‹ Dix ans au Canada de 1840 à 1850Chapitre 42 sur 60 · Journal de Québec, mars · texte numérisé non relu

Journal de Québec, mars

favorable au gouvernement responsable, travaillait sans relâche pour augmenter l’influence canadienne-française dans les conseils du gouvernement. Ce parti, bien différent de celui de M. La Fontaine qu’on accusait de vouloir “ tout ou rien ”, se montrait disposé à accepter ce qu’on lui offrait, probablement d’après l’axiome “ un je tiens vaut mieux que deux tu l’auras”. Nous voulons bien croire que ce parti nourrissait les sentiments les plus patriotiques et qu’il espérait pouvoir obtenir par un esprit de conciliation et de condescendance beaucoup plus qu’on n’aurait obtenu par une fermeté inébranlable. Mais il est facile de voir aujourd’hui que, sans cette ténacité de M. La Fontaine et de son parti, le système de gouvernement paternel de lord Metcalfe, qui de fait ne valait guère mieux que le système suivi antérieurement à l’Union, aurait été établi dans le pays, et peut-être pour longtemps, de préférence au véritable gouvernement constitutionnel ou responsable.

Ce parti, qui avait pour organe le Canadien de Québec, était bien décidément favorable au système du gouvernement par la double majorité, c’est-à-dire qu’il voulait que les membres du Conseil exécutif fussent également divisés en deux parties dont l’une représenterait la majorité du Bas-Canada et l’autre la majorité du Haut-Canada. On a déjà vu que lord Metcalfe n’entendait nullement gouverner de cette manière ; mais cette opinion n’était pas connue, et M. Draper laissait croire à dessein qu’un arrangement de cette nature était fort praticable. Les négociations dont nous venons de parler furent donc l’occasion d’une nouvelle et longue polémique, principalement dans la presse française, sur cette question de la double majorité.

“ La simple exposition de ce système, disait M. Chauveau dans sa correspondance au Courrier des Etats-Unis (14 nov. 1846), est la démonstration la plus mathématique que l’on puisse imaginer de l’absurdité de l’union des Canadas. L’idée de deux gouvernements fonctionnant chacun à sa guise, l’un progressif, l’autre conservateur, donne de suite l’idée de deux pays difféients. Avouer

que rUnion ne peut opérer sans la division sectionnaire de l’administration, c’est avouer que cette union ne pouvait exister que pour un objet de spéculation mercantile, et non point pour l’avantage des populations.

“ Cependant, il est bien clair que ce n’est pas à nous à assurer le fonctionnement régulier d’un ordre de choses qui n’a été créé que dans le but de neutraliser notre légitime influence, ordre de choses contre lequel nous avons solennellement protesté, auquel nous avons demandé d’importantes modifications dont nous n’avons obtenu que l’ombre, ordre de choses dont nous devrons demander sérieusement l’anéantissement du moment où nous aurons perdu l’espérance de toute amélioration constitutionnelle. Ainsi le plus ou le moins de logique qui entrera dans les conséquences pratiques de l’acte d’Union doit nous inquiéter bien peu ; et ce n’est pas au point de vue purement constitutionnel qu’il faudrait peut-être étudier la nature et les conséquences d’une alliance avec les tories du Haut-Canada, si, au lieu d’une mystification comme celle que M. Draper a essayée, quelque chose d’honnête et de sincère était proposé aux libéraux du Bas-Canada.

“ Alors se renouvellerait une scène fort comique, au point de vue de l’esprit anglo-saxon qui a dicté l’ensemble et les détails de l’acte de 1840. La population française, que l’on proscrivait politiquement, se trouvera encore recherchée et, pour bien dire, cajolée à l’excès par les deux partis qui se divisent le Haut- Canada. Les tories lui diraient : “ Laissez les réformistes ; leur “ influence est détruite pour toujours. Vous vous sacrifiez inuti- “ lement pour eux. Ils vous ont abandonnés les premiers. D’ail- “ leurs, leurs véritables sympathies ne sauraient être avec vous. “Vous voulez conserver votre langue, vos lois; vous êtes “ conservateurs comme nous : les réformistes sont des novateurs “ impitoyables qui ne vous laisseront rien de tout cela. Ils atta- “ qnent aujourd’hui les dotations de l’église anglicane du Haut- “ Canada, demain ils attaqueront celles de l’église catholique dans “ Ie Bas-Canada. Ils sont réduits en Chambre à une petite poignée

1 d’hommes que l’on achète et qu’on revend comme l’on veut ; “ les deux seuls hommes réputés incorruptibles dans leur petite “ cohorte ont, par conviction , voté contre vous dans les deux “ plus importantes questions de la dernière session, lorsqu’on vous “ a fait partager les dépenses de l’administration de la justice “ chez nous, et lorsqu’on nous a fait partager les revenus de vos “ biens des jésuites. \rous voyez donc que ces gens ne tiennent “ à vous qu’à la condition que vous serez les plus forts ; qu’il ne “ vous feront jamais le sacrifice de leurs convictions, encore bien “ moins de leurs intérêts. Brisez donc cette alliance qui ne peut “ que vous être funeste et que vos alliés eux-mêmes ont été les “ premiers à rompre par leur lâche défaite et leur trahison plus “ lâche encore.”

“ Ne trouvez-vous pas ce langage tout à fait éloquent ? Mais de leur côté les réformistes nous disent : “ Nous nous sommes alliés à “ vous dans un temps où le machiavélisme de lord Sydenham “ avait donné à l’oligarchie du Bas-Canada une prépondérance “ indue. Nous vous avons aidés à vous défaire des entraves que “ l’on vous avait imposées : est-ce notre faute, à nous, si à votre “ tour vous triomphez tandis que nous échouons ? Lord Metcalfe “ a fait chez nous ce que lord Sydenham vous aurait fait. Nous “ abandonner à présent, est-ce montrer cette loyauté chevaleresque “ qui doit distinguer des descendants de Français? Et puis, voyez “ dans quel moment et pour quelle alliance vous allez abandonner “ la nôtre. Notre ennemi commun est aux abois : après avoir “ épuisé ses forces à vous faire du mal, il va maintenant se servir “ des vôtres pour nous écraser. Il ne vous tend pas la main pour “ vous faire monter, mais pour s’empêcher de tomber. Et ces “ gens-là sont précisément ceux qui ne trouvaient point encore “ assez dures les conditions que l’acte d’Union vous a faites ; qui “ trouvaient votre maigre part de représentation trop forte; qui ne “ se contentaient point d’exclure votre langue des archives du “ parlement, mais qui ne voulaient pas même qu’elle fût parlée “ dans les délibérations législatives ; qui voulaient retenir le siège

