‹ Dix ans au Canada de 1840 à 1850 [microforme]Chapitre 29 sur 95 · Fraser's Magazine, auût · texte numérisé non relu

Fraser's Magazine, auût

La mort de lord Sydenham fit une grande sensation dans la province, particulièrement dans le Haut-Canada, où il était regardé comme un homme de génie et en quelque sorte comme un sauveur. L'auteur de sa Vie dit que sa mort fut considérée comme une calamité publique. Convenons nous-mêmes que si les réformistes du Haut-Canada, qui formaient alors plus des deux tiers de la population de cette section du pays, et que lord Sydenham avait délivrés de l'oppression de leurs adversaires torys, n’eussent pas regretté lord Sydenham, ils auraient pu être taxés d’ingratitude. En Angleterre même, il dut être considéré, par ceux qui regardent au succès avant tout, comme un homme habile. Il s'était emparé du gouvernement de la colonie, l'avait organisé et administré d’une main ferme et vigoureuse ; il avait opéré une espèce de révolution, établi une nouvelle constitution, réuni deux provinces sous un même gouvernement; il avait, au moins en apparence, réglé d’une manière satisfaisante toutes les difficultés politiques et financières qui avaient causé tant de tracasseries au gouvernement de la mère-patrie; il avait établi un nouveau système législatif et administratif qui semblait opérer à merveille, celui du gouvernement par ia majorité... et tout cela sans verser une goutte de sang.

Voici comment le comte Grey s'exprime à ce sujet :

‘Durant la première partie de l'administration de lord Sydenham, l'insurrection était trop récente, l’animosité et le mécontentement qu’elle avait créés parmi une partie de la population étaient encore trop vifs pour qu’on pût rétablir le gouvernement constitutionnel dans la province inférieure, où le pouvoir législatif avait été confié par le Parlement à un conseil spécial. Même lorsque l’Union fut accomplie, l'état du pays était encore tel qu’il empêchait les Canadiens français d'acquérir leur part d'influence dans l’Assemblee législative élue pour le premier parlement des provinces-unies; et les circonstances, jointes au talent de lord Sydenham pour les affaires, se réunirent pour donner au gouverneur une grande influence sur la Législature et l’obliger à assumer une part plus considérable de l’adminis-

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‘* Dans l’état des choses et la situation des esprits à cette époque, il aurait été impossible sans cela de faire fonctionner le gouvernement ; et le pouvoir dont s’empara ainsi lord Sydenham fut sagement mis à profit pour l’adoption de diverses mesures destinées à accroître le bien-être matériel et l'amélioration du pays. Il s’efforça aussi, par une ferme ét juste administration, propre à calmer les passions et les animosités produites par los événements récents, de préparer la voie à l’introduction d’un meilleur système de gouvernement. Sous ce rapport, la politique de lord Sydenham a été très heureuse et elle a contribué pour beaucoup à faciliter l’adoption des mesures libérales et intelligentes prises par son successeur, Sir Charles Bagot ” 1,

Une appréciation bien différente de celle du Comte Grey était exprimée presque en même temps par une revue anglaise :

‘ Si nous devons juger desinstructions de lord Sydenham par ses actes, disait en 1850 le Dublin University Magazine ?, et des intentions du gouvernement par la conduite de son représentant, sa mission était de préparer le Bas-Canada, par la législation d’un conseil spécial nommé par lui et'ses prédécesseurs, à une union avec le Haut-Canada ; il devait effectuer cette union de manière à donner autant que possible aux habitants d’origine anglaise la prépondérance dans les deux Chambres du Parlement, et une fois cela fait, leur accorder les plus amples pouvoirs de sejfgovernment. C’est là évidemment la tâche qu’il entreprit. La législation du Conseil Spécial, dictée sans doute principalement par lui-même, avait en vue d’anglifier le pays, d’assurer des titres aux acquéreurs de biens-fonds et par là attirer de nouveaux colons, et de préparer le peuple à l'abolition des droits seigneuriaux au moyen d’une commutation ou d’un compromis. Il chercha aussi à faire naître chez la population l'esprit d’en-

1. Groy, Colonial Policy of Lord John Russel's Administration. Vol, I, p. 203-204.

-2. Vol. 35, p. 154,

treprise et le désir des richesses et du progrès. Par l'acte d'Union, la représentation fut divisée également entre le Haut et le Bas-Canada, quoique ce dernier fût de beaucoup le plus peuplé, èt par une adroite distribution des représentants dans la province inférieure, le nombre de. représentants d’origine anglaise dans la province-unie fut rendue beaucoup plus considérable que celui des Canadiens français. Le premier acte de Sa Seigneurie, après avoir proclamé l’Union, fut d’intimer tranquillement à tous les officiels dans les diverses parties du pays ‘qu’ils eussent à se procurer des sièges en parlement ou à résigner leurs places. Au moyen de la violenceet dela corruption, ces hommes entrèrent en parlementet devinrent les instruments dociles de Son Excellence. La législation forcée de ce Parlement, faite aussi sous sa dictée, tendait certainement encore à anglifier le pays. Mais sa vie fut tranchée lorsqu'il n’était encore qu’au milieu de sa carrière. Ce qu’auraient été les résultats de sa politique s’il eût vécu aussi assez pour la mettre à effet, c’est ‘ce qu’il serait difficile de dire.”

On ne sera donc pas surpris, lorsque nous dirons qu'aucun des gouverneurs anglais envoyés en Canada depuis 1760 n’a été plus généralement impopulaire parmi les Canadiens français, que lord Sydenham. Sa mission était de faire des Canadas une province toute anglaise et d’en faire disparaître la langue, les lois et les institutions françaises, et il mit tout en œuvre pour réussir. Tout en cherchant à enlever aux Canadiens ce qu'ils avaient de plus cher, il leur refusa ce fair play, cette justice si chère aux Anglais ; il remporta les élections par la force et la fraude, laissant ainsi croire à l’Angleterre que les Canadiens avaient la bassesse d'accepter de cœur-joie une constitution faite en vue de les anéantir. Comment un peuple fier et susceptible pouvait-il pardonner pareille injure? D'ailleurs lord Sydenham ne se contenta pas de les exclure entièrement de toute participation au gouvernement de leur pays, il n’en parle dans ses dépêches et ses correspondances qu'avec une espèce de déduin ; ce dédain s'étend même jusqu’à la contrée habitée par cette

population, comme on peut le voir par le récit de ses excursions

dans les diverses parties du Bas-Canada. Que la conduite et les procédés de lord Sydenham à l'égard des Canadiens français, durant sa courte administration, aient été dictés par les circonstances ou par une autorité supérieure, il n’en est pas moins vrai qu'ils ont été souverainement injustes et cruels ; et le nom de ce gouverneur restera dans la mémoire de leurs descendants comme celui d’un roué politique et d’un tyran.

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