‹ Dix ans au Canada de 1840 à 1850Chapitre 53 sur 60 · Wilmer <i Smith’ s European Times · texte numérisé non relu

Wilmer <i Smith’ s European Times

exposé ses auteurs aux pénalités de haute trahison ; et la colonie clans laquelle il aurait été répandu aurait été soumise aux calamités d’une guerre civile ; un temps où tout Anglais aurait tressailli d’indignation contre les présomptueux qui se seraient plaints de la domination anglaise, et les téméraires qui auraient proposé de donner effet à ces plaintes. Mais ces temps sont changés. L’expérience nous a appris à être sages.” L’Angleterre, d’après le même journal, n’avait pas l’intention de garder ses colonies malgré elles. Il répond toutefois à quelques-unes des plaintes des annexionnistes ; ainsi il fait remarquer qu’il n’est pas nécessaire que le Canada cesse d’être colonie pour jouir de l’avantage des capitaux anglais.

“ En résumé, suivant le Times , la question se réduit à ceci : Le Canada améliorerait-il son sort, sans faire tort à l’Angleterre, au moyen d’une annexion aux Etats-Unis? Pourrions-nous donner à une puissance rivale, à une république hostile, une province aussi vaste que la France sans mettre notre pouvoir en danger et sans nuire à notre prospérité ? Pourrions- nous l’abandonner sans faire injure aux braves loyaux de la Nouvelle-Ecosse, et sans perdre les ports les plus précieux du globe ? Si le Canada cesse d’être britannique, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick et l’Ile du P rince- Edouard cesseront-ils de l’être aussi ? Ou n’y a-t-il pas un moyen intermédiaire d’assurer l’indépendance à la colonie mécontente sans la plonger dans la rivalité et l’hostilité ? Est-il impossible d’imaginer un gouvernement, ou royal, ou impérial, ou républicain, qui, en fondant ensemble les trois provinces nord-américaines, érigerait une grande ligne de démarcation maritime entre nous et nos plus proches comme nos plus formidables rivaux ? Ce sont là des questions importantes ; mais il y a une question qui passe avant celles-là: jusqu’à quel point les sentiments contenus dans l’adresse de Montréal sont-ils populaires en Canada ? J usqu’à quel point sont-ils simplement l’expression de l’esprit de parti ? Ces sentiments sont-ils bien canadiens ? Cela est non seulement utile, mais nécessaire à savoir. Faire une seule démar-

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ehe avant de le savoir serait se plonger délibérément dans les ténèbres et les difficultés. Tout insensé qu’il fût d’engager une guerre sanglante contre l’opinion unanime de treize provinces, il serait encore plus fou d’abandonner brusquement une grande province en obéissance aveugle aux volontés mal comprises d’une faction qui prend de grands airs. Dans tous les cas, il n’y a rien qui puisse faire rougir l’Angleterre de sa colonie ni la colonie de l’Angleterre.”

Le même journal revenant sur le même sujet dans un article subséquent, s’efforcait d’établir que la majorité de la population du Canada ne saurait être en faveur de l’annexion. Puis après avoir dit que les Anglais n’abandonneraient le Canada que dans le cas où ils croiraient pouvoir s’en passer, il ajoutait : “ Mais en livrant le Canada, ils prendront bien soin de ne pas livrer un iota de terre ou de mer dont la possession intéresse effectivement l’importance maritime et commerciale de la Grande-Bretagne. Ils ne céderont pas la Nouvelle-Ecosse ; ils ne céderont pas le Cap Breton, ils ne céderont pas le rivage et les ports de mer qui doivent pour toujours commander l’entrée du Saint-Laurent et protéger le commerce de l’Atlantique. En laissant l’Angleterre, le Canada perdra le nom de province dépendante, pour être mis de plus près en face de la force qui aurait pu perpétuer sa dépendance ; en perdant la possession du Canada, l’Angleterre prendra garde de ne perdre que les obligations et les dépenses qu’occasionne sa conservation. Mais nous pensons que les destinées du Canada et la disposition de son peuple rendent toutes ces anticipations totalement superflues.”

