‹ Dix ans chez Alfred de MussetChapitre 22 sur 34 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

M. de Musset et Mm# A... — Notre séjour à Ville-d'Avray. — Retour à Paris.

J'écrivais souvent à Mme de Musset. Je lui disais que son fils était bien portant, qu'il se plaisait chez lui et qu'il rentrait tous les soirs après le théâtre.

Quand Mme de Musset, rentra à Paris, elle était contente.

Il y avait comme du bonheur dans Pair.

On venait de mettre le Caprice en répétition; c'était un événement qui occupait tout le monde.

Un soir, pendant le théâtre, j'étais seule à la maison.

Vers les onze heures, M. Alfred, rentra et me dit : — « Ne m'attendez pas ce soir; Mme A... C'était Pactrice qui jouait le principal rôle dans le Capri veut que j'aille souper avec elle.

« Chargez-vous donc de dire à ma mère qu'elle ne se chagrine pas de cela M"1*' A... n'est pas ta première venue. Ce n'est pas une femme de mauvaise vie.

« Arrangez cela, vous nie rendrez bien service. Cette dame est eu bas et m'attend dans une voiture ».

Je le lui promis, niais je ne dis rien, le soir, à Mn,e de Musset pour ne pas lui donner une mauvaise nuit.

Le lendemain, quand elle vit le bougeoir de M. Alfred, elle me dit: « Il n'est donc pas rentré? »

Je lui fis la confidence dont je m'étais chargée.

Mme de Musset se désola, se récria. Elle disait : (( Je suis rentrée bien contente à Paris, j'espérais que nous en avions fini avec ces désordres, et le voilà reparti. »

Je lui fis comprendre qu'il valait mieux qu'il fût conquis par cette personne, qui n'était plus jeune, que par une fille dépravée.

La liaison suivit son cours. On oublia un peu tous ces ennuis. Le Caprice eut un beau succès, et on disait que M"le A... avait rapporté la pièce de Russie.

Il est vrai que Mme A..., arrivant au Théâtre Français, venait de Russie, où elle avait joué, avec un très grand succès, le Caprice.

Quand vint le printemps, on parla d'aller passer Tété à In campagne. M. de Musset me demanda d abord si je l'y suivrais.

Je demandai, pour répondre, quelques jours de réflexion.

Aller chez Mm; A... avec M. Alfred? J'en référai à M1110 de Musset, qui nie dit de în'éloigcr de lui le moins possible.

Je dis à M. Alfred que s'il avait besoin de mes soins, j'étais puête à les lui donner ; je m'arrangeai donc de façon à le voir assez souvent pour être au courant de sa santé, et cela me permit de donner plusieurs fois de ses nouvelles à sa mère.

Voici une des lettres que Mme de Musset m'écrivit en réponse :

« Je vous remercie, Mademoiselle, de me donner des nouvelles de mon fils; vos lettres m'ont fait du bien. J'en av*ais grand besoin, car vous savez dans quel état je suis partie ; la santé d'Alfred est loin d'être bonne, nous savons que presque toujours la grande crise est précédée par plusieurs jours de souffrance; je vous prie en conséquence, ma chère Mademoiselle Colin, de vous assurer de l'état dans lequel il est, même s'il reste chez MmeA...; vous pouvez, sous le prétexte de lui porter une lettre, s'il en vient pour lui, aller le voir, et s'il tombe sérieusement malade, vous pouvez offrir vos services à M™ A..., qui sera bien heureuse de vous trouver; car personne ne sait le soigner comme vous^ quand il a ses crises nerveuses.

«Continuez, je vous prie, de m'écrire tous les jours. jusqu'à ce quTl soit revenu tout à fait bien; je suis trop inquiète pour pouvoir me passer de vos lettres.

« Vous m'obligerez d'y mettre un mot de M. Paul, s'il se pcfpte bien, s'il est à la campagne, ou autre chose semblable. »

J'allais de plus en plus à Ville-d'Avray, villa P radier, prendre des nouvelles de M. Alfred, el mes visites devinrent si fréquentes que je finis par y rester. Là, il était difficile de se procurer des vivres ; il fallait revenir à Paris tous les jours. M""" A. . . avait deux bonnes, nous étions donc cinq. M. de Musset ne voulut pas me laisser manger à la cuisine, il y eut trois tables matin et soir.

