Heney, Quesnel, Louis Panet prendre siège dans le conseil exécutif. Ils croyaient sans doute pouvoir y servir les intérêts de leurs compatriotes. Ils ont fini par y voter la suspension de notre constitution représentative !

Dans ces derniers temps nous avons encore vu entrer au Conseil, par la même porte, MM. Viger, et Papineau. Ils ont dit, comme les autres, qu’ils pensaient y être utiles à leurs concitoyens d’origine française. Cependant un de leurs premiers actes, commis au grand jour, a été de nous donner pour orateur une personne que nous devons estimer sans doute, mais qui n’entend pas un seul mot de notre langue, et de repousser la candidature d’un Canadien-français, parlant également les deux langues, bien que la voix reconnaissante de leurs compatriotes l’appelât unanimement à cette haute charge. Nous nous plaignons, et surtout vous du district de Québec, de la répartition injuste des deniers publics dans la dernière session. A qui le devons-nous ? Sous les auspices de qui cette répartition a-t-elle été faite ? Que MM. Viger et Papineau vous répondent.

Cependant toutes ces personnes invoquaient leur qualité de Canadiens-français pour accepter des places. Tous portaient des noms plus connus que celui de M. Taschereau qui, comme eux, n’entre dans l’administration qu’au même titre, et par la même porte, avec la meilleure volonté du monde, de bien faire sans

doute. Le même sort l’attend. Un peu plus de division parmi les Canadiens, avec tous ses malheureux effets, voilà tout ce que nous avons à attendre d’un système qu’un journal de Québec vient de proclamer au grand jour, et que je ne puis qualifier autrement que de système de chercheurs de places. Je suis, je vous l’avoue, encore à apprendre ce que ce système peut procurer de boD.

S’il était deux noms qui pussent, sous ce système, faire espérer qu’ils exerceraient dans le Conseil quelque influence ; s’il était deux noms auxquels une administration devait quelque reconnaissance pour s’être adjoints à elle comme Canadiens-français, ces deux noms étaient certainement ceux de Yiger et Papineau. Et cependant voilà que M. Draper vous apprend que Son Excellence est prête à leur donner leur congé ! Est-ce au moins pour former une nouvelle administration pour le Bas-Canada ? Oh ! non, c’est uniquement pour faire un replâtrage d’une administration que M. Draper avoue ne pas représenter le Bas -Canada ; et que l’on voudrait refaire en substituant aux noms de Yiger et Papineau, deux autres noms canadiens-français à l’aide desquels on espérerait sans doute créer parmi nous un peu plus de division que n’en n’ont créé ceux des premiers. Puisque l’on veut ainsi congédier MM. Yiger et Papineau, pourquoi ne congédie-t-on pas également MM. Daly et Smith ? Est-ce que ces deux derniers représentent plus le Bas-Canada que les deux premiers ? Ceux-ci du moins peuvent invoquer un passé, tandis que les deux autres n’ont qu’un présent, et je vous en laisse le juge.

Pauvre M. Yiger, si c’est là le traitement qu’on lui destine, traitement que l’on dit être prêt à lui administrer, je ne suis pas surpris de voir pour ainsi dire tous les officiers du gouvernement ne parler de lui qu’avec dérision. Deux hommes ainsi placés, ainsi traités, peuvent-ils exercer une grande influence sur les délibérations du Conseil, et y faire respecter les intérêts de leurs compatriotes ? Si cette influence y est nulle, comme on doit le présumer

d’après les aveux de M. Draper, M. Taschereau qui ne vient qu’à leur remorque, et à qui, de plus, la porte du Conseil est fermée, peut- il s’attendre à faire mieux qu’eux ? Voilà où nous conduira, ou plutôt voilà l’état de choses que perpétuera ce système d’accepter des places à tout prix. Ce qu’il faut avant tout aux Canadiensfrançais c’est de rester unis et de se faire respecter. Ils se feront respecter dans le Conseil et y exerceront la légitime influence qui leur est due, non quand ils n’y seront représentés que par des instruments passifs du pouvoir, quel qu’en soit le nombre, mais bien quand ils y seront constitutionnellement représentés par une administration bas -canadienne formée en harmonie avec des principes que l’opinion publique ne désavoue pas.

La démarche qu’a faite auprès de vous M. Draper a toute la ressemblance du monde avec celle que M. Sullivan fit auprès de vous et moi à Québec en juillet 1842. On reconnaissait alors que l’administration du temps qui était celle que lord Sydenham avait léguée à sir Charles Bagot, ne représentait pas le Bas-Canada. On voulait comme aujourd’hui y ajouter un ou deux noms français seulement comme Canadiens-français. Vous savez tout ce qui s’en est suivi ; je n’ai pas besoin de vous le rappeler. La même scène est sur le point de se renouveler, ou je me trompe beaucoup, à moins que le système d’accepter des places à tout prix, ne vienne, en comblant les vœux des chercheurs de places, jeter nos compatriotes dans une division et une faiblesse mortelle. Lord Metcalfe est le lord Sydenham, et son successeur sera le sir Charles Bagot.

J’en viens donc à une conclusion sur laquelle vous ne pouvez pas vous méprendre. C’est qu’en fait d’administration le Bas- Canada doit avoir ce qui est accordé au Haut-Canada ; rien de plus, mais aussi rien de moins.

Voilà l’expression sincère de mes vues. Si je me trompe l’erreur «st mienne. Je le regretterai sans doute; mais advienne que pourra ; je désire avant tout rester en paix avec mes convictions qui sont ma conscience.

Je ne puis terminer sans vous dire un mot sur ma position à l'égard de mes amis politiques. Je l’ai souvent dit et je le répéterai encore, c’est qu’aucune considération qui me soit personnelle ne doit les empêcher de former partie d’une administration qui,' pour le Bas-Canada, serait organisée d’après les principes constitutionnels qui doivent diriger notre conduite.

Je ne servirai jamais d’instrument pour diviser mes compatriotes. Si l’on forme une administration qui mérite ma confiance, je la soutiendrai de bon cœur. Si cette administration n’a pas ma confiance, mais qu’elle possède celle de la majorité de mes compatriotes, ne pouvant la soutenir, je me retirerai volontiers de la représentation, plutôt que de jeter de la division dans nos rangs. Si, sous le système d’accepter des places à tout prix, il est des personnes qui, pour un avantage personnel et momentané, ne craignent pas de détruire le seul bien qui fait notre force, l’union entre nous, je ne veux pas être et ne serai jamais de ce nombre.

N’ayant aucun désir de tenir secrètes mes pensées ou mes vues politiques, je vous permets de faire de cette lettre l’usage que vous jugerez convenable.

Je suis avec estime,

Votre ami dévoué,

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