Quelques changements politiques eurent lieu, durant les derniers mois de l’année 1819, dans le personnel de l’administration provinciale, l’honorable Jean Chabot remplaça comme commissaire en chef du bureau des travaux publics l’honorable E.-P. Taché, devenu receveur général. L’honorable Malcolm Cameron s’était retiré quelque temps auparavant de la place qu’il occupait comme assistant-commissaire des travaux publics, parce qu’il était

d’opinion qu’un seul commissaire suffisait 1 . M. John Sanfield Macdonald avait été nommé solliciteur général pour le Haut- Canada, en remplacement de M. Blake, nommé chancelier du Haut-Canada. L’honorable M. Yiger, receveur général, s’était retiré du minstère pour des raisons personnelles, et en particulier parce qu’il ne pouvait sans de grands inconvénients aller fixer sa résidence à Toronto. Pour les mêmes raisons, l’honorable E.-E. Caron s’était retiré du Conseil exécutif, pour continuer à n’être qu’Orateur du Conseil législatif.

La Minerve du 31 décembre, passant en revue les événements de l’année 1849, disait, après avoir parlé des scènes regrettables qui avaient tant ému le pays, à la suite de l’acte d’indemnité : “ Malgré tous ces embarras et ces entraves, la Législature n’en a pas moins poursuivi son cours de réformes. Le vieux système judiciaire de centralisation vient de finir son existence et d’être remplacé par un système mieux adapté airx besoins des campagnes, un système qui permettra aux hommes de loi et de science de fixer leur séjour dans les diverses parties du pays pour y disséminer les connaissances pratiques. Par ce changement, les populations éloignées d’Aylmer, de (Jaspé, de Kamouraska, auront désormais au milieu d’elles leurs cours et leurs prisons, et n’auront plus des soixante et soixante-dix lieues à faire pour obtenir justice. On a fait disparaître les nombreuses lacunes et les obscurités dangereuses des lois des élections, et désormais la corruption et les fraudes électorales ne seront plus possibles.

1 L’éducation populaire n’a pas été oubliée, le gouvernement a pris les moyens d’établir un fonds permanent pour les écoles communes. Un million d’acres de terres publiques est destiné à faire ce fonds permanent. C’est peut-être ici le moment de féliciter le peuple et de remercier le ministère sur la manière dont les terres publiques sont administrées. Ces terres ne sont plus abandonnées à des favoris qui en font un objet de spéculation, mais elles sont

1 — La correspondance au sujet de la résignation de M. Cameron se rouve dans la Minerve du 7 janvier 1850.

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concédées directement aux colons et à des prix extrêmement favorables. Le cultivateur le plus pauvre peut aller s’y établir et y acquérir facilement l’aisance et le bonheur pour lui et ses enfants. Et pour attirer une émigration abondante vers ces terres incultes, le gouvernement y fait des travaux considérables. Espérons que par ces efforts on parviendra à détourner les flots de l’émigration qui se dirige avec trop de rapidité vers les Etats voisins et les régions dorées de la Californie. Ajoutons à cela la réforme postale qui doit réduire le taux des lettres à six sous dans toute l’étendue des provinces britanniques, et nous aurons, sans entrer dans de plus longs détails, de quoi féliciter le pays sur les heureux changements qui ont signalé 1849.

“ Le commerce de 1849 a souffert quelque peu do la dépression générale et de circonstances particulières à notre cité ; mais nous osons presque lui promettre une nouvelle ère de prospérité pour l’avenir, grâces aux changements opérés en 1849, grâces aussi aux travaux immenses qui se préparent de tous les côtés pour lier nos villes les unes aux autres, et les faire communiquer avec l’océan dans toutes les saisons de l’année. Oui, le goût des entreprises publiques et privées, des chemins de fer, des canaux, etc., si on nous permet cette expression, est devenu général au Canada en 1849. L’élan est donné. L’Industrie et Saint- Hyacinthe ne sont plus qu’à quelques heures de notre cité, et d’autres localités envieuses de ces avantages travaillent de même à s’améliorer.... Le gouvernement a cessé d’être au milieu de nous, on sait par quelle pénible nécessité, mais nos destinées n’en seront pas grandement affectées ; si nous montrons un peu d’énergie, quelque regrettable que soit cet événement, nous n’aurons pas à maudire pour cela l’année 1849. ”

