‹ Dix ans au Canada de 1840 à 1850 [microforme]Chapitre 79 sur 95 · AU COMBAT, C'EST VOTRE TEMPS · texte numérisé non relu

AU COMBAT, C'EST VOTRE TEMPS

L'appel incendiaire de la Gazette fut entendu. Entre sept et huit heures du soir, des attroupements se formèrent sur divers points de la ville, puis un hérault fut envoyé par les rues, une cloche à la main, convoquant une assemblée sur le Champ de Mars. Des compagnies de pompiers se mirent à parcourir les rues, sonnant leurs cloches et faisant tout le bruit possible afin d'attirer une plus grande foule. A huit heures, douze à quinze cents personnes étaient réunies sur le Champ de Mars. Quelques orateurs populaires firent passer dans le cœur de ces gens la hatne et la fureur dont ils étaient animés contre l’Assemblée législative, contre le ministère, et en particulier contre lord Elgin. A un signal donné, cette populace laissa le Champ de Mars et se dirigea sur le parlement, où siégeaient en ce moment les représentants du peuple.

L'Assemblée législative en était à discuter tranquillement le bill de judicature de M. La Fontaine, lorsque les hurlements se firent entendre, Un instant après, une grèle de pierres venait interrompre les délibérations. Plusieurs membres se précipitèrent vers la bibliothèque, d’autres autour du fauteuil de l’Orateur, quelques-uns voulurent faire bonne contenance et restèrent dans leurs fauteuils ; mais une seconde fois des volées de pierres beaucoup plus grosses, lancées cette fois avec une vigueur, une préci.

sion et un ensemble qui dénotaient une intention bien arrêtée de démolir l’édifice, entrèrent à la fois par les croisées des deux côtés, et il fut impossible de tenir plus longtemps. L'Orateur, tous les membres présents et les employés de la Chambre se réunirent dans l’espace étroit qui séparait la Chambre de la buvette, C'était le seul endroit de l'édifice où l’on fût à l'abri du feu croisé de projectiles que l’on continuait à lancer avec la même force et

le même ensemble, Un silence lugubre régna quelque temps ; puis, comme à un commandement, des pierres furent lancées de nouveau, des coups de sifflets et même des cris de mort se mêlèrent à ce bruit. Quelques membres voulurent sortir, d’autres opinaient pour qu’on attendit l’arrivée des troupes qui avaient été requises, et dont on espérait l’intervention de moment en moment. On cria tout à coup : les voici! et en effet une troupe de furieux était entrée dans la salle. Ils brisèrent pupitres et fauteuils, s’emparèrent de la masse, et l’un d'eux, se plaçant dans le fauteuil de l’Orateur, déclara le parlement dissous. Un instant après, le

cri au feu ! retentit, et quelques membres crièrent qu’ils avaient

vu mettre le feu à une des extrémités de la bâtisse.

T1 fut alors décidé de sortir; l’Orateur en tête, avec son costume, et les membres deux à deux descendirent et se dirigèrent vers la grande porte de l'édifice. Contre l'attente de tous ceux qui formaient partie de la petite troupe, il n’y avait personne pour fermer eb barricader cette porte, comme on l'avait dit et répété plusieurs fois à l’intérieur. L’Orateur et ceux qui l’accompagnaient purent sortir tranquillement et se frayer un chemin dans la foule. Quelques membres cependant furent insultés par par la populace, et M. Watts fut sérieusement battu. En un instant tout l'édifice fut la proie des flammes ; les explosions du gaz et la quantité énorme de papiers de toutes sortes renfermés dans le parlement, rendent compte de l'incroyable rapidité avec laquelle se développa cet incendie. On assure d’ailleurs que le feu fut mis simultanément aux deux extrémités et au centre de l'édifice dans les caves.

T1 faisait une brise assez forte, et il y eut bientôt danger pour les maisons avoisinantes. Une maison dans la rue St-Paul brûla : le feu prit aussi aux hangars de M. Holmes et au couvent des Sœurs Grises, mais fut bientôt éteint. Les compagnies de pompiers eurent beaucoup de peine à se rendre sur le théâtre de l’incendie : elles étaient arrêtées, et les chevaux qui tratnaient les

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De grands efforis furent faits pour sauver la bibliothèque de la Chambre, mais il n’y eut qu’un très petit nombre de volumes qui échappèrent au désastre. (Chacune des Chambres avait alors sa bibliothèque ; celle du Conseil législatif se composait de 9,000 volumes, et celle de l’Assemblée de 16,000 ; en tout 25,000 volumes, qu’on ne pouvait estimer à moins de £25,000. Une jolie collection de portraits des souverains d'Angleterre et des principaux hommes du Canada, devint aussi la proie des flammes, A la nouvelle de ce désastre, il n’y eut qu’un cri d’indignation par toute la ville. La troupe n’arriva sur les lieux que longtemps après que l’incendie eut éclaté, 1 à

Le lendemain matin, le Morning Courier, autre journal tory de Montréal, paraissait avec les armes royales renversées. Ce jour-là, quatre personnes, regardées comme les chefs des émeutiers, furent arrêtées et conduites en prison, Mais les bandes d'incendiaires qui avaient commis le désastre de la veille n’en continuèrent pas moins à se répandre par la ville et à y commettre de nouveaux dégâts. Ils brisèrent les croisées de l'atelier du Pilot, puis ils se rendirent à là résidence de M. Hincks où ils brisèrent les portes et les fenêtres. De là ils se rendirent à la demeure de M. La Fontaine, et saccagèrent l’ameublement: sofas, chaises, tables et autres meubles en acajou ; puis portes, châssis, volets, cadres, rien ne fut épargné ; les poëles furent renversés, les portes d’armoire enfoncées. En partant ils mirent le feu aux écuries, qui furent consumées. Les flammes ayant décidé un petit détachement de soldats à se rendre sur les lieux, l'incendie ne se communiqua pas à la maison. Les émeutiers terminèrent leur journée en brisant les croisées de la résidence du Dr Nelson.