“ du gouvernement â Kingston ; qui nous ont renversés en vous “ calomniant, nous ont dépopularisés en disant que nous vous “ étions trop dévoués, et enfin se sont fait élire en haine de vous ! “ Et puis encore, prenez-y garde ! Vous reniez tous vos principes “ libéraux, votre glorieuse lutte constitutionnelle de trente ans; “ pour épouser les doctrines despotiques de ces gens-là! Vous “ voulez l’égalité devant la loi, la liberté de conscience, la responsabilité de l’Exécutif; ceux à qui vous vous joignez sont des “ hommes de monopoles et de privilèges, les hommes du passé. “ Nous pouvons bien ne pas être les hommes du jour; mais, à “ coup sûr, l’avenir est à nous. Pensez-vous que ce continent “ doive appartenir à l’oligarchie ou à la démocratie ? Regardez “ autour de vous ! Où seront vos nouveaux alliés dans vingt ans, “ et où serez-vous avec eux ? ”

“ Ce langage à son tour, vous en conviendrez, quelque poétique qu’il soit, ne manque point de vérité. Tout cela, du reste, ne doit point vous surprendre. L’existence sociale des Canadiens-français et leur position politique offrent des contrastes qui justifient parfaitement les sollicitations si étrangement contradictoires qui leur sont faites. Ces contrastes, ainsi que le rôle important qui leur est échu, en dépit de tous, vous ont déjà été signalés dans les premières lettres que je vous ai adressées, il y a déjà cinq ans ; et les -événements, comme vous le voyez, ont parfaitement justifié ce que je vous disais alors. ”

Il n’est pas besoin de dire que le parti tory du Bas-Canada, représenté par le Herald et les autres grands journaux anglais de Montréal, était opposé au système de gouvernement par la double majorité, de même qu’ils étaient opposés à l’établissement même du gouvernement responsable. Prévoyaut que le règne de M. Draper ne pouvait durer longtemps, ils se mirent à prétendre que, dans tout arrangement politique qu’on pouvait avoir en vue pour l’avenir, les comtés anglais du Bas-Canada devaient avoir leur juste part d’influence dans le gouvernement du pays. Adoptant la tactique de lord Metcalfe, ces journaux laissaient croire que la

majorité bas-canadienne se composait exclusivement de Canadiensfrançais, tandis que de fait la population irlandaise presque toute entière, et une bonne partie de la population d’origine anglaise et écossaise, qui désiraient sincèrement l’établissement du gouvernement responsable, marchaient aussi sous le drapeau de M. La Fontaine, et formaient avec leurs concitoyens d’origine française ce qu’on appelait communément le parti libéral du Bas-Canada. Ces journaux torys persistaient à laisser croire à une contestation de races, espérant éveiller ainsi les sympathies de la mère-patrie. Mais le parti libéral avait dans le Pilot de Montréal un défenseur habile et énergique. Voici comment il répondait au Herald :

“ Le Herald accuse M. La Fontaine, comme d’un grand crime, de demander lui et ses amis politiques “ le contrôle absolu de tout “ pouvoir dans le Bas-Canada, privant ainsi les comtés anglais de “ leur importance méritée ”. M. La Fontaine soutient avec raison que, s’il était appelé à former partie d’une administration, il aurait quelque garantie qu’il serait à même de mettre en pratique la politique qu’il croit favorable aux intérêts du pays ; il s’associerait en conséquence des hommes en qui il aurait confiance, dont les vues coïncideraient avec les siennes, et non des personnes dans lesquelles il n’aurait aucune confiance quelconque, et qui, rentrant dans le ministère pour représenter d’autres principes politiques et leur obtenir l’importance qu’ ils méritent, n’épargneraient aucun effort pour entraver sa politique et faire tort à son influence. FTous ne pouvons avoir un meilleur exemple de l’absurdité de ce système que celui présenté par l’administration qui vient d’être démembrée : MM. Viger et Papineau entrèrent au ministère comme Canadiens-français sur le principe de “ j uste part ” ; M. Smith, pour donner aux townships de l’Est V importance qu’ils méritaient ; M. Daly, comme il désirait le faire croire, pour représenter l’opinion des catholiques Irlandais ; M. Morris, les presbytériens ; M. Cayley, le family compact ; etc., etc.

“ Les Canadiens-français trouvèrent bientôt que leurs représentants n’avaient au curie influence quelconque, et le Canadien lui-même les supporta comme un pis-aller sur le principe qu’il était mieux d’avoir deux Canadiens-français dans le Conseil qu’un seul. Les politiques plus sages entretiennent une opinion différente, et croient que les nominations de MM. Yiger et Papineau furent faites pour tromper le peuple et, s’il était possible, pour le diviser. Nous ne pouvons pas nous étonner beaucoup de la tactique du Herald et de ses amis, qui ont toujours fait entendre le cri d’origine nationale pour faire croire qu’il y a un parti canadien- français qui convoite le pouvoir. Mais nous devons avouer que nous sommes surpris qu’un journal comme le Canadien adopte une marche aussi suicide. Ce journal dit, en parlant de la majorité parlementaire appartenant à une autre origine : 4‘ L’influence canadienne-française est nulle ; dans le fait il ne nous reste rien ! ” Assurément le. Canadien ne peut pas avoir oublié que, lorsque M. La Fontaine, Canadien-français, fut appelé à la plus haute position de la province, la minorité parlementaire appartenait à une autre origine, et cependant l’influence canadienne-française n’était pas nulle. Le Canadien était satisfait dans ce temps-là. Pourquoi désespèrerait-il aujourd’hui ? Le parti populaire a été défait à une élection générale, et il n’est que trop vrai que le Haut-Canada n’a pas fait son devoir comme le Bas-Canada. Cependant il y eut, dans le Bas-Canada, des comtés qui manquèrent de foi, comme Beauharnois, le lac des Deux- Montagnes, et dernièrement Dorchester, pour ne rien dire des townships de l’Est .

“ Nous croyons qu’il n’y a pas un seul homme intelligent dans le Canada-Uni, de quelque parti qu’il soit, pourvu qu’il connaisse la politique du pays, qui ne voie clairement que le résultat d’une nouvelle élection, qu’elle ait lieu immédiatement ou dans deux ans, donnera au parti La Fontaine-Baldwin une majorité parlementaire plus considérable qu’il n’en a jamais eue. Pourquoi donc crier que “ rien ne nous reste ” ? Il n’y a que les cher-

cheurs de places et ceux qui sympathisent avec ces chercheurs qui se plaignent.

