‹ Dix ans au Canada de 1840 à 1850Chapitre 52 sur 60 · PUBLIQUE · texte numérisé non relu

PUBLIQUE

DIX AXS AU CANADA

“ Consacrez-le au bien-être de votre pays ; cpie le riche et le pauvre, le grand et le roturier, le jeune et le vieillard, soient sur l’alerte !

“ Que chaque voiture soit bien remplie, — que chaque cheval soit bien chargé, — que chaque route soit encombrée des cœurs honnêtes du pays, se dirigeant tous vers le palais de justice du district. Que chaque concession laisse aller “ ses cœurs vivaces et vrais, ” pour dire à lord Elgin qu’il a trompé le peuple et trahi la Souveraine !

“ Que vos bannières flottent de bonne heure ! que la brise du matin soit joyeuse par le son de votre douce musique, et que, tout le jour, vos démarches soient marquées d’amour pour votre prochain, de zèle pour votre pays, et d’une éternelle résolution de le rendre heureux et prospère ! — Dieu sauve la Eeine ! ”

Excités par cette fanatique proclamation, les citoyens de Brockville arborèrent des drapeaux noirs quand Son Excellence passa vis-à-vis cette ville.

11 faut dire en justice que les hommes sensés de tous les partis déploraient ces manifestations ridicules.

Au retour de son voyage, lord Elgin apprit que la Eeine, en récompense des services qu’il avait rendus à la Couronne, venait de le nommer Baron du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d’Irlande.

Le Times de Londres, revenant, à ce sujet, sur les derniers événements, disait :

“ Il y a la majorité du parlement d’un côté, la majorité de la canaille de l’autre. Ainsi, sans révoquer en doute le moins du monde le fait que toute la population coloniale est justement représentée en parlement, la populace locale essaye d’intimider et de supplanter virtuellement, non seulement le représentant de la souveraine, mais même les représentants du peuple. La tentative se comprend bien, et elle ne doit pas surprendre ; mais aussi elle est très outrageante et très imprudente, et elle doit être réprimée....

“Le 15 juillet, plusieurs des chefs des premières émeutes

furent arrêtés avec certaine résistance de la part de quelques-uns d’entre eux. O11 supposerait naturellement que, pour cette circonstance, toutes les précautions possibles avaient été prises. Cependant il paraît qu’on a laissé une populace s’ameuter pour attaquer la résidence de M. La Fontaine, briser la barrière et s’avancer jusqu’à vingt pieds delà maison avec l’intention avouée de la brûler jusqu’au sol. M. La Fontaine et ses amis firent à ces vagabonds la réception qu’ils méritaient. Un individu subit la peine de son crime prémédité sur le lieu même, et le reste de la canaille comprit ce qu’elle avait à faire....

“ En même temps nous voyons avec plaisir que le gouverneur général est chaleureusement appuyé tant par sa souveraine que par la portion véritablement loyale du peuple canadien. La Gazette annonce son élévation à la pairie anglaise. Comme champion des principes constitutionnels contre l’usurpation d’une faction et la domination d’une race, lord Elgin mérite bien cet honneur de la main d’un gouvenement constitutionnel. Nous ne croyons pas à la prétendue mauvaise entente entre le militaire et le gouvernement ou à la prétendue hésitation des ministres. Us doivent persévérer. Leur cause est celle du gouvernement responsable. Les yeux de l’Angleterre et du monde sont sur eux. Leur souveraine assiste au combat et leur fait signe d’avancer. C’est une question de principes. L’avenir est entre les mains du Tout-Puissant. C’est peut-être sa volonté que le Canada, étant arrivé à maturité, devienne bientôt indépendant, ou partage la fortune de la confédération voisine ; mais, même dans ce cas, il sera consolant et glorieux pour nous que notre dernière leçon ait été celle du self -gouvernaient ..."

Au commencement d’octobre parut le manifeste annexionniste de Montréal, signé par plus de trois cents citoyens, et que nous reproduisons en entier :

Au peuple du Canada.