L'union ne régnait pas toujours entre les deux maîtres de la maison. M. de Musset me disait de faire sa malle, on revenait à Paris, une lettre ne manquait pas de nous y suivre ; le lendemain, on retournait à la campagne et je rapportais la malle. Il arriva aussi qu'à Ville-d'Avray M. de Musset l'ut malade : il eut la fièvre, l'insomnie comme les autres fois. J'avais tous mes médicaments avec moi. Je m'établis dans sa chambre avec un matelas parterre. Gela dura presque une semaine. Après deux nuits de veille, je finis par l'endormir, et aussitôt j'en fis autant

Les volets des fenêtres étaient en bois plein ; fermés, c'était l'obscurité complète.

Je sommeillai jusqu'à midi. En m'éveillant je ne savais pas où j'étais. J'allai chercher mon malade dans son lit, il n'y avait personne ; la chambre de MmeA. . . était à côté, j'y pénétrai, et la trouvai vide.

Je descendis, j'aperçus mes deux fugitifs en train de déjeuner. Ils rirent beaucoup de la tarée qu'ils m'avaient jouée. J'allai déjeuner moi-même et cela continua ainsi jusqu'à la prochaine brouille.

Pendant que nous étions à Ville-rî'Avray, après une brouille et la réconciliation, M. de Musset écrivit quelques vers, que je n'ai vu imprimés nulle part.

Quand M. Alfred me les remit, il me dit : « Conservez ces quelques vers, je les finirai plus tard ».

Puis je viens retrouver la place bien-aimée.

Des fleurs d'or et d'argent la pelouse embaumée

Et celte vérité qu'on a tant blasphémée

Me vint alors au cœur, que ce monde si beau

Ne peut manquer d'un père, et n'être qu'un tombeau.

Ces vers restèrent dans mes mains.

Il y avait là une pensée qui était bien sienne.

Etant au quai Voltaire, au commencement de juin i84<). M. de Musset tomba malade ; je le soignais seule, et la nuit je donnais sur un matelas étendu par te; re.

C'était un peu dur. En cherchant dans la maison, je finis par découvrir un lit de sangle, je le transportai dans sa chambre avec mon matelas, je mis des draps, car jusqu'alors je couchais sans me déshabiller.

Je me disposais à prendre une bonne nuit de sommeil, quand nous eûmes le soir, malheureusement, une visite imprévue.

Mme A. . . arriva avec sa bonne. La malle qu'elle avait apportée me lit bien supposer qu'elle venait pour plusieurs jours. Elle se mit aussitôt en toilette

plus que négligée et déclara qu'elle coucherait dans mon lit. Il fallut lui donner à dîner.

Quant à moi, je i'us obligée de coucher sur un canapé, et je passai une mauvaise nuit, au lieu de la bonne que je m'étais promise.

Servir Monsieur, servir Madame, me paraissait bien pénible ; je m'en plaignis à Mme de Musset. Je lui écrivis à Angers que j'étais fatiguée, contrariée et découragée ; que je voulais que tout cela changeât, ou que je renoncerais à tout ce que j'avais promis.

Madame me répondit :

« Je suis tachée, ma bonne Mademoiselle Colin, que vous preniez du chagrin pour une chose qui n'en vaut pas la peine; si vous réfléchissiez que ces soins de Madame. . . sont passagers, que c'est une sorte de fantaisie, vous en prendriez plus facilement votre parti.

« D'abord, vous savez que mon fils vous est attaché, et que cet attachement en enterrera bien d'autres, car les hommes sont changeants; mais dans tous les temps et à tous les âges, ils ont besoin de soins, d'attachement, et croyez-moi, il reviendra toujours à apprécier les vôtres.

«Je vous recommande donc beaucoup de patience, la plus grande douceur; soyez sûre qu'avec son caractère tendre et son coup d'oui à qui rien n'échappe, il vous saura gré de tous vos sacrifices ;

surtout, ne vous plaignez pas, et parlez-lui toujo irs avec amitié.

« J'espère que vous comprendrez, ma chère Adèle, que les conseils que je vous donne sont tout dans votre intérêt et dans celui de mon fils.

« G ir je désire que vous restiez près de lui.

« Je reviendrai au mois d'août ; aussi vous aurez bien la complaisance d'attendre mon retour qui fera cesser ce qui vous chagrine.

« Continuez donc à me donner des nouvelles véridiques; mais Paul a raison de vous conseiller de ne pas m'eiTrayer, car votre dernière lettre m'avait mis la mort dans lame, et j'ai passé une cruelle nuit, heureusement celle d'hier m'a consolée, et celle d'aujourd'hui aussi, car ce que je crains le plus c'est qu'il soit malade.

« Je vous remercie bien de votre exactitude, je serais bien triste s'il (allait me passer de vos lettres.