La résignation de 1843, quoiqu’elle ait conduit à l’exclusion du parti libéral du pouvoir pendant quatre ans, était le moyen d’arracher au gouverneur et au ministère anglais des admissions qui dans la suite devront être d’un bienfait immense pour le pays. Qu’aurait-on pensé des whigs en Angleterre si, durant la domination des tories, ils eussent couru après le pouvoir comme a fait le Canadien ? Que penserait-on d’O’Connell aujourd’hui s’il demandait à être admis avec un ou deux de ses amis dans le cabinet tory comme irlandais, afin d’avoir “ une juste part” d’influence, ce qui signifie une part des dépouilles ? Le parti libéral est justifiable de prétendre au pouvoir et à l’influence, mais il doit chercher pour les obtenir des moyens honorables . ”

Nous ne pouvons mieux terminer ce chapitre qu’en mettant sous les yeux de nos lecteurs une lettre écrite à cette époque, et publiée dans le Morning Chronicle de Londres, le 1er septembre 1846. Cette lettre, écrite évidemment par un homme bien renseigné, contient un exposé lucide et impartial de la politique canadienne depuis l’Union; elle en est comme le résumé. L’auteur, en publiant cette lettre à cette époque et dans un journal de Londres, espérait sans doute qu’elle viendrait à la connaissance du nouveau gouverneur général du Canada, dont la nomination était attendue d’un jour à l’autre.

Après avoir esquissé rapidement les mœurs, les ressources et l’état général de la province, il en venait à la politique du pays :

“ Ce que le Canada veut, disait-il, et ce sans quoi il ne sera jamais satisfait, c’est le gouvernement responsable en pratique aussi bien qu’en théorie — la substance au lieu de l’ombre, la réalité au lieu de l’apparence. Cette grande question une fois décidée, la fermentation qui s’est emparé de l’esprit public s’appaisera, les griefs politiques qui ont si longtemps affligé la province disparaîtront, le peuple du Canada ne trouvera plus la mère-patrie agissant comme parti dans ses conflits politiques ;

l’agitation de parti se dirigera vers les questions d’intérêt purement local; et au lieu d’une colonie inquiète et agitée, l’Angleterru trouvera dans le Canada une dépendance importante et prospère. La question est bien claire. Le gouvernement impérial peut l’éluder, mais le peuple ici ne la perdra point de vue. Leurs coeurs sont attachés au gouvernement responsable, ils agiteront jusqu’à ce qu’ils l’obtiennent ; et plus le gouvernement de la mère-patrie retardera de le mettre en force, plus les liens qui unissent cette importante province à l’empire s’affaibliront. Dénier un droit est une politique très injudicieuse de la part de notre gouvernement; c’est une folie de suivre cette politique, lorsqu’on sait que le sentiment de cette injustice continuelle peut porter le peuple à chercher du soulagement d’une manière qui sera favorisée, non seulement par la distance, mais par la position géographique et les sympathies politiques.

“ Ce que le Canada revendique sous le nom de gouvernement responsable peut se résumer en très peu de mots. La responsabilité sur laquelle ils insistent est une responsabilité directe à eux-mêmes, sans laquelle ils ne seront jamais sûrs d’avoir un bon gouvernement. Ils ne demandent pas cependant que chaque membre du gouvernement leur soit responsable. Ils admettent que le gouverneur doit être responsable à ceux qui le nomment- Ce qu’ils désirent est que le gouvernement, dans tous les cas qui se rapportent aux affaires de la province, fonctionne d’après l’avis des conseillers constitutionnels qui doivent être responsables de leur conduite et de leur avis au peuple de la province. Que le gouverneur réponde de sa conduite au gouvernement impérial, ses ministres doivent être responsables au peuple du Canada. Tel est le résumé et la substance de toute la contestation, et on verra qu’elle se résout en une pure question de gouvernement parlementaire.

“ Le parti libéral an Canada lutte actuellement pour avoir en pratique ce qu’on lui a déjà accordé en théorie. Avant la rébellion, la théorie et la pratique du gouvernement provincial étaient

absolues, et l’irresponsabilité au peuple canadien était reconnue. Les libéraux, ou radicaux, comme on les appelait alors, firent du gouvernement responsable une issue entre eux et le parti tory, ou plutôt entre eux et la mère- patrie. Le haut commissaire de Sa Majesté, le comte de Durham, reconnut la justice de leurs demandes ; et la compatibilité de ces demandes avec la connexion britannique fut reconnue par l’octroi subséquent du principe de responsabilité tel que demandé, comme élément fondamental de l’administration du gouvernement provincial.

“ Ce grand changement organique dans toute la charpente de l’administration provinciale eut lieu en 1841, sous le gouvernement de lord Sydenham. Un des premiers actes du premier parlement du Canada-Uni fut l’adoption d’une résolution embrassant tout le principe pour lequel on avait combattu. Pour donner effet à cette résolution, la sanction du parlement impérial était nécessaire. Cette sanction fut enfin obtenue, et, à la grande satisfaction du peuple canadien, une question qui avait agité la province pendant tant d’années, et qui avait même, pour un moment, ébranlé les fondements de la domination anglaise dans l’Amérique du Nord, fut réglée pour jamais, en apparence.

“ Dans cette concession, qui lui était faite d’un principe regardé comme juste, le peuple du Canada avait cru à la sincérité du gouvernemant impérial. Tl ne put appréhender d’abord que son triomphe se bornerait à l’établissement d’une pure théorie dans l’administration coloniale, qui ne devait avoir aucun développement pratique. Aussi, de fait, le principe et la théorie marchèrent d’abord de pair. Pour la première fois le peuple du Canada sentit son poids et son influence dans l’administration de ses propres affaires ; une ère de paix et de prospérité s’ouvrit pour la province ; un sentiment de loyauté et de satisfaction se répandit de tous les côtés, et les luttes de parti qui, à la vérité, 11e s’amortirent pas, se bornèrent aux partis eux-mêmes, sans comprendre la mèrepatrie dans la lutte comme autrefois, où un parti semblait être

suborné par le gouvernement impérial pour opprimer, et l’autre pour être voué aux souffrance et à l’infamie.

“ Cet état de choses cependant ne fit que passer. Les libéraux se plaignirent que peu à peu la pratique du gouvernement responsable était abandonnée, pour une simple reconnaissance de la théorie. Faire correspondre le fonctionnement du gouvernement avec le principe reconnu du gouvernement, est ce que le parti libéral s’efforce aujourd’hui d’obtenir.

“ La responsabilité du ministère provincial renfermait deux principes très importants : d’abord, que les personnes possédant la confiance du pays pouvaient seules retenir les places de conseillers exécutifs ; et secondement, que dans toutes les affaires purement locales, l’Exécutif ne pouvait agir sans avoir d’abord consulté ses conseillers. La violation du premier de ces principes doit nécessairement arrêter toute législation utile, et sans la mise en pratique du second, il ne serait pas raisonnable de tenir une classe d’hommes responsable d’actes qu’elle n’aurait ni conseillés ni sanctionnés. Les deux principes furent reconnus, et l’on agit en conséquence, et le peuple canadien trouva que l’opinion publique agissant par le canal de son parlement, avait sa légitime influence sur la conduite et la politique du gouvernement exécutif.

