‹ Dix ans chez Alfred de MussetChapitre 19 sur 34 · LE FOL · texte numérisé non relu

LE FOL

— Ce conseil est mauvais : si tu meurs aujourd'hui De plaisir, moi demain je vais mourir d'ennui.

LE ROI

— Ma maîtresse! .le veux, puisque mon soir s'achève, Au sommeil éternel m'en aller par un rêve,

Kl qu'empruntant une aile aux suaves concerts,

Mon âme. comme un chaét, s'exhale dans les airs.

Ah! s'il nous faut mourir en justaucorps d

A défaut de la gloire, amis, prenons la joie.

Car la joie, après tout, c'est le meilleur des Piens :

lies fleurs! — Du vin de Chipre!... — Et mes Italiens! ... —

DIX ANS C1IEZ ALFRED DE MUSSET 8l

H-ions!.-.. 0 Dieu vengeur! ô l'horrible souffrance! Un prêtre, un aumônier!... A lieu, ma belle France!... Kt du page qui court une torche à la main Le m an tel d'or pourtaat flotte sur le chemin.

— Car il sait avertir de loin la Féronnière — Mais dans sa chambre où dort la lampe funéraire L'avocat à l'œil dur est eu habits de deuil.

Il se penche pour voie sa frmme en son cercueil Et dit : « Le dur, d'Étampes eut pour lui sa Bretagne

— Dieu! au lieu du remords, le mépris l'accompagne; Chateaubriand eut peur, et n'ouvrit qu'un tombeau; Sa vengeance boiteuse oublia le plus beau.

Mais certes, qui verrait cette femme en sa couche, Avec ce maigre corps, ces longs bras, cette bouche Onvulsive, où la mort ressemble à là douleur, Qui n'a plus rien d'humain, pas même la pâleur; Oui venait ce '\adavre, et se souvient de l'ange, Lelui-ià frémirait, sachant comme on se venge!... François, si tu la veux, je vais te la porter; Puisqu'au jour de mourir il te faudra compter Par maîtresse une tombe, allons! et qu'à l'envie, La peste affreuse et bleuie au plaisir vous convie; Qui fut vierge, eu tes bras, comme un fantôme en sort. Kl ton royal amour n'a donné que la mort! La voilà — Quand sa mère au ciel rendit son âme, Ses mams avec ses pleurs en avaient fait ma femme; Klle. hors la pauvre enfant, n'avait pas d'autres biens. Kt la voilà : — S >n corps ferait horreur aux chiens! Tant mieux! et que le roi la suive, et que la terre Comprenne la leçon puissante et salutaire!... Mais si ce roi pourtant ne devait pas mourir? »

— Kt de la part du roi quelqu'un cria d'ouvrir — Il tres-aillit, et comme il allait à la porte.

Se retourna deux fois, disant : « Elle est bien morte!»»

M. Ulric Guttinguer, d'origine normande, était un ami de jeunesse d'Alfred de Musset. Bien que beaucoup plus âgé que lui, il avait les mêmes idées alors sur bien des choses. Il écrivait dans la Gazette de France.

Après la mort du poète, il me vint à l'idée d'aller le voir dans son hôtel de la rue de Courcelles.

Il me reçut comme si j'avais été de la famille. Il me demanda de retourner le voir, et. naturellement, nous avions toujours le même sujet de conversation. Quand j'étais là, je ne pouvais plus en sortir, nous avions toujours quelque chos*e de nouveau à nous rappeler; lui, des souvenirs de sa jeunesse, et moi, des choses plus récentes qui l'intéressaient infiniment.

J'en écrivis à Mme de Musset, qui fut bien heureuse de se mettre en rapport avec lui pour différentes rectifications que nous avions à faire, et auxquelles on donnait le plus de publicité possible. Mmc de Musset m'indiquait ce qu'il fallait lui demander, je m empressais de le lui communiquer.

M. Guttinguer eut du chagrin quand il fut obligé de quil'.cr son charmant petit hôtel, au moment où on vint a continuer le Boulevard Malesherbes.

Il mourut en l86a. Dans la dernière lettre que j'ai reçue de lui, il me disait : « Adieu, je vais mourir, priez pour moi », 11 avait quatre-vingts ans passés.

Sa mort me fut bien pénible, .le perdais un ami sûr, il m'était si agréable d'aller causer a\ec lui ' Je

regrettai beaucoup de ne l'avoir pas connu plus tôt.

M. de Musset lui a adressé des vers.

Il avait tait la critique de l'article de Lamartine qui m'avait causé tant de chagrin; il en étaitiudigné; il fut un peu plus calme, après la lettre de réponse de M. Paul, qui parut dans ki Revue des Deux Mondes.