En effet, les chefs des différents départements du service public avaient, dès la fin d’octobre, reçu ordre de se préparer à déménager à Toronto, où le gouvernement devait siéger pendant deux ans, pour être ensuite transféré pour quatre ans à Québec,

La dépêche du comte Grey, en date du 9 janvier 1850, acheva de décourager le mouvement annexionniste. “ Quant à l’adresse au peuple du Canada en faveur de la séparation de la province d’avec les possessions britanniques dans le but de l’annexer aux Etats-Unis, était-il dit dans cette dépêche, j’ai à vous informer que Sa Majesté vous approuve d’avoir démis de son service ceux qui ont signé le document qui comporte presque un caractère de trahison. Sa Majesté se repose avec confiance sur la loyauté de la grande majorité de ses sujets canadiens, et elle est en conséquence déterminée à employer toute la puissance qui lui appartient pour maintenir la connexion du Canada avec ce royaume, étant persuadée que la permanence de la connexion est avantageuse aux deux pays.”

En faisant allusion au rétablissement de l’ordre et de la paix, un journal remarquait avec raison : “ La résistance purement passive que lord Elgin a opposée au mouvement, l’espèce d’inertie gouvernementale dont il est à peine sorti pour proscrire sans bruit quelques fonctionnaires qui avaient pris part aux manifestations ou aux appels annexionnistes, en un mot, l’absence de répression active n’a pas été sans influence sur le rétablissement du calme extérieur. L’agitation de l’an dernier était de celles qui s’animent et s’irritent en présence d’une résistance directe, mais qui se calment, sans s’affaiblir, en face d’une immobilité passive 1. ”

Le 8 février 1850, lord John Russell exposait dans la Chambre des Communes les principes qui allaient désormais diriger la conduite de la Grande-Bretagne à l’égard de ses colonies :

“ En ce qui concerne notre politique commerciale, dit-il, le système entier du monopole n’est plus. La seule précaution que nous ayons désormais à prendre, c’est que nos colonies n’accordent aucun privilège à une nation au détriment d’une autre, et qu’elles n’imposent pas des droits assez élevés sur nos produits pour équivaloir à une prohibition. Je crois que pous sommes fondés à. leur

1 — Courrier des Etats-Unis , février 1850.

faire cette demande en retour de la sécurité que nous leur procurons... Nous sommes décidés à ne pas revenir sur cette résolution : vous êtes libres de recevoir les produits de tous les pays qui peuvent vous les fournir à meilleur marché et de meilleure qualité que les colonies, et d’un autre côté les colonies sont libres de commercer avec toutes les parties du globe, de la manière qu’elles jugeront la plus avantageuse à leurs intérêts. C’est là qu’est pour l’avenir le point cardinal de notre politique.

“ En ce qui concerne nos relations politiques avec les colonies, vous agirez sur ce principe d’introduire et de maintenir, autant que possible, la liberté politique dans toutes vos colonies. Je crois que toutes les fois que vous affirmerez que la liberté politique ne peut pas être introduite, c’est à vous de donner des raisons pour l’exception ; et il vous incombe de démontrer qu’il s’agit d’une race qui ne peut encore admettre les institutions libres ; que la colonie n’est pas composée de citoyens anglais, ou qu’ils n’y sont qu’en trop faible proportion pour pouvoir soutenir de telles insti tutions avec quelque sécurité. A moins que vous ne fassiez cette preuve, et chaque fois qu’il s’agira d’une population britannique capable de se gouverner elle-même, si vous continuez à être leurs représentants en ce qui concerne la politique extérieure, vous n’avez plus à intervenir dans leurs affaires domestiques au-delà de ce qui est clairement et décidément indispensable pour prévenir un conflit dans la colonie elle-même.