“ Le nombre et la grandeur des maux qui affligent notre pays, et la dépression universelle et toujours croissante de ses intérêts

DIX AXS AIT CANADA

matériels, font un devoir à ceux qui sont animés d’un désir sincère pour son bien-être, d’aider à la recherche, à la préparation et à l’adoption des remèdes qu’une investigation mûre et délibérée pourra faire découvrir.

“ Appartenant à tous les partis, à toutes les origines et à toutes les croyances, de s’entendre sur les avantages de la coopération pour l’accomplissement d’un devoir commun pour nous et notre pays, provenant d’une nécessité commune, nous avons consenti, en vue d’un avenir plus brillant et plus heureux, à noyer dans l’oubli tous les différends passés de quelque nature qu’ils soient, ou à quelque cause qu’ils soient attribuables. En faisant appel à nos co-sujets colons, pour qu’ils s’unissent à nous dans ce devoir très impérieux, nous les conjurons solennellement, vu qu’ils désirent une bonne fin et le bien-être de leur pays, d’entreprendre cette tâche, dans cette crise importante, avec le même esprit de fraternité.

“ Le renversement de l’ancienne politique de la Grande-Bretagne, par lequel elle a retiré aux colonies la protection accoutumée sur ses marchés, a produit les effets les plus désastreux en Canada. En jetant un regard sur la condition actuelle du pays, qu’y voit-on si ce n’est des ruines ou une décadence rapide ! Le gouvernement provincial et les corporations civiques embarrassés l nos institutions banquières et autres sécurités grandement dépréciées ; nos intérêts mercantiles et agricoles également peu prospères ; les biens-fonds à peine vendables à des termes quelconques ; nos fleuves sans rivaux, lacs et canaux presque inutiles ; pendant que le commerce abandonne nos rivages, les capitaux amassés sous un système plus favorable sont dissipés, sans autre pour les remplacer. Ainsi, sans capitaux assurés, incapables d’effectuer dans les Etats étrangers ou dans la mère-patrie, même en offrant des sécurités grandement supérieures à celles avec lesquelles on obtient de suite de l’argent tant aux Etats-Unis que dans la Grande-Bretagne, quand ce ne sont pas des colons qui demandent ; par conséquent, entravée et arrêtée complètement dans la carrière

des entreprises privées et publiques, cette possession de la Couronne britannique, — notre patrie, — est placée aux yeux du monde entier dans un contraste humiliant avec ses plus proches voisins, montrant tous les symptômes d’une nation qui marche à grands pas vers sa décadence,

“ Avec une surabondance de pouvoirs d’eau et de travailleurs à bon marché, particulièrement dans le Bas-Canada, nous n’avons pas encore de manufactures indigènes ; les plus confiants mêmes si les circonstances ne sont pas changées, ne peuvent anticiper que, sans productions indigènes ou sans avances de quelques étrangers, nous parviendrons à avoir assez de capitaux ou assez d’esprit d’entreprise pour entrer dans cette grande source de richesses nationales. Nos institutions malheureusement n’ont pas ce cachet de permanence qui peut seul donner des sécurités et inspirer de la confiance, et le marché canadien est trop limité pour tenter les capitalistes étrangers.

“ Tandis que les Etats adjacents sont couverts d’un réseau de railroads prospères, le Canada ne possède que trois lignes, qui, toutes ensemble, excèdent à peine 50 miles de longueur et le fonds, dans deux de ces lignes, est tombé dans une dépression de 50 à 60 pour cent, fatal symptôme de la torpeur qui se répand sur cette terre.

“ Notre forme actuelle de gouvernement est incommode et si dispendieuse qu’elle n’est pas propre aux circonstances du pays ; et le recours nécessaire qu’elle exige à un gouvernement éloigné, imparfaitement instruit des affaires du Canada et quelque peu indifférent à nos intérêts, est anormal et pénible. Cependant, dans l’événement d’une rupture entre deux des plus puissantes nations du monde, le Canada deviendrait le champ de bataille et en supporterait la souffrance, quelque étranger à ses intérêts que pût être le sujet de la querelle ou le commencement du différend.