“ Durant l’administration de lord Sydenham, le nouveau système de gouvernement ne reçut aucun échec matériel. Le ministère provincial fut appuyé par une majorité parlementaire respectable, et il administra les affaires, généralement parlant, en harmonie avec l’opinion publique. Sous le gouvernement de sir Charles Bagot, une fusion des parties' eut lieu, jusqu’à un certain point. Le parti que lord Sydenham avait rallié autour de lui déclina, un grand nombre de ses adhérents entrèrent dans les rangs de ce qui était alors le parti ultra- réformiste. Ce parti, sous lord Sydenham, était en grande minorité dans la province supérieure. Sa force repose dans son alliance avec le parti canadien-français du Bas- Canada. Recruté dans le Haut-Canada, des restes du parti de lord Sydenham, il devint dominant, de puissant qu’il était ; et, avec

MM. Baldwin et La Fontaine pour chefs, il administra les affaires de la province durant tout le gouvernement de sir Charles Bagot. Pendant tout ce temps, la pratique du gouvernement responsable fut complète. Le ministère fut soutenu par le pays, et l’Exécutif fut, dans toutes les occasions convenables, conseillé par ce ministère. Le peuple canadien avait tout ce qu’il demandait. Le gouvernement local était virtuellement entre ses mains. Les vues du gouvernement exécutif étaient en harmonie avec celles de la majorité dans le parlement ; le gouverneur n’agissait pas sans consulter son conseil, et son conseil était par conséquent pleinement responsable au peuple. Tel était l’état des choses, lorsque l’administration du gouvernement provincial fut dévolue à sir Charles Metcalfe.

“ En entrant dans les fonctions de son emploi, lord Metcalfe se trouva entouré des conseillers libéraux de son prédécesseur. Pendant huit mois il parut faire fonctionner son gouvernement d’accord avec son cabinet. Il paraît cependant que, durant tout ce temps, il existait une secrète mésintelligence entre le gouverneur et ses conseillers. Une explosion eut heu enfin ; les partis, comme on le voit actuellement, différaient seulement sur la question de ce qui constituait le gouvernement responsable. Aucun parti ne désire ou n’ose maintenant se prononcer ouvertement contre le principe de la responsabilité. Les deux grands partis, celui du pouvoir et celui de l’opposition, sont les avocats avoués du gouvernement responsable. Lord Metcalfe, en se querellant avec son premier cabinet, ne disputa point sur le principe. Il différait simplement sur ce qu’était ou devait être son fonctionnement pratique. Cette différence d’opinion ne fut d’abord qu’entre

le gouverneur et ses conseillers. Aussitôt qu’elle fut connue, les partis politiques l’adoptèrent. Le parti tory et tous ceux qui sympathisent avec lui, épousèrent l’opinion du gouverneur, les

libéraux soutinrent le ministère et firent de sa cause la leur propre. Les vues du nouveau cabinet doivent avoir été en union avec celles du gouverneur, ou ces conseillers n’auraient jamais

accepté de places sous lui. Lord Metcalfe s’est retiré du gouvernement, mais un fragment de son nouveau cabinet continue à entourer ses successeurs. Quelles que puissent être les vues privées de lord Catbcart, on juge de son gouvernement d’après les vues connues de son cabinet. La même différence d’opinion continue donc à exister entre les partis. Les libéraux sont en opposition au gouvernement, parce qu’ils regardent le ministère actuel comme professant encore le principe d’après lequel il est rentré en office. Le gouvernement de lord Metcalfe est par conséquent opposé par eux, parce qu’ils considèrent l’ascendant de ce cabinet comme une violation pratique du principe pour lequel ils ont combattu. Le mérite de la question entre les partis peut être mieux compris d’après la courte esquisse qui suit des événemens des deux dernières années.

“ Lord Metcalfe, après avoir travaillé pendant huit mois avec son cabinet libéral, découvrit qu’il avait toujours existé un antagonisme entre lui et son ministère quant au fonctionnement du gouvernement responsable. Entre autres choses, les libéraux soutenaient qu’aucune nomination locale ne devait être faite par le gouverneur sans qu’il eût préalablement consulté ses conseillers constitutionels. Lord Metcalfe, d’un autre côté, disait que le gouverneur ne devait pas être un instrument entre les mains de son Conseil, pour faire des actes qui, selon lui, dégradaient la souveraine dont il avait l’honneur d’être le représentant. Comme proposition abstraite, le principe ainsi énoncé par lord Metcalfe ne pouvait être attaqué ; la question était de savoir si ce principe avait rapport au point en litige. Les libéraux avaient-ils quelque désir de dégrader la souveraine ou son représentant, ou lord Metcalfe prétendait-il que ce fût là leur objet ? Si leur conduite ou leurs demandes n’indiquaient aucune intention de ce genre, alors le gouverneur, en prétendant ce qu’il a prétendu, a éludé la question dès le commencement. L’établissement du gouvernement responsable dans le Canada n’était point une dégradation pour la souveraine de l’empire ni pour le gouvernement impérial.

Et le fonctionnement du système ainsi établi ne pouvait être non plus une dégradation ni pour l’une ni pour l’autre. Par conséquent, en le faisant fonctionner convenablement, le gouverneur n’aurait compromis ni l’autorité ni la dignité de celle qu’il représentait. La question peut donc se résoudre en considérant le caractère réel de la politique du gouverneur. A-t-elle été conforme au principe reconnu depuis 1841 comme le fondement de toute la charpente du gouvernement provincial, ou ne l’a-t-elle pas été?

“ La responsabilité du cabinet provincial est de fait restreinte aux actes du gouvernement au sujet desquels les divers membres de ce cabinet ont été consultés. La responsabilité ne s’attache à eux pour les cas où ils n’ont constitutionnellement aucune voix pour régler la conduite de l’Exécutif. Mais leur responsabilité, comme il «- été entendu au temps de l’établissement du gouvernement responsable, s’étend à tous les actes qui affectent purement et exclusivement les alfan-oü intérieures de la province. Ils n’ont point cherché à avoir de voix dans la régie des affaires impériales, et ils ne sont pas conséquemment responsables de l’effet que la législation impériale peut avoir sur la province. Les nominations locales regardent-elles la province ou l’empire ? Si elles regardent l’empire, alors lord Metcalfe, en les faisant, n’avait pas besoin de consulter ses conseillers provinciaux; si elles regardent la province, il était évidemment tenu de les consulter avant de faire ces nominations. Lord Metcalfe a fait des nominations sans consulter son cabinet, nominations d’un caractère purement local. Le cabinet de ce temps-là prétendit que la conduite de Son Excellence était une infraction à la constitution provinciale, et la dénonça. Il insista à ce qu’à l’avenir aucune nomination ne se fît sans qu’il eût été d’abord consulté à ce sujet. Comme ceci renfermait tout le principe du gouvernement responsable, ils comprirent que la réponse du gouverneur à leur demande leur montrerait si la constitution provinciale était substantiellement ou nominalement un système responsable. Il rejeta leur demande, et en conséquence ils résignèrent. Tout ce qu’ils voulaient, comme ils

l’ont allégué, c’est que le système qui leur avait été accordé ne fut pas violé. Mais le gouverneur, comme on l’a déjà dit, prétendit qu’accéder à leur demande, ce serait se convertir en un pur instrument entre leurs mains, dégrader la souveraine qu’il représentait, et le gouvernement impérial par lequel il était nommé.