« Adieu, bonne Mademoiselle Colin ; soyez assurée que je vous ai obligation de tout ce que vous laites. et que je vous remercie de tout cœur. »

Cette lettre est imprimée dans la Revue de Paris cl de Saint-Pétersbourg i3 décembre iSS; .

Quand il fallut rentrera Paris. M de Musset s'occupa avec M"" A... à chercher, un appartement pour lui. Ils en trouvèrent un rue Ru m fort; celte rue était ). nivelle, du moins du côté que nous habitions N

occupions à l'entresol unjoliappartement:il comprenait deux chambres à coucher, un salon et une salle à manger.

Mme de Musset donna de l'argenterie et du linge.

M. de Musset ne voulut rien des meubles que Mme de Musset offrit à son fils.

Le linge et l'argenterie m'avait été remis, je l'avais apporté à la maison. M. de Musset ne s'est jamais occupé de son linge ni de son argenterie; mais, s'il avait vu les vieux fauteuils de sa mère, cela l'aurait affligé. 11 me le disait dans les derniers jours de sa vie : « J'aurais cru que je perdais ma mère et que c'était un héritage. »

A la vérité, nous avions bien peu de meubles. M. de Musset acheta, passage Sainte-Anne, un buffet de salle à manger pour cent vingt francs. J'ai encore ce buffet.

.Il acheta aussi de la vaisselle, rue Duphot; cette vaisselle est bleue; je l'aie encore en grande partie.

Quand M. de Musset achetait quelque chose, c'était toujours à la condition que j'irais voir les objets et que je les payerais, si je les trouvais convenables.

Je lis observer à M. de Musset que je croyais qu'il n'aimait pas la couleur bleue, d'après sa pièce : Un Caprice. Il me répondit : « J'aime le bleu pour la vaisselle seulement ».

Le retour de Mme de Musset au quai Voltaire, fut le signal de la séparation de la famille.

Cette existence de brouilles et de racommodements

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riait très contraire à la santé du poète; les indispositions s'accentuaient au point de devenir une véritable maladie ; maladie bien connue, la terrible hypertlirophie du cœur, dont il devait mourir; le médecin nous indiqua qu'il devait garder la tranquillité la plus absolue et éviter tout ce qui pouvait lui donner de l'agitation.

Un jour, étant très soulîrant, il fut convenu que la porte resterait fermée pour tout le monde.

Mme A... écrivit qu'elle viendrait à une heure indiquée, et que Monsieur devrait venir ouvrir la porte lui-même, qu'elle entendait n'avoir l'assentiment de personne. Je compris très bien la chose; on voulait, comme au quai Voltaire, venir s'installer à côté de mon pauvre malade, pour éterniser la maladie; cela ne manquait jamais. Quand il recevait ces visites, il était beaucoup plus malade et pour plus longtemps.

A ce moment il avait la fièvre, et en lisant cette lettre il devint plus malade encore.

Il laissa sa lettre ouverte sur la table de nuit, j'en sus le contenu. Cette letlre n'était rien moins qu'aimable pour moi. En voyant l'état dans lequel était M. de Musset, je me décidai à ne pas laisser entrer la dame ; cela se fit sans la moindre violence.

Tout fiévreux, le malade s'endormait dix minutes, un quart d'heure, et chaque lois il demandait l'heure, afin d'être prêt pour le moment où Mme A. . . arriverait, pour aller ouvrir la porte lui-même.

Chaque fois que M. Alfred demandait l'heure, j'avançais sa montre (Fini quart d'heure, vingt minutes; quand vint le moment d'aller ouvrir la porte, M. de Musset me dit : « Si tu as quelque chose à aller chercher, tu pourras sortir. Je resterai seul, je m'en sens la force et l'envie de dormir ».

Je sortis, j'allai dans l'entresol, dont j'avais encore la clef.

Monsieur, aussitôt que je fus sortie, écoutait, regardait l'heure, attendait.

Il ne vint personne, l'heure indiquée était passée depuis un quart d'heure.

En rentrant je trouvai mon pauvre malade très agité et très souffrant.

Il me dit: « Entends ce que je vais te dire. Tu as ici tout ce qu'il te faut, ferme la porte et n'ouvre à qui que ce soit, tu entends, à qui que ce soit; je ne veux ni lire de lettre ni voir personne, je te défends d'ouvrir; restons tranquilles, je suis assez malade comme cela. »

La dame était venue à l'heure qu'elle avait fixée, mais on ne l'entendit pas sonner, car j'avais eu soin de tenir tout clos.

Je remis tranquillement la montre de Monsieur à l'heure, me guidant sur la mienne.