La réponse à Elle et Lui, par M. Paul, lui fut agréable. Il me demanda ce que je savais du Voj'cif/e à Venise ; je n'en connaissais que ce que j'avais entendu dire par M. de Musset.

Il blâma aussi Louise Collet, qui a écrit Lui.

C'était une femme que mon cher poète eut le malheur de rencontrer et qui lui infligea un autre genre de torture que George Sand dont ©n a tant parlé. Toutes deux se sont acharnées après lui quand il ne pouvait plus leur répondre ; que Dieu leur pardonne !

Chez M. Guttinguer, je pleurais en racontant les derniers jours du poète.

M. Guttinguer me dit : « Musset a, dans Portia, de beaux vers, qui prouvent qu'il ne croyait pas qu'il pût être pleuré si longtemps. »

— Quel homme jamais si grand, qu'il se pût croire

Certain, ayant voeu, d'avoir une mémoire

Où son souvenir jeune, et bravant le trépas,

Pût revivre une vie et ne s'éteindre pas?

Les larmes d'ici bas ne sont qu'une rosée

Dont un malin au [tins la terre est arrosée,

Que la brise secoue, et que boit le soleil ;

Puis l'uu^h Vient au cœur, eumme aux yeux le sommeil.

Voici quelques vers adressés à Ulric Guttinguer, avec ce titre : En-tête d'an impromptu.

Oui, cher Ulric, nous le voyons Ce ciel dont l'aspect nous amuse ; Et môme nous le respirons, Si ce mot plaît à votre Muse.

Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme. Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime, Comme un soldat vaincu brise ses javelots.

Ainsi nul œil, Ulric, n'a pénétré les ondes

De tes douleurs sans bornes, ange du ciel tombé.

Tu portos dans la tète et dans ton cœur deux mondes,

Quaud le soir, près de moi, tu vas triste et courbé.

Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme, Comme, un enfant craintif se penche sur les eaux : Toi si piéiu, front pâli sous des baisers de femme, Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux.

Alfred de MUSSET.

Juillet 1829.

CFIAPITRK VII

Quelques amis : M\l. Emile Aubier, Alfre I 'Miel. AlfroM Arago. — Une soirée rhez le prinre Napoléon. ■— L'éditeur • l'Alfred <le Musset: M. Charpentier. — M. Henri Delaage. — Les entretiens littéraires de Lamartine.

M. de Musset aimait la cuisine que je lui Taisais. Certaines l'ois quand je trouvais un bon poulet bien tendre et bien en chair, je faisais une certaine fricassée dont j'avais apporté la recette de Lonsle-Saulnier.

Un soir où un journaliste (le nom ne nie revient pas) s'attarda à causer avec M. de Musset , le poulet était servi sur Le réchaud dans la casserole, cela sentait bon, M. de Musset, nie dit : « Avezvous vu ce monsieur en s'en allant, il avait senti votre poulet; il aurait peut-être bien diné avec moi, si j'avais su qu'il y eût de (ju>>i, je l'aurais invité. » Je lui répondis : « Q.iaud il y en a pour trois, il y en a p:>ur quatre ». Il aimait aussi le macaroni peu cuit, celait un souvenir d Italie : ce n'était pas le plus mauvais "...

Il mangeait volontiers le riz au safran.

Au mois de décembre [855, par un temps froid

et sec, le père G >!in, qni habitait les bords de l'Ain dans le Jitra. voulut faire goûter le poisson de mou pnys à M de Ma ;set II nous envoya une I) mrrichc délimites et d o.nSiv-ehevalièrj le tout bien Irais. car ce noi >son ne peut voyairer qu'avec de fraudes préemptions.

Le p èle fut enéhnnté. Il invita avec son frère, ses amis, M. Kmiie Àugicr, M. Alfred Arago, M. Auguste Barre. Ce fut un dîner 1res joyeux.

Si ces réunions avaient en lieu plus souvent, mon bon et cher poète eût été pins heureux et moins triste; à ces moments de distraction il ne sentait pas les battements de son cœur, la gailé chassait toute » ses misères.

Pend-. ut les eiiivj mois que M. de Musset vécut tranquillement au quai Voltaire pendant l'absence de M"'c de Musset, je lui Taisais, tous les malins, une petite soupe à L'oignon et au fromage de Gruyère : c'est un pointe de mon pays. M. de Musset s'en trouvait bien, mais il perdit celle habitude pendant le temps qu'il resta chez M"10 A...

Le dernier ami fidèle et sincère, d'Alfred de Musset fut M. Henry de Larozerie ; il était à celte époque secrétaire du ministre de L'Instruction publique. — aujourd'hui grand référendaire a la Cunr des G » aptes. D ms tes dernières aunes, il win.it ii la maison a tout instant, la porte lui était ouverte. V. sortant pour ses alla ires; il trouvait un morne;.; puur Voir Le poète, avec lequel il eau-

Dix ans CHKZ ai.ih::i> d ; mis. j:t &J

sait, ri.îil, i\tc.):i* ;i i l 1rs Qouvellcs de la Cour cl de la ville.