“ Il n’est pas improbable qu’il existât quelques causes secondaires de divergence entre les partis, mais on ne peut douter que telle lut la cause immédiate de lâ rupture qui eut lieu. Il n’est pas aisé de concevoir comment M. Baldwin et son cabinet pouvaient agir autrement qu’ils ont fait. Responsables de leurs propres actes, ils objectèrent, en premier lieu, à ce qu’on les rendît responsables d’actes appartenant exclusivement à d’autres ; et en sp°on(i lieu, à ces actes in toto, en tant que violation de la constitution et infraction de leurs droits comme conseilît!rs constitutionels de l’Exécutif. Ils objectèrent à ce qu’une autorité dans les affaires d’un intérêt purement local ^assumée exclusivement par un parti entièrement irresponsable au peuple de la province. Ils comprirent que conduite de Son Excellence faisait d’eux comme un plastron entre lui et le peuple de la province, dans l’exercice d’un gouvernement arbitraire et inconstitutionnel, en même temps qu’elle les rendait responsables d’actes à l’égard desquels ils n’avaient encouru réellement aucune responsabilité. C’était une fraude sur le public, qui croyait qu’aucune démarche n’était faite par le gouvernement dans les affaires d’intérêt local sans que ceux qui avaient sa confiance eussent été consultés. Que penserait un ministre anglais si une personne l’arrêtait dans la rue pour le remercier d’avoir été nommé à un emploi important, si cette nomination avait été faite par la Couronne sans sa connaissance ou son consentement ? Que penserait le peuple anglais de la Couronne si elle agissait ainsi indépendamment de ses ministres ? Cependant tel fut le cas au Canada. Un membre éminent du ci-devant cabinet fut arrêté dans la rue, et remercié par un monsieur auquel le gouverneur avait offert un emploi important, et qui pensait que le cabinet avait nécessairement été consulté, et avait conseillé

la nominatioD. Le ministre auquel on s’adressait ainsi ignorait entièrement cette circonstance, et l’avoua franchement. Il était évident, pensa-t-il avec ses collègues, que le gouverneur agissait, dans une affaire purement provinciale, ou sans aucun avis quel conque, ou à la suggestion de ceux qui n’avaient aucune part dans le gouvernement ou qui étaient les ennemis politiques de ses conseillers constitutionnels. En agissant ainsi, ils virent qu’il violait les droits qu’ils avaient juré de maintenir, sans compter qu’il les mettait dans une position humiliante. Mais un moyen leur était laissé : c’était de faire des remontrances et, dans le cas où elles n’auraient aucun effet, de résigner. Peu regarderont comme extravagante la demande qu’ils firent avant leur résignation : ils n’insistèrent pas à ce que leur consentement fût nécessaire dans tous les cas pour l’action exécutive ; tout ce qu’ils demandèrent, c’est qu’ils fussent consultés. S’ils ne s’étaient pas accordés avec le gouverneur sur les questions importantes, c’eût été à eux de résigner, ou à lui de les destituer. Mais ils étaient là pour conseiller, et ils étaient responsables de leurs avis, et ne pouvaient par conséquent consentir à ce que Son Excellence ne les consultât que lorsqu’il lui plairait et les laissât de côté lorsqu’il le jugerait convenable.

“ Ce qui précède contient un exposé du différend qui a eu heu entre lord Metcalfe et son premier cabinet. Il contient aussi la substance de la conteste qui existe encore entre les partis dans la province. Le commentaire le plus instructif peut-être sur le rôle qu’a joué sir Charles Metcalfe dans la controverse, et sur le principe d’après lequel il a cherché à gouverner la province, se trouve dans l’état de la province depuis que M. Draper est monté au pouvoir. Depuis les deux dernières années, le pays a été en quelque sorte sans gouvernement. Pendant près d’un an les affaires de presque deux millions d’hommes ont été exclusivement entre les mains d’un triumvirat qui ne s’accordait pas trop bien. Depuis la dissolution du cabinet dont M. Baldwin était le

chef, le gouvernement n’a jamais été en organisation complète et efficace. Le cabinet a été construit et reconstruit, démantelé et replâtré, au dégoût de plusieurs dans la province, et à l’amusement et à l’édification des autres. En entrant en office, M. Draper et les collègues qu’il put réunir autour de lui, rendirent de bouche hommage au principe du gouvernement responsable. Lui et ses collègues ne purent rester au pouvoir qu’aussi longtemps qu’ils furent soutenus par la voix du peuple, telle qu’indiquée par l’action de la branche populaire de la Législature. Une dissolution eut lieu, une élection générale s’en suivit et les partis se crurent également puissants à l’ouverture de la session. D’abord le nouveau cabinet, par des moyens que ses adversaires dénoncèrent comme répréhensibles, se trouva soutenu par une petite majorité. Il était assez imprudent de s’aventurer sur le terrain glissant des questions ministérielles.

“ Le bill d’université était une de ces questions, et de son sort devait dépendre l’existence du cabinet. Il fut lu une première fois, comme matière de forme, et une seconde fois à condition qu’il n’irait pas plus loin pendant cette session. Il était évident que le cabinet devait abandonner le bill, ou être défait s’il le pressait. Son abandon fut une défaite virtuelle. Dans la session suivante on n’en entendait point parler, lorsqu’un partisan du gouvernement dans la Chambre, qui n’avait aucune place dans le gouvernement, fit motion pour l’introduction d’un bill semblable à celui introduit l’année précédente par M. Draper. Le gouvernement le supporta, mais non plus comme question de cabinet. Ce fut une question ouverte, et dont l’issue était déclarée ne devoir pas affecter la stabilité du cabinet. Un membre du gouvernement, ►enfant du family compact, qui avait résigné sa place lorsque la mesure d’université avait été faite question ministérielle, est retourné au cabinet maintenant que cette question est devenue question ouverte. Une conduite comme celle-ci n’était nullement calculée pour inspirer au peuple confiance dans le gouvernement. Défaits dans d’autres occasions, et quelquefois plus d’une fois daus une