“ Je crois que ce sont là les deux principes sur lesquels vous devez agir. Je puis au moins déclarer que ce sont ceux que le gouvernemet actuel a adoptés. Non seulement je crois que ces principes sont ceux qui doivent nous diriger, sans aucun danger pour le présent, mais je pense encore qu’ils serviront à résoudre dans l’avenir de graves questions, sans nous exposer à une collision aussi malheureuse que celle qui marqua la fin du dernier siècle. En revenant sur l’origine de cette guerre fatale avec les contrées qui sont devenues les Etats-Unis de l’Amérique, je ne

puis m’empêcher de croire qu’elle fut le résultat, non d’une simple erreur, d’une simple faute, mais d’une série répétée de fautes et d’erreurs, d’une politique malheureuse de concessions tardives et d’exigences inopportunes. J’ai la confiance que nous n’aurons plus à déplorer de tels conflits. Sans doute je prévois, avec tous les bons esprits, que quelques-unes de nos colonies grandiront tellement en population et en richesse qu’elles viendront vous dire un jour : “ Nous avons assez de force pour être indépen-

“ dantes de l’Angleterre. Le lien qui nous attache à elle nous “ est devenu onéreux, et le moment est arrivé où, en toute amitié “ et en bonne alliance avec la mère-patrie, nous voulons main- “ tenir notre indépendance. ” Je ne crois pas que ce temps soit très rapproché, mais faisons tout ce qui est en nous pour les rendre aptes à se gouverner elles-mêmes. Donnons-leur, autant que possible, la faculté de diriger leurs propres affaires. Qu’elles croissent en nombre et en bien-être, et, quelque chose qui arrive, nous, citoyens de ce grand empire, nous aurons la consolation de dire que nous avons contribué au bonheur du monde.”

Frédéric Bastiat, en rendant compte de ce discours dans un journal français, ajoutait : “ Il n’est pas possible d’annoncer de plus grandes choses avec plus de simplicité, et c’est ainsi que, sans la chercher, on rencontre la véritable éloquence.”

Dans la session suivante, qui s’ouvrit le 14 mai 1850, le gouverneur général crut devoir terminer sa harangue d’ouverture par une allusion aux récents événements : “ J’ai cru de mon devoir, dit-il, dans l’exercice de la prérogative dont je suis revêtu, de manifester la désapprobation de Sa Majesté contre la conduite suivie par certaines personnes tenant des commissions sous le bon plaisir de la Couronne, qui ont formellement avoué le désir d’opérer la séparation de cette province de l’empire dont elle fait partie. Les vues qu’ont émises ces personnes et ceux qui agissent avec elles, ne trouvent d’écho, j’ai lieu de le croire, chez aucune partie considérable des sujets canadiens de Sa Majesté. La grande majorité du peuple de cette province a donné à cette occasion

des preuves non équivoques de loyauté envers la Reine et d’attachement pour la connexion avec la Grande-Bretagne. C’est de leur propre parlement qu’ils attendent le redressement des griefs dont l’existence pourra être démontrée, et l’adoption des mesures d’amélioration propres à amener leur bonheur et leur prospérité.”

Dans le cours de la session, diverses propositions furent faites pour modifier la constitution. Il y eut des motions pour demander que le Conseil législatif fût rendu électif, que les fonctions des départements législatif, exécutif et judiciaire fussent mieux définies, etc., etc. On proposa d’appeler une convention générale de délégués du peuple, qui prendraient en considération les changements proposés, l’extension des franchises électives, l’abolition du cens d’éligibilité, l’élection du gouverneur général, le vote au scrutin, l’abolition de la cour de Chancellerie, etc. On alla même jusqu’à proposer le rappel de l’acte d’Union et l’établissement d’une Union fédérale des provinces anglaises de l’Amérique du Nord. Les principaux auteurs de ces propositions étaient l’honorable J.-H. Boulton (de Norfolk), son neveu, M. Boulton (de Toronto), et le colonel Prince. L’honorable L.-J. Papineau fut le seul membre bas-canadien qui leur donna quelque appui. Chacune des motions fut ou écartée, on repoussée, à une très forte majorité. Le colonel Prince ayant présenté une pétition demandant l’indépendance /lu Canada, la Chambre, sur motion de M. Baldwin, déclara, à une majorité de 57 voix contre 7, qu’elle ne devait pas être reçue. Ces sept dernières voix étaient celles de MM. Sanborn, élu durant la vacance comme annexionniste, McConnell, Holmes, Dewitt, Cameron (de Kent), Prince et Papineau.