“ Les animosités envenimées des partis politiques et des factions en Canada, conduisant souvent à la violence, et parfois â la guerre civile, semblent n’avoir pas diminué avec le temps ; et

il n’y a pas dans ce moment apparence de diminution ou d’accomodation. L’aspect des partis devient de jour en jour plus menaçant l’un contre l’autre, et, sous nos institutions actuelles et avec nos relations, il y a peu d’espoir d’une administration paisible et prospère de nos affaires ; mais les difficultés paraissent devoir s’accumuler à un point que le gouvernement deviendra impossible. A ce point de vue de notre position, toute démarche qui promettra d’effacer les distinctions de parti qui existent, et de placer devant le peuple une existence entièrement nouvelle, devra être acceptée avec des avantages certains.

“ Parmi les hommes d’Etat de la mère-patrie, — parmi les observateurs clairvoyants de la république voisine, — en Canada et dans toute l’Amérique du Nord, — parmi toutes les classes, il existe une forte conviction qu’une révolution politique est sur le point de se faire dans ce pays. De tels pressentiments ne doivent pas être rejetés de suite, et ils ont de plus une tendance à réaliser les événements sur lesquels ils se portent. En même temps, le Canada éprouve un dommage considérable par l’effet de cette anticipation sur la classe la plus importante d’habitants, qui préfèrent naturellement un pays sous une forme de gouvernement fixe et permanente à un état transitoire.

“ Ayant ainsi parlé de quelques-unes des causes de nos maux actuels, nous considérerons jusqu’à quel point les remèdes ordinairement proposés possèdent des motifs sains et raisonnables pour justifier leur adoption.

“1. — Le rappel de la protection sur les marchés du royaumeuni. Si cela peut s’obtenir à un degré suffisant et être garanti pour une longue période de temps, on obtiendra une amélioration dans la condition de plusieurs de nos plus grands intérêts, mais la politique de l’empire défend l’anticipation. Outre cela, ce ne serait qu’un remède partiel. Les millions de la mère-patrie demandent de la nourriture à bon marché ; et un second changement de la protection au free trade compléterait cette ruine que le premier a commencé.

“ 2. — La 'protection des manufactures indigènes. Bien que cela puisse encourager l’accroissement des intérêts manufacturiers du Canada, cependant, sans accès aux marchés des Etats-Unis, ces intérêts ne s’étendraient pas suffisamment, à cause du manque de consommateurs, pour opérer un résultat qu’on pourrait admettre comme remède pour les maux nombreux dont nous nous plaignons.

“ 3. — Une union fédérale des provinces britanniques d’ Amérique. Les avantages réclamés pour cet arrangement sont le free trade entre les provinces et une diminution des dépenses gouvernementales. L’obtention du dernier objet serait très problématique, et les avantages anticipés du premier peuvent être assurés par une législation sous notre système actuel.

“ Les marchés des provinces sœurs n’amélioreraient pas noter commerce de bois, car elles ont un surplus de cet article dans leurs propres forêts ; et leur demande de produits agricoles serait trop limitée pour absorber nos moyens d’exportation. Le Canada ne peut pas non plus attendre de l’encouragement, pour son industrie manufacturière, de ces colonies. Une union fédérale par conséquent ne serait pas un remède.

“ 4. — U indépendance des colonies britanniques de l’Amérique du Nord, comme république fédérale. La consolidation de ces nouvelles institutions avec des éléments jusqu’ici si discordants, — la formation des traités avec les puissances étrangères, — l’acquisition d’un nom et d’un caractère parmi les nations, — ce serait, nous le craignons, un grand écueil pour la force de la nouvelle république. Et, ayant en regard la puissante confédération des Etats qui l’avoisinent, les défenses militaires nécessaires seraient trop dispendieuses pour rendre l’indépendance un bienfait, tandis qu’elle ne ferait pas, plus qu’une union fédérale, disparaître les obstacles qui retardent notre prospérité matérielle.

