‹ Dix ans chez Alfred de MussetChapitre 21 sur 34 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Nos voisins de la rue Ru m fort. — Pressentiments <Hrnnges. Le buste d'Augustine Brohan. — L'escalier de Kachel. — Vers à la Ristori.

Un jour, M. Alfred de Musset me dit en rentrant qu'il ne pourrait plus demeurer chez lui. « Je ne coucherai pas ici ce soir.

— Pourquoi, Monsieur, ne couchercz-vous pas ici?

— Parce que Ton monte un piano chez la dame qui habite au-dessus de moi. Il me sera impossible d'entendre tapotter sur un piano continuellement; surtout si ce sont des enfants qui commencent à étudier. »

Je descendis demander à la concierge, pour savoir ce qu'il en était. Elle me dit : « Ce sont deux dames, la mère et la fille, qui ont loué L'appartement où était leducd'Albe; la demoiselle à l'air très malade. Je la crois poitrinaire, je ne pense pas quelle joue beaucoup du piano ».

Je dis à M. de Musset ce que Ton m'avait dit, excepté la maladie de la jeune personne.

Je dis aussi qu'elle ne jouerait pas souvent ; elTecti-

veiaent, il se passa «les semaines sans qu'on ait rien entendu; on ne pensait plus à cela, quand un beau jour M. de Musset, allant sortir, en traversant le salon entendit jouer cette dame. Il posa son chapeau et sa canne, s'assit, et me fit signe d'écouter. Quand le morceau fut fini, il me dit : « C'est beau, et bien supérieurement exécuté : c'est le Roi des Aulnes. Si cette dame joue quelquefois, je ne sortirai plus».

Il ne l'entendit pas souvent, mais toujours avec un grand plaisir. Dans sa dernière maladie le poète était devenu sourd; et nous disait : « Ecoutez, les belles choses que joue cette dame ». M. Paul n'entendait rien et le malade lui disait : « Tu n'as jamais rien entendu de pareil, c'est divin! >

Un instant après, M. de Musset me dit. parlant toujours de la musique qu'il entendait : « Go m ment s'appelle cette dame qui joue si bien? » Je courus le demander à la concierge qui me dit : « C'est Mlle d'Artigo ; ces daines sont parties il y a longtemps, il y a plus de six mois que la jeune ûlle morte ».

Gela peut sembler étrange, et ternirait à taire croire que M. de Musset voyait et entendait réellement des choses qui échappaient à la connaissance de ceux qui étaient autour de lui.

Le lait (pie je vais raconter est encore plus étonnant, cl cependant j'en garantis l'authenticité de la manière la plus formelle.

DIX ANS CIIE3Ï ALFRED DE MUSSET lO^

Sur le palier en face de l'appartement de M. de Musset, rue Rumfort, habitait une dame qui avait deux filles, de onze à quatorze ans, et un mari qui revint malade de je ne sais pins quelle colonie.

Ce monsieur arriva chez sa femme sans être attendu et encore moins désiré.

On assembla aussitôt des médecins pour une consultation. Sa femme me conta cela et me dit : « Je vais le soigner ici. — Pourquoi le soigner chez vous? Vous n'êtes pas garde-malade, ni logée pour cela. »

Elle répondit : « Vous pensez bien que je ne le soignerais pas s'il devait vivre; comme on m'a assuré qu'il en mourrait, j'aime mieux voir les choses par moi-même. »

Je vis quelquefois le malade. Je dis à sa femme, en voyant les ordonnances du médecin : « On empoisonne votre mari »

Assez souvent M. de Musset me demanda des nouvelles de notre voisin. 11 me disait : « Est-il bien soigné? » — Je lui dit que je voyais venir le médecin souvent, qu'il était soigné par sa femme, et que ses deux filles étaient là.

Cet homme était voué à la mort...

Un jour, vers les six heures du soir, j'entendis îles cris, des pleurs ; c'était la dame d'en face, qui me dit que son mari était mort.

M. de Musset n'était pas encore rentré et ne vint que tard pour dîner,

I<>8 DIX AXS CITEZ ALFHlîn DE MUSSET

J'écrivis à M. De-morbiers-, son oncle, je lui racontai l'événement, .le le priai de venir passer la journée du lendemain à la maison. « Vous trouverez, ajoutai-je, un prétexte pour rester avec M. Alfred... »

Quand Monsieur rentra le soir comme d'habitude, je ne dis pas un mot de la mort du voisin. M. de Musset n'aurait pas aimé à savoir la mort si près de lui.

M. Alfred se coucha après avoir soupe, il était même un peu tard.

Vers les deux heures du matin je fus réveillée par un grand coup de sonnette; je courus à la chambre de Monsieur, je le trouvai méconnaissable, en proie à une terreur alIVeuse.