Une question se présenta alors. Parmi ceux qui avaient signé le manifeste annexionniste se trouvaient des hommes qui occupaient des places d’honneur ou de confiance sous le gouvernement, des magistrats, des officiers de milice, etc. Fallait-il leur demander des explications, ou fermer complètement les yeux sur leur démarche ? C’est sans doute après avoir obtenu l’opinion des autorités

impériales qu’on se décida à écrire à chacune de ces personnes pour leur demander si elles reconnaissaient avoir signé le document en question, et, sur leur réponse affirmative, à les informer de leur destitution. “ Quand un individu, disait la lettre officielle, en vient à la conclusion bien arrêtée que ce qu’il regarde comme les maux qui pèsent sur le pays sont dus au gouvernement, et demande, non seulement une réforme dans la constitution, mais son entière abolition ; et quand cet individu entretient cette idée, non pas comme pure théorie spéculative qui pourrait se réaliser dans un temps plus ou moins éloigné, mais adopte de fait des mesures ayant pour but d’amener directement ce changement révolutionnaire, il paraît parfaitement clair à Son Excellence que cette personne ne saurait rester dans la position anormale et révoltante d’avoir une commission d’une puissance souveraine qu’il désire renverser.”

La Gazette officielle du 8 décembre contenait donc une longue liste de destitutions. Au nombre des destitués se trouvaient quelques-uns des meilleurs amis du ministère, entre autres, M. Benjamin Holmes, représentant de la cité de Montréal, annexionniste sincère, dont la réponse fut considérée assez remarquable pour être reproduite par la presse des divers partis :

“ Désirant sincèrement, disait M. Hohnes, le bien du pays sur lequel la nature m’a jeté, mais aussi avqc un grand désir de prendre part à l’agitation d’une question aussi importante que celle de son élévation future à une position à laquelle l’énergie et la capacité de son peuple pour le self-government lui donnent clairement le droit d’aspirer, toute expression de nature à irriter ou même à faire approuver le moins du monde un sentiment d’hostilité envers la mère-patrie fut soigneusement retranchée ; sans cela je n’aurais certainement pas signé l’adresse. Des nouvelles subséquentes de l’Angleterre ont démontré évidemment aux auteurs de ce document que ni le peuple d’Angleterre, ni le parlement impérial, ne les regardent comme coupables d’une action séditieuse ou irrespectueuse ; de fait ils ont été pleinement con-

firmés dans leur croyance que la Grande-Bretagne ne mettrait aucun obstacle à la séparation amicale et paisible des liaisons coloniales. ...

“ Pensant que la continuation de la dépendance coloniale est incompatible avec le bien-être du Canada, plus spécialement après les changements sages et avantageux récemment adoptés par les hommes d’Etat de l’Angleterre pour l’avantage du peuple du Royaume-Uni, qui ne peuvent pas être et ne seront pas révoqués, même pour concilier et encourager les colons de l’Amérique Britannique du Nord, je n’ai aucune excuse à faire, ni aucun regret à exprimer, pour avoir signé l’adresse au peuple du Canada. Ses représentations, je les crois vraies ; ses objets, je les crois nécessaires pour le bien du pays ; et je regrette profondément de voir que la discussion libre et franche des questions politiques, quand même elles impliqueraient la séparation finale de cette colonie d’avec la mère-patrie, soit refusée, supprimée et punie par l’exécutif provincial, tandis qu’en Angleterre, dans le parlement impérial même, les mêmes questions sont abordées librement...”