Le soir môme arriva une lettre ; la personne qui l'apportait avait ordre d'attendre la réponse : je lui dis que Monsieur m'avait défendu de lui donner de lettre ou de lui parier de personne.

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Le lendemain on vint demander des nouvelles, je dis encore que Monsieur était malade, qu'il n'allait pas plus mal, mais qu'il ne voyait personne.

Les lettres étaient là rassemblées sur le plateau.

Au bout de quelques jours, quand Monsieur fut guéri, vinrent les explications, il fallut savoir comment allaient les montres, nous n'avions pas encore de pendule, la montre de Monsieur allait bien, d'accord avec celle de Madame

Les explications furent violentes : « Vous m'écrivez que vous viendrez à heure dite; au lieu de me reposer, étant très malade, j'ai attendu pendant deux heures .

« J'ai fais fermer ma porte jusqu'à présent; je me porte bien. Je désire être tranquille, et ne pas entendre de reproches. »

Le raccommodement se fit comme toujours jusqu'à la première maladie.

J'avais expliqué à Monsieur que, lorsqu'il serait ma'adc, je ne voulais recevoir personne, et qu'il se le tint pour dit.

Monsieur me donna raison, ajoutant qu'il était bien plus tôt guéri quand je le soignais seule.

Je recevais toutes les lettres de M"11' A... qui venaient par la poste, c'était convenu.

Quand Monsieur était bien portant, Mmo A... venait le prendre et ils sortaient en voiture; il n'y avait ni jour ni heure pour attendre Monsieur,

excepté quand il m'écrivait de mettre la clé dans le coffre à bois ; cela voulait dire qu'il rentrerait dans la nuit.

On me ramena un jour M. de Musset malade ; il se coucha tout de suite.

Après être resté plus longtemps qu'il ne fallait, Madame dit qu'elle reviendrait le lendemain, qu'elle resterait, qu'on apporterait son dîner.

Monsieur dit : « II n'est pas nécessaire que vous veniez pour rester là. Mlle Colin a assez à faire avec moi ».

La bonne de Mme A... arriva en même temps, et Madame dit : Au lait, si vous m'en croyez, je vous emmène chez moi. J'ai des gens pour vous donner tous les soins nécessaires ».

Avant que Monsieur eût pu réfléchir, on l'habilla, on le mit en voiture pour la rue Mogador. Je rendis les clés de l'appartement, je sortis désolée sans oser dire un mot.

Mme de Musset était trop loin pour pouvoir l'avertir. J'allai coucher chez ma sœur Louise.

Le lendemain, de très grand matin, on frappa à la porte. C'était la bonne de Mme A... qui m'apportait une lettre de mon malade, au bas de laquelle était quelques lignes d'amende honorable de Mme A...

Voici cette épître désespérée, faite en partie double :

« Je n'ai pas fermé l'œil, j'ai les premières

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attaques de mes délires; toi seule les connais, viens, ne m'abandonne pas.

a Tu m'as fait du mal hier soir: mais j'avoue que je t'en ai fait le premier; viens, je ne puis me passer de toi ».

« Alfred de Musset. »

« Venez, Mademoiselle Colin, reprenez votre malade, je vous en prie, et je n'irai le voir que le jour où vous m'avertirez que je peux le faire sans danger pour sa santé et son repos. »

Je revins bien vite à la maison. J'aperçus M. de Musset sortant d'une voiture, pouvant à peine marcher ! . .

Quand il fut chez lui, il se coucha, content d'être d:ms son lit.

Il me dit, d'un ton mêlé de reproche : « Pourquoi m'avez-vous laissé partir? je pouvais en mourir. Oh ! je vous ai appelée toute la nuit. Je criais : Mademoiselle Colin ! je veux Mademoiselle Colin ! si fort et si souvent, que je leur ai fait peur. . Fermez la porte, maintenant on ne m'emmènera plus ! »

Cette idée de crier très fort [jour reprocher à M1"1 A... de l'avoir enlevé à mes soins, ne m'a pas étonnée.

Il fut question un jour île le marier. Il m'en parla. Je lui dis que c'était la seule chose qu'il n'avait pas essayée, que je croyais qu'il se trouverait bien en

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famille; aimant les enfants, cela devrait lui changer l'existence qui le tourmentait.

Il médit: « Oui, peut-être; mais il faudrait que tu restes pour me soigner : tu es au courant de ma maladie, tu sais la diriger. Tu nie dis quelquefois : « Vous verrez que vous serez mieux dans une heure », et c'est toujours vrai. Ma femme aurait peur, peutêtre, et me mettrait dans les mains de quelque médecin qui, sous prétexte de me guérir, me rendrait fou. Non, je ne veux pas me marier »

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