“ 5. — Commerce libre réciproque avec les Etats-Unis, en ce qui regarde les produits des forêts, des terres et des mines. Si cela est obtenu, ce ne serait qu’un placement des nombreux avan-

tages qu’on pourrait obtenir autrement. L’échange libre de tels produits n’introduirait pas de manufactures dans notre pays. Cela ne nous donnera pas tout le continent de l’Amérique du Nord pour marché. Il n’améliorerait pas assez nos institutions pour conférer la stabilité ou pour assurer la confiance dans leur permanence ; cela ne détruirait pas non plus la violence des partis, ou ne porterait pas le moindre remède à nos plus grands maux.

“ 6. — De tous les remèdes qui ont été suggérés pour les maux, bien connus et insupportables qui affligent notre pays, il n’en reste plus qu’un à considérer. Il propose un changement radical et important dans notre condition politique et sociale, renfermant des considérations politiques qui demandent notre plus sérieux examen. Ce remède consiste en une séparation amicale et paisible de LA CONNEXION BRITANNIQUE, ET UNE UNION SOUS DES TERMES ÉQUITABLES AVEC LA GRANDE CONFÉDÉRATION NORD-AMÉRICAINE

des Etats Souverains.

“ Nous promettrions qu’envers la Grande-Bretagne nous n’avons que des sentiments de bienveillance et de respect. Sans son consentement nous ne regardons pas la séparation comme possible et comme désirable. Mais la politique coloniale de la mère-patrie, les aveux de ses premiers hommes d’Etat, les sentiments publics de l’Empire, sont un indice certain et significatif du prix que l’on attache à la connexion coloniale. Il n’est plus problématique que l’Angleterre n’ait résolu de nous investir des attributs, et de nous forcer de subir les fardeaux de l’indépendance.

“ La retraite menacée de ses troupes des autres colonies, — la continuation de sa protection militaire pour nous sous la seule condition que nous défrayerons les dépenses qui en sont la conséquence, contre lesquelles ce serait faiblesse chez nous de ne pas pourvoir, — une conviction prédominante de cette nécessité, et un haut sentiment du devoir que nous avons envers notre pays, devoir que nous ne pouvons pas méconnaître ni différer, — nous portent à nourrir l’idée de la séparation ; et dans toutes les négociations qui peuvent survenir avec la Grande-Bretagne, le Canada

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devra marquer toutes ses démarches au coin d’une libéralité reconnaissante.

L’union proposée ferait du Canada un champ pour les capitaux américains, dans lequel ils entreraient aussi facilement poulies travaux publics et les entreprises privées que dans tous les Etats actuels. Elle égaliserait la valeur des biens-fonds des deux côtés des frontières, doublant probablement par là toute la valeur actuelle de la propriété en Canada, tandis que, en donnant de la stabilité à nos institutions, et introduisant la prospérité, elle élèverait notre crédit public général et privé. Elle augmenterait notre commerce tant avec les Etats-Unis qu’avec les pays étrangers, et elle ne diminuerait pas beaucoup nos relations avec la Grande- Bretagne, où la plupart de nos produits entreraient aux mêmes termes qu’aujourd’hui. Elle ferait de nos fleuves et canaux la grande voie de l’émigration vers l’Ouest et de l’exportation de ces quartiers au grand avantage de notre pays. Elle introduirait aussi des manufactures en Canada aussi rapidement qu’elles ont été introduites dans les Etats du nord ; et, dans le Bas-Canada spécialement, où les privilèges d’eau et les bras sont abondants et à bon marché, elle attirerait des capitaux manufacturiers, augmentant la valeur de la propriété et des produits agricoles, et donnant un emploi lucratif à ce qui est à présent une population qui ne produit comparativement pas. Et les Etats-Unis ne fourniraient pas seulement que les capitaux : ils nous fourniraient aussi pour elles le marché le plus étendu du monde, sans l’intervention de l’officier de douane. Des railroads seraient de suite construits par des capitaux américains pour alimenter toutes les grandes lignes qui approchent actuellement de nos frontières ; et les entreprises de railroads en général seraient sans doute aussi actives et aussi prospères au milieu de nous que chez nos voisins. La valeur de nos produits agricoles serait élevée de suite à l’égal de celle des Etats-Unis, tandis que les instruments d’agriculture et beaucoup de nécessités de la vie, comme le thé, le café et le sucre, seraient grandement réduits de prix.