Disons cependant que, si d’un côté le gouvernement crut devoir adopter cette ligne de conduite à l’égard des signataires du manifeste, d’un autre côté, il laissa la presse de tous les partis discuter la question sous toutes ses faces. Pas un seul journal ne fut inquiété pour ses opinions politiques.

Ces événements firent quelque sensation en Angleterre et contribuèrent à attirer l’attention publique sur l’état des colonies. Bientôt une association se forma, à Londres, pour la réforme du gouvernement colonial. Elle avait en vue de procurer à chaque colonie la direction réelle de toutes ses affaires locales, y compris même lé droit défaire et modifier sa constitution. Un des principaux objets de l’association était aussi de soulager la métropole de toutes les dépenses du gouvernement local des colonies, à l’excepition des dépenses encourues pour la défense de la colonie contre les agressions de puissances étrangères en guerre avec l’Empire. La société comptait parmi ses membres des personnes

appartenant à tons les partis politiques, des hommes comme l’honorable Thomas Baring, lord Lyttleton, sir William Molesworth, J. Hume, E. Cobden, C.-B. Adderley, etc.

M. Cobden ne tarda pas à agiter cette question dans des assemblées publiques ; et même, dans une réunion qui eut lieu à Bradford, au commencement de 1850, il ne craignit pas de se prononcer avec toute la force et la hardiesse qui caractérisaient ordinairement ses discours, en faveur de l’émancipation complète des colonies.

“ Je compte, dit-il, vous entretenir aujourd’hui principalement de nos relations avec nos colonies. Vous avez eu connaissance, sans doute, des mauvaises nouvelles qui sont venues du Canada, du Cap de Bonne-Espérance et de l’Australie. Vous avez pu voir un manifeste, émanant du peuple du Canada, dans lequel on attribue la détresse présente aux réformes commerciales. Les protectionnistes n’ont pas manqué d’en tirer parti. Voyez, se sont-ils écriés, comme ces free-traders de malheur ont ruiné nos colonies ! Examinons donc ce que disent nos concitoyens du Canada. Ils se plaignent de leur situation rétrograde, en comparaison de celle des Etats-Unis. Ils irons disent que, tandis que les Etats-Unis sont couverts de chemins de fer et de télégraphes électriques, ils possèdent à peine cinquante milles de chemins de fer.

“ Mais, je le demande, aucun homme sensé pourra-t-il prétendre que la liberté du commerce des grains, qui existe seulement depuis cette année, a empêché le Canada de construire des chemins de fer, tandis que les Etats-Unis en construisent depuis plus de quinze ans ? On ne saurait nier que le Canada ne soit de cinquante années en arrière des Etats-Unis. Il y a quelques années, lorsque je voyageais dans le Canada, je demeurai frappé de cette infériorité. Cependant alors la protection était pleinement en vigueur ; le Canada jouissait de tous les bienfaits de cette protection prétendue. Pourquoi donc le Canada florissait-il alors moins que les Etats-Unis? Tout simplement parce qu’il était sous notre protection : parce que les Etats-Unis dépendaient d’eux-

mêmes, se soutenaient et se gouvernaient eux-mêmes, tandis que le Canada était obligé, non seulement de recourir à l’Angleterre pour son commerce et son bien-être matériel, mais encore de s’adresser à l’hôtel de DowningtStreet pour tout ce qui concernait son gouvernement.

“Je poserai d’abord cette question préliminaire au sujet de notre régime colonial : Le Canada, avec une surface cinq ou six fois plus considérable que celle de la Grande-Bretagne, peut-il dépendre toujours du gouvernement de l’Angleterre ? N’est-ce pas une absurdité monstrueuse, une chose contraire à la nature, de supposer que le Canada, ou l’Australie,... qui finiront probablement par contenir des centaines de millions d’habitants, demeureront d’une manière permanente la propriété politique de ce pays ? Eh bien ! je le demande, est-il possible que les Anglais de la mèrepatrie et les Anglais des colonies engagent une guerre fratricide à l’occasion d’une suprématie temporaire, que nous voudrions prolonger sur ces contrées ? En ce qui concerne nos colonies, ma doctrine est celle-ci : je voudrais accorder à nos concitoyens du Canada et d’ailleurs une aussi grande part de self-government qu’ils pourraient demander. Je dis que les Anglais, soit qu’ils vivent à Bradford, ou à Montréal, ou à Sydney, ou à Cape-Town, ont naturellement droit à tous les avantages du self-government. Notre constitution tout entière, leur donne le droit de se taxer eux-mêmes par leurs représentants, et d’élire leurs propres fonctionnaires. Ce droit, qui appartient aux Anglais au dehors, est le même que celui dont nous jouissons ici....