1 — Ce récit est tiré principalement de la correspondance parlementaire du Canadien. Ayant été nous-même témoin oculaire de ces événements, nous pouvons garantir l'exactitude de la narration. (Note de l'autewr. )

A dix heures du matin, le même jour, la Chambre avait été convoquée par l’Orateur dans la grande salle du marché Bonsecours, Sur la proposition de M. Baldwin, un comité y fut nommé pour s’enquérir de l’état des projets de loi soumis à la Chambre, et rétablir la liste des ordres du jour, Un des membres de l'opposition, M, Wilson, de London, prit cette occasion de flétrir, en termes énergiques, l'acte de vandalisme qui venait d’être commis; il ajouta qu’il y avait malheureusement au nombre des émeutiers des hommes instruits et appartenant en apparence à la classe respectable de la société. M. Wilson dit qu'il croyait qu’il eût été plus sage de ne pas présenter une mesure comme celle du bill d’indemnité ; mais puisque la mesure avait été passée suivant les formes constitutionnelles, le gouverneur devait la sanctionner, Ne pas sanctionner cette mesure pat crainte eût été indigne d’un représentant de Sa Majesté: le souverain doit ignorer la crainte.

Les amis politiques de M. Wilson ne professèrent pas tous les mêmes sentiments de modération; et il y eut beaucoup de recriminations de part et d'autre. ! Quelques membres désiraient une prorogation immédiate, d’autres un ajournement. En même temps il y eut plusieurs assemblées publiques dans la ville; mais, au lieu d’apaiser les passions, ces réunions ne servirent qu’à les enflammer davantage.

La Chambre continua à siéger sous la protection des troupes. Plusieurs piquets de soldats occupaient les avenues du marché Bonsecours, et il y en avait même à la porte d’entrée des séances.

Le 28, l'Assemblée législative adopta une adresse à Son Excel-

1 — Nous ne pouvons résister au plaisir de consigner ici un trait qui fait le plus grand honneur à M. Wilson. Il avait été élu comme conservateur, et s'était montré fidèle à son parti ; mais il crut de son devoir de blâmer la conduite et le langage de plusieurs de ses membres vis-à-vis le représentant de la Reine, Cela suffit pour le rendre suspect aux yeux des torys exaltés. Ne voulant pas supporter plus longtemps leurs reproches, et dégoûté de leur fanatisme, M. Wilson remit son mandat aux électeurs de London, et se présenta le nouveau, mais cette fois, comme indépendant. Disons, à l'honneur des habitants de London, qu'il fut réélu sans difficulté, bien qu'il eût pour adversaire un citoyen influent, le maire même de London.

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ience le gouverneur général pour lui exprimer les sentiments profonds de chagrin et d’indignation qu’elle avait ressentis à la vue des actes de violence et de vandalisme dont la ville venait d’être le théâtre, et pour l’assurer des sentiments de loyauté et d’attachement du peuple du Canada envers la personne et le gouvernement de Sa Majesté, et aussi pour reconnaître la justice et l'impartialité qui avaient caractérisé la conduite constitutionnelle de Son Excellénce depuis son arrivée dans le pays. M. Galt, qui venait d'être élu pour la première fois, par le comté de Sherbrooke, en remplacement de M. Brooks, décédé dans le cours de la session, crut pouvoir prendre occasion de cette démarche pour proposer un vote de non-confiance dans l'administration ; mais il ne put réunir que quatorze voix à l'appui de sa proposition.

Le lundi suivant, 30 avril, à trois heures de l'après-midi, la Chambre se rendit en corps, sous escorte militaire, à l'Hôtel du gouvernement, où Son Excellence devait recevoir l'adresse adoptée le samedi précédent. Il n’y avait guère qu’une cinquantaine de

députés présents. Plusieurs d’entre eux furent insultés, et le

magistrat qui accompagnait l’escorte, M. Ovide Leblanc, fut obligé de lire l’acte d’émeute (Riot Act) et d’ordonner aux soldats de charger à la baïonnette ; à cet ordre, les émeutiers se dispersèrent. De son côté le gouverneur, en se rendant à son poste, fut de nouveau assailli par la populace, et, lorsqu'il descendit de son carosse, il tenait dans sa main droite une pierre qu'il avait reçue en pleine poitrine, Il répondit à l’adresse d’une voix ferme et dans les termes suivants :

“ Messieurs, je reçois avec gratitude votre loyale et fidèle adresse. Je déplore les actes de violence dont cette cité a été le théâtre depuis ces jours derniers, et plus particulièrement la destruction de l'édifice occupé par les Chambres du parlement, ainsi que des bibliothèques précieuses dont la province avait tout lieu de s’enorgueillir avec raison. (Ce qui s’est passé néanmoins n’a aucunement ébranlé la confinnce que je repose dans le bon sens, la modération et la loyauté de la grande masse du peuple.

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