“ La valeur de notre bois serait aussi beaucoup élevée par le libre accès aux marchés américains, où il reçoit un haut prix, mais il est sujet à un droit onéreux. En même temps, il y a raison de croire que nos constructeurs de vaisseaux, tant à Québec que sur les grands lacs, trouveraient un marché illimité dans tous les ports du continent américain. On ne peut douter que le commerce de mer des Etats-Unis ne s’accroisse grandement. Il est également manifeste que, chez eux, les principaux matériaux pour la construction des vaisseaux diminuent rapidement, tandis que nous possédons de vastes territoires, couverts de bois d’une excellente qualité qui serait également avantageux qu’il l’est aujourd’hui, puisque, sous le système du free trade, nos vaisseaux feraient voile pour l’Angleterre tout aussi bien après l’annexion qu’avant.

“ Un gouvernement d’Etat simple et économique, dans lequel la responsabilité directe au peuple est un fait distinctif, serait substitué à un système à la fois embarrassant et dispendieux.

“ Au lieu de guerre et d’alarme de guerre avec son voisin, i'I n’y aurait que paix et amitié entre ce pays et les Etats-Unis. Des discordes entre les Etats-Unis et leur rivale parmi les nations ne feraient pas du sol du Canada l’arène sanglante de leurs disputes, comme, sous nos relations actuelles, ce serait nécessairement le cas. Que ce soit là la condition peu enviable de notre état de dépendance à la Grande-Bretagne, c’est un fait connu du monde entier, et nous n’avons pas besoin de raisonner pour démontrer combien cet état est peu propre à engager des capitalistes prudents à faire des placements d’argent dans ce pays, ou bien à porter les riches défricheurs à y choisir leurs domaines pour eux et pour leurs enfants.

“ Mais on peut prédire d’autres avantages que ceux qui ont rapport à nos intérêts matériels. L’Union changerait le terrain des conflits politiques entre les races et les partis, détruirait et ferait oublier ces irritations et combats de rancune et de récrimination qui ont jusqu’à présent défiguré notre existence sociale.

Déjà par anticipation sa douce influence s’est fait ressentir. — Puisse l’avant-coureur donner l’espoir d’un oubli éternel des dissentions dans toutes les classes, entre toutes les croyances et dans tous les partis du pays. En changeant notre état de subordination pour une position indépendante, nous prendrions un rang parmi les nations de la terre. Nous n’avons pas de voix maintenant dans les affaires de l’Empire, et nous ne partageons pas dans les honneurs qu’il confère et les émoluments qu’il distribue. L’Angleterre est notre mère-patrie, nous ne sommes pas sur un pied d’égalité avec elle ; nous n’avons que des rapports d’obéissance avec elle. Mais, comme citoyens des Etats-Unis, le service public de la nation nous serait ouvert ; — ce serait un champ de distinction honorable dans lequel nous et notre postérité pourrions entrer à des conditions de parfaite égalité.

“ Au reste, la séparation amicale du Canada d’avec la Grande- Bretagne n’aurait pas des avantages pour nous seulement. Le soulagement qu’apporterait à la mère-patrie la suppression des dépenses immenses de l’occupation militaire du pays, — l’éloignement de beaucoup de causes de collision avec les Etats-Unis, qui sont le résultat de la contiguïté de territoires si étendus, — l’avantage de marchés plus étendus que la plus grande prospérité du Canada offrirait, sont des considérations qui, dans l’esprit de plusieurs de ses hommes d’Etat les plus habiles, rendent notre incorporation avec les Etats-Unis grandement désirable.