seule et même nuit, ils tiennent encore leurs places, et sont en ce moment occupés à faire d’autres efforts pour compléter le cabinet, de manière à pouvoir encore rencontrer le parlement. Leur succès est douteux. Avec un gouvernement dans un état de démembrement virtuel, les affaires de la province ne peuvent être, et elles ne le sont pas, dans un état très prospère. Le gouvernement demeure au pouvoir sans avoir de parti sur lequel il puisse se reposer. Son objet avoué est de construire le cabinet de manière à ce que les populations canadienne-française et anglaise y soient mieux représentées. Mais le parti canadien-français n’est nullement préparé à donner sa confiance à M. Draper, et à contribuer à maintenir un cabinet qui est principalement soutenu par le parti tory du Haut- Canada, et cela, non par amour pour le cabinet lui-même, mais afin d’en exclure les libéraux. C’est dans ce but que le pacte de famille, dans les personnes de MM. Cayley et Robinson, a consenti à y être représenté. Ils ont pour M. Draper un souverain mépris. Le fondement sur lequel il a construit son cabinet s’écroule; et le Toronto Globe , journal de l’opposition, citaitd’autre jour plusieurs colonnes de paragraphes extraits d’environ 30 journaux naguère ministériels, qui tous condamnaient le gouvernement, et le traitaient avec le mépris le plus ouvert. Cependant M. Draper est cloué à son poste, et le public attend avec patience ce qui va en résulter. L’état actuel des choses est tout à fait anormal, il ne peut durer longtemps. Tout semble indiquer que les libéraux vont bientôt monter au pouvoir. En se conduisant prudemment, ils peuvent, en y montant, s’assurer de le conserver pendant plusieurs années. Leurs principes gagnent du terrain dans la province, et les circonstances des deux dernières années ont aidé considérablement leur cause. Puisque le parti libéral paraît, comme je le dis, devoir bientôt monter au pouvoir, je vais parler succinctement des vues particulières qu’il entretient par rapport à ce que doit être la conduite du gouvernement provincial, — vues qui sont en partie le résultat d’une considération attentive de l’état actuel des choses.

“ Ils insistent, en premier lieu, à ce que le gouvernement de la province soit, en pratique comme en théorie, un gouvernement parlementaire ; en d’autres termes, que les affaires intérieures de la province soient administrées par les chefs des majorités parlementaires. Aucun ministère ne pourrait continuer à rester au pouvoir, lorsqu’il ne serait plus soutenu par une majorité dans le parlement. Ils n’entendent pas que ce principe soit poussé jusqu’à empêcher un appel au pays lorsque le cabinet jugera convenable d’en appeler ainsi de la décision de la Législature. Tout ce qu’ils veulent, c’est que la voix du pays soit en harmonie avec celle des conseillers constitutionnels de l’Exécutif, en d’autres mots, que le cabinet ait la confiance du grand corps des représentants. Il est notoire que le cabinet actuel n’a la confiance d’aucun parti en état de faire fonctionner le gouvernement. Il a le soutien précaire d’une coalition dont le seul objet est d’exclure les libéraux du pouvoir. Ce serait folie de croire qu’il possède la confiance de la grande masse du peuple de la province. Lord Durham, que l’on peut regarder comme une bonne autorité sur les affaires du Canada, a insisté sur la nécessité et la convenance d’étendre au Canada le système qui prévaut en Angleterre, celui de gouverner le pays par les chefs de la majorité dans le parlement. La position de la reine dans le gouvernement du Canada devrait être la même que dans son gouvernement d’Angleterre. Eien de ce qui est considéré comme compatible avec la prérogative et la dignité de la Couronne en Angleterre ne devrait être regardé comme incompatible avec la prérogative et la dignité de la Couronne au Canada. Le gouvernement parlementaire enveloppe nécessairement la responsabilité de la part du ministère. En Angleterre on ne regarde pas comme contraire à la dignité de la Couronne de consulter les ministres par rapport à tous les actes dont les ministres sont ou doivent être responsables. C’est, son devoir de le faire. Ce devrait être la même chose en Canada. Le représentant de la Couronne ne devrait pas prétendre dégrader la Couronne en suivant dans une colonie, sous un gouvernement

constitutionnel, l’exemple de la Couronne dans la mère-patrie. Ce que la reine ne peut faire en Angleterre, le gouverneur ne devrait pas avoir la permission de le faire au Canada. En faisant les nominations impériales, elle est tenue de consulter son cabinet ; en faisant les nominations provinciales on insiste à ce qu’il fasse la même chose. Lord Metcalfe s’est trouvé entouré par les chefs d’une grande majorité parlementaire, et, en faisant des nominations, il a refusé de les consulter. Par cette conduite, il s’est mis luimême, et il a mis la souveraine qu’il représentait en antagonisme

direct avec le parlement local. Dire comme lui que ce serait

déroger à la dignité de la Couronne que d’agir en harmonie avec les vues de la majorité du- parlement, lorsqu’on insistait sur ce principe, comme étant l’interprétation d’un système de gouvernement qui avait été accordé par la Couronne d’Angleterre, c’était mettre la Couronne en collision avec le peuple du Canada ; c’était faire de la Couronne un parti pour enfreindre la constitution provinciale. Bien plus, cela tendait à inculquer la doctrine pernicieuse que le maintien convenable' de la dignité ' de la Couronne était incompatible avec l’inviolabilité de la constitution garantie à la province. Le peuple canadien ne consentira jamais à ce qu’une partie seulement de sa constitution soit en force, et c’est le comble de la folie chez ceux qui se prétendent les conservateurs spéciaux de la loyauté provinciale, de mettre la Couronne' en antagonispie avec le peuple, en faisant d’un envahissement de ses droits une condition nécessaire du maintien de sa dignité. Les libéraux canadiens ne voient rien dans le gouvernement parlementaire responsable qui milite contre quelqu’une des grandes prérogatives de la Couronne. Soutenir qu’il en est ainsi c’est, selon eux, Convertir la Couronne, chef exécutif d’ungouvernement constitutionnel, en un dépôt d’anciennes prérogatives, incompatibles avec l’esprit du siècle et les libertés du sujet. Les libéraux ici ne veulent pas voir sous cet aspect l’exécutif impérial. Au lieu d’être en antagonisme avec ce que, dans la pratique de leur gouvernement, ils sont constamment appelés à combattre, ils veulent le regarder,

comme ils désirent qu’il soit par son représentant dans la province,, une partie concordante de leur constitution locale.