Il me dit, en me désignant les pieds de son lit : « Mettez-vous là, à la place qu'occupe un croquemort, il me dit qu'il m'attend, il a un drap noir sur le bras ; aussitôt que vous cessez de parler, il reparaît. »

J'allumai toutes les bougies, j'ouvris les fenêtres, et, enfin, le jour dissipa cet allVeux cauchemar.

Quand M. de Musset lut plus calme, il me demanda des nouvelles du voisin.

Je lui dis qu'il était parti à la campagne il y avait une quinzaine de jours et qu'il allait bien. . .

Il me dit : « Quand j'ai eu celte vision, j'ai pensé qu'il était mort ».

Voyez ce qui arriva, alors qu'il ne savait r;eu.

S'il avait su la mort si près de lui, e'eùt été autre chose,

M. Desherbiers arriva vers dix heures du matin, disant qu'il passerait la journée avec lui, si cela lui plaisait.

— Ah ! mon cher oncle, tu n'as jamais été mieux inspiré que de venir ce matin.

M. de Musset se mit à raconter la vision et la terreur qu'il avait eue pendant la nuit, et la grande fatigue que lui avait occasionnée ce cauchemar.

Le ienderiiain, de bonne heure, le mort fut cloué dans plusieurs cercueils et envoyé dans les Pyrénées, son pays.

La plupart du temps les hallucinations de M. Alfred de Musset ne répondaient à rien de réel, mais ne l'en fatiguaient pas moins horriblement.

Un jour de grande fièvre, il changea de régime pour éviter le délire qui ne manquait pas dans ses maladies précédentes de s'emparer de lui.

L'ayant mis au lit le soir, j'allai aussi me reposer moi-même, le croyant bien endormi. Au bout d'une heure à peu près, je le vis venir me disant : « Je ne peux pas dormir et cela tient à si peu de chose ».

Je lui dis : « Que vous arri ve-t-il ? » — « Il faut retirer le traversin de mon lit et vous me dominez le votre. Figurez-vous qu'au lieu du traversin, est un chef de brigands, le traversin lui-même, qui nié* dit continuellement que je me suis précedeinmon! a oy»

cié avec lui el que je suis de moitié daus tous ses méfaits, qu'il faut que je le suive.

« J'ai assez de force pour savoir que c'est un commencement de délire ; mais aussitôt que je sens le sommeil venir, ce brigand me dit : « — Tu ne dormiras pas, il faut venir »!

Je fis l'échange du traversin. Il prit le mien, l'emporta dans sa chambre, et revint nie dire de frapper très fort sur ce traversin, de le secouer, de le bien écraser. Je fis tout cela.

Je remis Monsieur au lit et j'attendis qu'il fût endormi. Il passa une bonne nuit.

M. de Musset m'en parla le lendemain, il me dit : « Je n'aurais pas doiyni sur mon traversin. »

« Aujourd'hui vous ferez mon lit comme vous voudrez, je n'ai plus peur de rien. J'ai dormi, je déjeunerai bien. »

Comme on le voit, M. de Musset était très impressionnable, il suffisait d'un rien pour l émouvoir.

Un jour, par exemple, où il avait éprouvé un peu de fatigue, après m'a Voir dicté beaucoup de choses, il fallut l'habiller pour aller aux Tuileries.

Quand il fut prêt, on attendit le coiffeur. Monsieur commençait à s'impatienter devant son armoire à glace.

Enfin le coiffeur arriva ; ce n'était pas celui qui venait ordinairement... — grande émotioo ! je sentais l'orage. Quand cet homme eut posé le peignoir

sur les épaules de Monsieur, celui-ci, tout surpris regarde ce garçon, sa figure change, je le vois prêt à se trouver mal.

Je pris sur moi de renvoyer le coiffeur.

Je lui dis que Monsieur étant un peu souiïrantne sortirait pas.

Monsieur demanda : « Pourquoi a-t-on changé mon coi fleur ? Informez- vous de ça. »

Le garçon-coiffeur avait quitté la boutique.

Je fis observer à M. de Musset qu'il serait beaucoup plus simple d'avoir un 1er à friser, lui disant que je saurais bien le coiffer moi-même. Il accepta, et je conserve encore, comme un souvenir, le fer que j'achetai alors.

Un jour, M. de Musset, rentrant d'un petit voyage à la campagne, demanda à la bonne s'il était arrivé quelque chose pour lui, en son absence.

— « Oui, Monsieur, on a apporté des lettres, des livres et un bonhomme.

— Quel bonhomme ?

— Le voici. »

Le bonhomme était un buste d'Augustine Brohan.

Cette chose était arrivée à M. de Musset avant que je le connusse.