“ Pour les Etats-Unis aussi, l’annexion du Canada offre beaucoup d’attraits. L’éloignement de leurs bords d’une nation si puissante, par laquelle, en temps de guerre, le commerce immense et toujours croissant des lacs serait mis en danger, — le moyen d’abolir les établissements coûteux mais inefflcacees du revenu sur une frontière de plusieurs cents milles, — la grande addition de revenu par nos douanes, — l’usage entièrement libre du St- Laurent, la grande voie naturelle des Etats-Unis de l’Ouest vers

l’océan, sont des objets pour lesquels on ne manquerait pas d’offrir le meilleur équivalent,

“ Concitoyens-Colons,

“ Nous avons ainsi exposé nos vues et convictions sur une question de la plus grande importance, entraînant un changement que nous croyons tous désirable, bien que beaucoup d’entre nous le voient avec des sentiments et dos émotions différentes ; changement qu’il est de notre devoir de travailler à opérer par des moyens légaux.

“ Nous vous adressons ces remarques sans préjugés ou partialité, — dans un esprit de sincérité et de vérité,' — dans l’intérêt seul de notre patrie, — et notre seul but est son salut et son bien-être. Si, à votre jugement et raison, notre objet et notre but dans ce moment sont louables et justes, nous vous demandons l’oubli des dissentions passées ; et de tous, sans distinction d’origine, de parti, ou de croyance, nous demandons cette coopération zélée et cordiale dans les moyens légaux, prudents et judicieux, qui pourront le mieux nous conduire à notre destinée commune.”

Suivaient les signatures au nombre de 325.

Le Herald prétendit que ces signatures avaient été obtenues dans l’espace de quelques heures. Ces noms appartenaient aux divers partis politiques, conservateurs, réformistes, rouges. Un journal de cette époque divisait les annexionnistes en trois classes : 1° Les partisans outrés, les enthousiastes qui s’imaginaient que l’annexion produirait instantanément un effet merveilleux sur toute la surface du pays ; 2° les partisans intéressés ou dépités, comprenant un certain nombre de ci-devant conservateurs qui ne pouvaient se consoler d’avoir perdu toute influence dans l’administration des affaires, et qui étaient prêts à accepter uflmporte quel changement qui aurait l’effet de les débarrasser de la domination de leurs adversaires politiques; 3° les partisans calmes, qui,

“ tout en regardant l’annexion comme devant s’accomplir tôt au tard, ne la craignant pas, mais au contraire l’espérant, redoutaient

cependant le passage précipité et .saccadé du torrent qui brise au lieu de féconder, et préféraient la marche lente et progressive du fleuve qui doit servir à alimenter sa prospérité.”

La Montreal Gazette, qui s’était montrée si violente durant les derniers six mois, fut quelques moments indécise sur le parti qu’elle allait prendre. Elle avait le plus grand respect pour les signataires du manifeste, mais elle trouvait que le document n’était pas rédigé comme il aurait dû l’être ; elle voulait agir avec plus de précaution et de circonspection. “ Une séparation ne pourra s’effectuer qu’avec le temps ”, disait-elle : d’ailleurs, £< nous n’avons, ajoutait-elle, aucune cause directe, positive de querelle avec la Grande-Bretagne, fondée sur l’oppression, la rapacité, l’injustice ou l’incompétence. Toutes les difficultés que nous prétendons avoir viennent des lois commerciales, aggravées dernièrement, pour une partie de la population, d’une injure partiale, il est vrai, et d’une insulte, jusqu’à un certain point ; mais tout cela est susceptible de révision et d’amendement. Par conséquent nous maintenons que nous sommes liés comme sujets de la reine d’Angleterre, et comme membres de la société humaine, à épuiser tous les moyens de soulager nos misères, — si un terme si fort est nécessaire, — avant de pouvoir convenablement rompre tous les liens qui existent entre le Canada et l’Empire.”

Un autre journal anglais, le Transcript, se prononçait avec plus de force. Suivant lui, le parti annexionniste n’était composé que de conservateurs outrés et de radicaux désappointés. “ Ces conservateurs voulaient se défaire du bill d’indemnité et reléguer les Français en dehors de la civilisation ; mais ils se trompent, ajoutait-il, le résultat de leur conduite sera de mettre le joug de la domination française sur le dos des Anglais.”