“ Ils insistent de plus à ce que la position occupée par le gouverneur dans la politique de la province soit telle que le choix d’un gouverneur soit indifférent à tous les partis. Il doit surtout éviter avec soin de s’identifier avec aucun de ceux-ci dans le pays. C’est là l’écueil fatal contre lequel la plupart des gouverneurs ont vu se briser leurs administrations. Les maux qui peuvent résulter de l’adoption d’une politique de parti, par un gouverneur, sont aussi évidents que nombreux. Dans les conflits de parti, le triomphe de la faction avec laquelle il s’est ainsi ligué, est de fait son triomphe, le triomphe du gouvernement, ou le triomphe de la Couronne sur le peuple. D’un autre côté, le triomphe du parti auquel il peut être opposé est une victoire sur lui, ou plutôt une victoire sur le gouvernement et la Couronne. C’est une mauvaise politique que d’envelopper ainsi le gouvernement exécutif dans les triomphes ou les défaites de parti. Dans quelle position se trouve le gouverneur, s’il réussit dans une contestation de cette sorte ? L’opposition qu’il a fait naître n’est pas celle d’un parti contre un autre, mais celle d’un parti contre le gouvernement. Au lieu d’occuper un terrain neutre, l’Exécutif se trouve invariablement d’un côté et le peuple de l’autre. Et comment se trouvet-il placé lorsque lui et son parti éprouvent une défaite ? il est impossible pour lui et le parti vainqueur de travailler ensuite cordialement ensemble. Il faut qu’il se soumette à la nécessité de sa position, et qu’il administre son gouvernement conformément aux vues de ceux entre les mains desquels il a été jeté par une chance de parti. Mais qui peut douter de la répugnance avec laquelle il donnera sa coopération aux mesures qui émaneront de ceux qui auront l’air de les lui dicter, après qu’il aura été vaincu dans sa tentative pour les renverser ? Comment les affaires de la province peuvent-elles être administrées convenablement, lorsqu’il existe ainsi un antagonisme irréconciliable entre l’Exécutif et ses conseillers ? Tel est l’inconvénient qu’éprouvera toujours

un exécutif partisan politique. Si un gouverneur canadien veut éviter cette difficulté, qu’il en évite la cause. Dans les états despotiques le chef du gouvernement a, généralement parlant, le droit de choisir la personne avec laquelle il administrera les affaires du pays. Dans les gouvernements représentatifs l’Exécutif de l’Etat occupe une position bien différente. Très souvent il peut être appelé à partager §on gouvernement avec des personnes dont la coopération ne lui plaît point. C’est donc une folie pour lui de jouer un rôle qui lui fait d’uue classe d’hommes des amis, et des ennemis d’une autre. Il doit se tenir dans une position telle qu’il puisse coopérer avec le parti qui aura dans le temps une majorité parlementaire. Il doit donner à ce parti sa, confiance tout entière.

“ Le gouverneur du Canada devrait toujours se rappeler quele but de sa mission dans la province n’est pas d’assurer l’ascendant d’une faction, mais d’administrer le gouvernement pour le bien de la colonie. Les eolons eux-mêmes sont les meilleurs juges dans tout ce qui regarde les affaires locales. Il doit déférer à leur jugement. Leurs vues et leurs désirs sont indiqués par les majorités dans le parlement local. La majorité de l’époque représente les vues du pays pour l’époque, et tant que ces vues ne changent pas, il ne doit mettre aucun obstacle à leur exécution, pourvu qu’elles 11e heurteut pas les intérêts impériaux. Lorsque ces vues changent, c’est le temps pour lui de modifier sa marche ; mais il n’a aucun droit de prétendre, comme il a été fait récemment, que le triomphe d’un parti n’est que temporaire et accidentel, et, avec une telle opinion, dans l’espoir qu’un changement aura lieu bientôt, de refuser de quitter ses retranchements de parti, et tenir son exécutif en antagonisme avec la branche populaire du gouvernement. Il peut avoir toute raison de croire qu’une révolution dans la position des partis ne peut être que temporaire, mais il n’a aucun droit d’agir d’après une telle supposition, eu d’emprunter en aucune manière l’aide de l’influence Exécutive pour faire reprendre le pouvoir à la faction défaite. Il est difficile,

dans l’histoire agitée et tumultueuse du Canada, de trouver un exemple plus fort des maux causés par l’esprit de parti de l’exécutif, que dans la fausse position où le gouvernement s’est trouvé placé durant les élections de 1 844. Les libéraux ne pensèrent jamais que la conteste existât entre eux et le gouvernement. Ils furent défaits, non les torys, et le gouvernement triompha. Comme cette question renfermait, ainsi que les libéraux le concevaient, leurs plus chères libertés et leurs droits constitutionnels garantis l’odieux du succès dans cette contestation tomba sur le gouvernement, et non sur le parti ou l’agglomération de partis qui coopérait avec lui. La crainte de l’intervention impériale dans nos affaires locales, qui commençait à disparaître de l’esprit des habitants de la province, fut ressuscitée tout-à-coup, et le peuple de la province trouva, ou pensa trouver, un obstacle au gouvernement constitutionnel dans le représentant de la reine.

“ Ils insistent encore à ce que le gouverneur de la province dépende du parlement local et non du gouvernement de la mèrepatrie pour la régie des affaires de la colonie. Il ne conviendrait pas de leur dire, par rapport aux mesures d’un caractère purement local, de s’adresser en Angleterre pour avoir justice, s’ils se considèrent lésés par la conduite de l’Exécutif. Ils ont lutté longtemps pour obtenir un gouvernement représentatif, avec toutes ses conséquences légitimes. S’adresser à l’Angleterre pour avoir justice dans des affaires de pur intérêt local, ce serait seulement encourager un système représentatif entièrement défectueux, en autant qu’il se rapporte aux affaires locales ; et comme le contrôle entier sur les affaires locales a toujours été le grand but de toute l’agitation qui s’est faite au Canada, une telle démarche ne ferait que sanctionner des actes tendant à empêcher leur système représentatif d’opérer par rapport au grand objet pour lequel ils l’ont convoité et obtenu. Ils ne peuvent donc pas consentir à en agir ainsi. Ils ne voient aucune raison de faire appel à l’Angleterre pour des griefs auxquels la constitution provinciale, si elle est mise en pratique, peut remédier. Ils nient au gouverneur le droit de mettre'

le parlement au défi, sous prétexte que le peuple peut en appeler. Son devoir est d’agir avec un ministère qui a la confiance du parlement, ou d’en appeler au peuple de la province, lorsqu’il diffère d’avec son cabinet et la majorité parlementaire qui le supporte. Si la décision du peuple est contre lui, il doit succomber ou se retirer ; il doit, dans tous les cas, s’abstenir d’agir en opposition avec la majorité parlementaire, et s’adresser ensuite à l’Angleterre pour ratifier sa conduite. Dans la régie des affaires exclusivement locales, le peuple de la province refusera toujours de se soumettre directement ou implicitement à un tribunal extérieur. Ils insistent à ce que le gouverneur soit obligé de leur demander une ratification ou une approbation de sa conduite dans la régie de leurs affaires domestiques ; au gouvernement impérial seul il doit rendre compte de sa mission comme gardien des intérêts de l’empire. Les Canadiens, par rapport aux affaires provinciales, ont entièrement foi dans l’efficacité du gouvernement responsable. Si quelque chose va mal, c’est dans le système lui-même qu’on doit trouver les éléments essentiels de guérison. Dans la libre agitation de l’océan repose le secret de la pureté de ses eaux ; de même dans la libre opération du gouvernement responsable les Canadiens trouveront les moyens de corriger les abus et d’extirper les griefs. Ce qu’ils demandent, et ce qu’ils ont toujours demandé, c’est une constitution qui se règle elle-même (self-adj usting).