11 était très aimé de M. de Mu»set, qui avait toute confiance en lui, et le voyait L mjouri partir avec regret.

Il a visité le poète dans sa dernière maladie presque tous les jours; e .o.--e singulière, il n'a jamais rencontré M. Paul de Musset.

Après la mort d'Alfred, son frère eut affaire au ministère de l'instruction publique; comme il n'y était pas connu, il m'emmena avec lui; je l'annonçai à M. de Larozerie: on ne put lui faire accorder ce qu'il demandait.

Quand je revis M. de Larozerie. il me dit : «Vous m'avez fait connaître le frère d'Alfred tic Musset, vous savez si j'ai été souvent voir le poète, eh bien, je n'ai jamais rencontré ce monsieur chez lui.

« Actuellement dans toute celte affaire, il n'y a d'intéressant que vo is, et c'est de vous que je vais m'occuper » .

C'est à la sollicitude de M. de Larozerie que j'ai réussi, au bout de trois ans d'attente, à obtenir la concession d'un débit de tabac.

La demande fut faite, et apostillée par six membres de l'Institut, amis du poète : MM. Emile Augicr. Prosper Mérimée, Sainte- Heuve, Kmpis, Jules Snndeau, Nizard.

Ce fut le Ministre des Finances. M. Mague, qui

reçut le rappel de la demande, et qui me l'accorda.

M. de Musset, pendant les dix année; que je suis restée près de lui, était invité souvent chez une grande dame, la duchesse de Caslries, qui remplaça, pour lui, la fameuse marraine d'autrefois, celte marraine dont le temps était passé, car je ne l'ai jamais vue.

Mme la vicomtesse de Janzé a écrit, en parlant d'elle :

« Alfred l'appelait sa marraine, parce (pie, bien qu'elle lût aussi jeune que lui ; il voulait rendre hommage à la sagesse de ses conseils qui. d'ailleurs. n'avaient rien d'austère, car ce rôle de Mentor, tel (jue le comprenait Ai'"e Jaubert, reposait sur une morale fort indulgente. »

Ce que j'en ai entendu contrastait singulièrement avec la manière du Musset (pic j'ai connu : le peu qu'il en a dit ne laissait pas croire qu'il approuvait tout ce qui se passait dans ces temps déjà éloignés'.

Je reviens à la duchesse de Caslries Celait une femme d'un grand esprit et d'une foi solide, qui recevait chez elle une société de dames d'un monde aimable cl lient eux. Aucune de ces 3 ne

manquait ces réunions que la duchesse présidait avec tant <\" laet cl vie dignité, heureuse de faire un peu de diversion à une paralysie! qui la tenait clouée d:\ns un fauteuil, l£lic li.-h..ii douh.icr scj souf-

DIX AXS CHEZ A! ;:::;i> DE MUSSET 8g

frances èri d'abandonnant à une gaieté coramunicative < j u i étonnait.

Elle aimait son cher poète, elle le choyait, le gâtait même. Elle lui écrivait : « Venez, vous fumerez ».

Là, le poète rencontrait l'élite de la société du faubourg Saint-Germain. C était un monde autre que celui de la marraine.

Dans ce salon, tout était différent; la tenue, la conversation, et les habitudes.

Le caractère du poète était bien changé; ce qui l'amusait autrefois, il ne le retrouvait pas là, et ne s'en plaignait pas. Les femmes étaient toujours belles, rien que moins frivoles, et plus sérieuses.

Le poète, en rentrant chez lui le soir content, heureux, me racontait ce qu'on avait dit, ce qu'il avait répondu; tout cela était charmant.

M. Alfred de Musset eut beaucoup de bons amis. Il aimait sentir autour de lui une atmosphère de tendresse et d'aîïection ; c'était menu chez lui un besoin.

Il se dévouait de tout son cœur à ceux auxquels il ouvrait sa maison, et je crois que personne plus que lui ne pratiqua L'amitié.

Quand M. A.ugier m'envoya une place pour entendre son discours de réception à l'Académie, il m'avertit que j'aurais une déception: il avait du couper son d scours, précisément à l'en droit où il devait rendre hommage à Alfred de Musset :

« Voici, Mademoiselle, un billot qui nie restait

par bonheur. La séance vous réserve une déception : j'ai supprimé toute nne partie de mon discours. Et c'est précisément celle où je rendais hommage à notre cher de Musset. C'est la seule chose que je regrette dans la coupure.

« Compliments.

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