Un autre journal anglais de Montréal, le Morning Courier , soutenait les annexionistes avec passion, et s’attaquait avec fureur aux conservateurs du Haut-Canada qui, après avoir vilipendé lord Elgin quelques semaines auparavant, le recevait maintenant avec toutes les marques de la joie la plus cordiale. “Votre

conduite, disait-il, a tellement dégoûté les Bretons d’ici qu’il n’y aura plus jamais d’action cordiale entre eux et vous. L’inconsistance d’avoir un jour pétitionné la reine pour le rappel d’un gouverneur, et le jour suivant de ] 'avoir reçu avec applaudissements, ainsi que l’extrême égoïsme et la sordidité du motif, répugnent tellement aux sentiments de tout homme de principe, que ceux qui se sont rendus coupables d’une pareille conduite ne doivent plus chercher le support de ceux qu’ils ont affectés par leur trahison.”

“ Il est inutile de nier, disait-il quelques jours plus tard, que le parti conservateur est détruit dans le Bas- Canada ; les signatures au bas du document annexionniste en sont une preuve. ”

Ainsi la division s’était mise dans le camp des torys. D’un autre côté plusieurs membres du parlement et plusieurs centaines de citoyens s’empressèrent de signer un contre-manifeste ; et l’honorable M. Baldwin, appelé à donner son opinion sur cette question, répondit brièvement mais sans, hésiter : “ La mère-patrie nous a laissé depuis plusieurs années des pouvoirs de nous gouverner nous-mêmes, plus étendus que nous les avions jamais demandés ; et il me semble que c’est une démarche impie que de choisir une telle occasion pour demander une séparation éternelle d’avec elle. ”

En général, la population canadienne française se tint en dehors de ce mouvement. L’agitation avait pris naissance chez les torys ; ils préférèrent les laisser se débattre seuls. Les journaux anglais en furent amèrement désappointés, car ils eussent aimé voir les Canadiens français signer en masse le manifeste afin de les compromettre aux yeux de l’Angleterre h

Le protêt contre l’annexion reçut à Québec plus de mille signatures. La même chose à Toronto.

1 — Ceux des Canadiens qui se joignirent au mouvement appartenaient pour la plupart aux partis extrêmes, comme par exemple MM. L.-J. Papineau et S. de Bleury, dont les lettres se trouvent l’une à côté de l’autre dans la Minerve du 5 novembre.

Les townships de l’Est parurent pencher pour l’annexion. Le représentant de Sherbrooke, M. Galt, invité à se prononcer sur cette question, répondit par une longue adresse favorable aux vues des annexionnistes. 1

Le mouvement reçut peu de sympathie de la part des Etats- Unis. La presse ne manqua pas de remarquer que ceux qui demandaient l’annexion en 1849, étaient ceux-là mêmes qui, en 1837 et 1838, avaient traité de brigands et de pirates les syrnpathiseurs américains qui avaient voulu aider les rebelles à secouer le joug de l’Angleterre. “ Dans ce temps, disait le New York Herald , il y aurait eu quelque gloire et quelque honneur à délivrer le Canada du joug britannique, parce qu’une grande partie du peuple canadien, et surtout du Bas-Canada, était virtuellem ent dépouillé de ses droits politiques, aussi bien que de toute participation au gouvernement de leur pays. On ne peut pas maintenant faire de pareils appels aux sympathies de notre peuple ; aucune partie de la population canadienne n’a ce droit et moins que tous les autres ceux qui, déloyaux en 1849, étaient ultra-loyaux et les plus chauds partisans de la connexion britannique en 1837.”

En Angleterre, le manifeste produisit, suivant l’expression d’un journal, plus de sensation que d’irritation. “ Si la majorité des Canadiens désire réellement l’annexion, disait ce journal, que ce désir soit promptement et clairement exprimé, et il sera généreusement reçu.” 2 Un autre journal, le London Times, le premier journal de l’Angleterre, parlait du manifeste avec la même bonhommie. “ Les nouvelles du Canada sont profondément intéressantes plutôt que péniblement alarmantes ” , disait-il en commençant. Le manifeste lui paraissait mériter l’attention la plus soignée, pour ne pas dire le respect. “ Il y eut un temps, continue-t-il, où un document de la nature de celui-là aurait

1 — Minerve, 15 novembre 1849.

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