“ En 1841, ils crurent que le gouvernement impérial reconnaissait qu’ils avaient de droit cette constitution, et qu’elle leur était garantie comme une possession inaliénable. La tranquillité fut alors rétablie dans la province, et une loyauté, que les événements avaient un peu ébranlée, se manifesta de nouveau dans les sympathies et les affections du peuple. Ils croyaient jouir d’un système de gouvernement qui suffirait à tous les besoins locaux de la province. Nier que la constitution de 1841 soit suffisante, serait le signal d’une nouvelle agitation. C’est le sine qua non de la tranquillité au Canada. Userait impolitique de leur montrer par des paroles ou des faits, qu’ils se sont trompés en pensant

l’avoir acquise ; en d’autres mots, que leurs disputes avec l’Angleterre ne sont pas encore finies, qu’il y a encore quelque chose d’indispensable à leurs droits comme sujets britanniques, dont ils sont privés, et qu’ils doivent encore lutter avec la mère-patrie pour l’obtenir.

“ Un autre mal dont se plaignent ici les libéraux, c’est que, en tant que parti, ils sont généralement regardés dans la mère-patrie comme mécontents et déloyaux. Ils regardent ceci comme un grand obstacle à l’harmonie et à la tranquillité de la province, en autant que cette chose tend à placer chaque gouverneur successif dans une fausse position à leur égard. S’il partage l’impression qui ne prévaut que trop à ce sujet, il commence son administration des affaires en supposant qu’il est appelé à les soupçonner, et à agir plus ou moins contre eux. Us forment le parti populaire ici, ils sont numériquement le parti le plus fort, et si l’on ne mettait pas en jeu des influences sinistres dans les élections, ils pourraient commander en tout temps une grande majorité dans la représentation. Comment le gouvernement provincial peut-il être administré équitablement et d’une manière satisfaisante, si le but de la politique du gouverneur est de soutenir une lutte constante avec ce parti. Il est de la politique de l’Exécutif, dans tous les pays libres au moins, d’agir, dans tous les cas possibles, en harmonie avec le peuple, au lieu de se placer dans une opposition systématique à son égard. Et cependant cette dernière position est celle qu’ont prise trop fréquemment les gouverneurs du Canada à l’égard du parti populaire ici. Us regardent sans cesse la conservation de la connexion de cette province avec la mère-patrie, comme le grand objet de leur administration, et ils sont trop portés à croire erronément que cet objet ne peut s’effectuer que par une opposition systématique au parti populaire. Par les actes de l’exécutif local, la Couronne et les libéraux sont ainsi tenus presque sans interruption dans un antagonisme continuel. Leur expérience journalière les convaincra malgré eux que leur grand antagonisme politique n’est point leur parti rival dans la

DIX AK S AU CANADA

province, mais le gouvernement impérial. Si quelque chose peut tendre à faire tort à leur loyauté, c’est cela. Un soupçon injuste engendre bien souvent le mal qu’on s’imagine exister. Les Canadiens regardent le bureau colonial comme plus ou moins imbu des opinions qui prévalent au dehors à ce sujet. Us craignent qu’il n’agisse sous l’impression erronée que ce parti dans la province a en vue des objets au-delà d’une portée légitime. Us savent que la colonie est représentée dans la mèrepatrie comme divisée en partis breton et anti-breton ; et ils craignent que les gouverneurs qui viendront par la suite ne soient envoyés avec des instructions plus ou moins directes de se joindre à un parti pour effectuer la suppression de l’autre. II n’y a à présent aucun parti anti-breton dans cette province, et il n’y à que le plus mauvais gouvernement et le plus grand mépris de nos intérêts qui pourra en créer un. Il est vrai qu’un des partis a toujours cherché à avoir le monopole de toute la loyauté dans cette province, et que l’on a peut-être trop généralement cru qu’il avait atteint son but. U y a autant de loyauté dans les rangs d’un parti que dans ceux de l’autre. L’objet du gouvernement provincial devrait être de perpétuer la loyauté qui existe parmi toutes les classes, au lieu de chercher à faire naître une déloyauté pour en former le caractère d’un parti.

“ Si le parti tory se plaint, bien peu songent à l’accuser de désaffection envers la mère-patrie. Si les libéraux murmurent, on se persuade trop généralement que leur plainte renferme une menace. Donnez-leur le gouvernement responsable dans toute sa plénitude, et la loyauté des libéraux pourra être comparée à celle d’aucun tory dans la province. Donnez-leur, en réalité, en pratique, le système qui leur a été accordé si pleinement en principe il y a cinq ans, et le gouvernement du Canada devient un problème facile à résoudre. Que le peuple canadien soit traité avec justice, et il ne sera pas difficile de le gouverner. Les principaux obstacles éprouvés par les gouverneurs canadiens, prennent généralement leur origine dans leurs propres bévues ou dans les ins-

tractions mal conçues venant de la mère-patrie. Pour bien gouverner, il faut que le bureau colonial connaisse bien les partis et que les ministres ferment les oreilles aux discours des partisans et aux représentations mensongères. Aux nombreuses et diverses fonctions dévolues au département colonial, il fa-ut ajouter celle * d’éviter de donner un mauvais gouvernement au Canada. Une chose qu’il serait désirable que ce département et le peuple de l’Angleterre eussent toujours sous les yeux, c’est que le Canada mérite d'être bien gouverné.

“ Mais si l’on accorde aux libéraux tout ce qu’ils demandent, que sera alors, diront quelques-uns, la valeur de la connexion entre cette province et la mère-patrie ? -• Ne sera-t-il d’aucun prix pour l’Angleterre de tenir dans la tranquillité une magnifique dépendance sur ce continent, où l’influence politique du globe semble se concentrer si rapidement; dépendance dont les sentiments et les sympathies sont en unisson avec les siens, dont les lacs sont ses lacs, dont les fleuves sont ses fleuves, dont les forts • sont garnis de ses troupes, et dont les havres peuvent être comptés parmi ses plus belles stations navales ; qui sera en guerre lorsqu’elle le sera, et paisible lorsqu’elle sera en paix, et qui, en offrant un glorieux champ à l’extension de ses arts, de ses institutions, de son commerce, de sa littérature, de sa religion et de son sang, perpétue son influence politique sur ce continent et augmente d’une manière incalculable son pouvoir militaire et naval ?

“ Mon objet, en écrivant ce qui précède, a été de mettre devant vos lecteurs les vues et les désirs du parti libéral dans cette province ; et je l’ai fait parce que je suis convaincu que c’est d’après ces vues que la prochaine administration de la colonie devra nécessairement être conduite. Us ont déjà le pouvoir moral avec eux. Leurs adversaires maintenant en places sont obligés de professer de l’attachement à leurs principes quoiqu’ils les répudient en pratique. Us ne désirent que la jouissance pratique du gouvernement responsable. Qu’on le leur accorde, et le Canada ne donnera pas grande inquiétude à lord John Eussell et au comte Grey.”

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