“ Je voudrais dire aux colons : Je vous accorde dans toute son étendue le bienfait du self-government ; et j’ajouterais : vous serez tenus aussi de payer le prix du self-government. Vous devrez en supporter tous les frais, comme font les Etats-Unis, par exemple, à qui cela réussit si admirablement....

“ Accordons à nos colonies une liberté et une indépendance semblables à celles dont jouissent les Etats-Unis, et elles progresseront bientôt assez pour donner à votre immigration une issue plus

large et meilleure. Un autre avantage que je trouve dans l’application du self-government à nos colonies, c’est qu’elles ouvriront une carrière plus large à l’ambition des classes supérieures. Les membres de ces classes se rendront aux colonies lorsque le selfgovernment fournira une carrière à leur capacité de juges, d’administrateurs, etc., tandis que la centralisation du bureau de Doivning Street les décourage aujourd’hui d’y aller.

“Je demande donc pour nos colonies les bienfaits de l’émancipation politique.... Cessons à tout jamais de nous mêler de leurs affaires. Ne nous occupons plus de cette question coloniale que pour la régler à la pleine et entière satisfaction de nos concitoyens des colonies, en leur accordant tous les droits politiques qu’ils pourront nous demander.”

“ L’Angleterre, dit un économiste, a bien compris aujourd’hui que la fidélité de ses colonies est d’autant plus assurée que leur liberté est plus complète. Il lui suffit que toutes ces républiques lointaines acceptent ses gouverneurs. Ceux-ci jouent le rôle salutaire d’arbitres au milieu des partis. Us sont comme des rois constitutionnels tombés du ciel pour quelques années, sans ambitions, sans intérêts.

“ Un des caractères spéciaux de ces colonies, qui forment autant d’Etats indépendants, c’est une tendance naturelle à former des confédérations. Les colonies canadiennes, restées soumises à l’Angleterre, se sont récemment confédérées.... Il n’y a plus qu’un lien d’imagination en quelque sorte entre ces républiques et la petite monarchie anglaise ; mais les puissances d’imagination sont les plus subtiles et les plus tenaces....

“ Les colonies de l’Angleterre sont autant de comtés lointains, plus libres, plus vastes que les comtés anglais; elles ont leur propre gouvernement, et leur propre administration. L’indépendance serait-elle plus complète si elles inventaient quelque nouveau drapeau, .et mettaient un roi ou un président à la place d’un gouverneur ?

DIX ANS AD CANADA

“ Le lien qui relie ces nouvelles sociétés à celles d’où elles sont issues n’est pourtant pas seulement un lien idéal.... L’Angleterre est restée le banquier de ses colonies ; elles les commandite, elle en escompte les efforts, l’avenir; elle souscrit leurs emprunts, fournit les moyens de faire des chemins de fer, des ponts, de tirer parti de leurs ressources naturelles... Toutes les colonies subissent le patronage industriel et commercial de l’Angleterre ; toute entreprise sérieuse est encouragée...

“ L’Angleterre évite aujourd’hui avec un soin extrême de porter le moindre ombrage à la liberté jalouse de ses colonies. Elle ne leur impose aucun système politique.... Si longtemps que le jour de la séparation soit reculé, il viendra ; l’Angleterre assistera un jour, de loin, aux triomphes de ces civilisations dont elle aura semé les premiers germes.... 1 ”

] Laugel, L' Angleterre politique et sociale.

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