Je me souviens qu'il trouva cela révoltant. Il en parlait à table; tout le monde riait et il disait à ce propos: « C'est comme la mère Valette, noire toncierge, une grosse femme, vieille, courte, qui a à

peine forme humaine. En entrant chez moi, pour m'apporter mes lettres, elle s'écrie, en voyant la Vénus de Milo : — Ah ! je suis contente, en voilà une qui est encore plus groche que moi ».

Revenons au buste de cette charmante Brohan.

Quelques années après la mort de M. de Musset, je demeurais au coin du faubourg Saint-Honoré et de la rue Monceau.

Je promenais Marzo tous les jours dans un terrain à vendre, en face de chez moi.

Il y avait, dans un endroit de ce terrain, un petit jardinet où l'on cultivait des légumes.

Je vis là un piédestal qui ne m'était pas inconnu ; sur ce pied, le buste d'Augustine Brohan.

Très étonnée de trouver ce buste en cet endroit, je vis le père Benoit, notre concierge (i) de la rue du Mont-Thabor, qui était le propriétaire du jardinet et je lui demandai si ce n'était pas un plâtre de chez M. de Musset. « Oui ; nie dit-il. Ils L'ont laissé, je L'ai emporté, et je L'ai posé là ; je trouve qu'il y t'ait bien.

L'hiver, je le remporte à la maison. Il plaît à ma femme, et nous le gardons. »

A propos du Caprice, Augustine Brohan voulait jouer le rôle de Mme de Léry ; elle avait mis cela dans sa tête.

(1) Il avait quitte la rue du Mont-Thabor pour vivre de ses rentes.

DIX ANS CHEZ ALFRED DE MUSSET Il3

La piquante actrice, aux yeux efirontés et spirituels, sortait de son emploi avec ce rôle de grande daine.

C'est ce que Musset essaya de lui faire comprendre, le plus doucement qu'il put; mais il n'y réussit pas. « Vous êtes une divine soubrette, ma chère amie, lui dit il: mais je ne vous vois pas en femme du monde, ni en comtesse, et le public ne vous y verra pas plus que moi »

Augusline lui garda longtemps rancune pour ce mot.

Le Caprice n'en continua pas moins un succès toujours grandissant, ce qui fit dire à Rachel, qui venait rendre visite à l'auteur:

« Eh bien! on se permet donc d'avoir salle comble avec le Caprice, les plus jolies femmes de Paris, et plus de trois mille francs de recettes ! » (C'était le maximum de ce temps là.)

Mais le poète répondit :

« J'ai bien vu la salle comble;

« J'ai vu les jolies femmes;

« Mais quant à la recette, jusqu'à présent je n'en sais rien. »

Rachel garda toujours des relations amicales avec Alfred de Musset ; mais il y avait quelquefois des brouilles.

Cela me rappelle une petite anecdote sans importance, mais qui m'amusa beaucoup.

Un jour, elle invita le poète à dîner chez elle, en

son hôtcldc Ln rue Boudreau. La salle à manger était an premier; il fallut monter un étage pour s"y rendre, intiis reicaiiei' était éti'uil et peu proportionné avec le reste de la maison.

Alfred dj Musset, qui offrait le bras à la célèbre tragédienne, eut la maladresse de poser le pied sur le bas de sa robe. Uaehei ne put dissimuler un mouvement d'impatience, et Musset lui répondit avec vivacité :

« Mademoiselle, quand on possède un bel hôtel, on tâche d'y faire placer un escalier qui ne soit pas une échelle de meunier.

« Mieux vaudrait un salon de moins et un escalier plus large. »

M. de Musset a commencé une tragédie dont il reste une partie imprimée dans le volume Posthume.

Celte composition fut interrompue par différentes contrariétés.

Raehel ne pensait plus le lendemain à ce qu'elle avait dit la veille ; par suite de sa versatilité et de malentendus, et aussi à cause de L'extrême susceptibilité du poète, la pièce ne fut jamais finie.

La tragédienne donna à la Comédie-Française sa démission de sociétaire, reprit cette démission, puis la donna de nouveau dune manière que l'on crut définitive; elle devait partir pour l'Angleterre.

Là-dessus, M. de Musset écrivit des vers qui sont imprimés dans le volume Posl/iîime.

Agacé de tons ces changements de volonté, il ne le?> donna pas à M" Racliel qui ne les a jamais connus. Je donn? ici la photographie de l'autographe que je possède.

Il y eut aussi à la maison le binte de Mm0 Ristori.

Cette tragédienne l'ut la dernière joie, le dernier enthousiasme d'Alfred de Musset. Il ne mauqmtpas une représentation de Mirrd 11 resta même un h llet pour cette pièce qu'il ne put pas utiliser. 11 l'ut souffrant le soir et se vit dans l'impossibilité de sortir. A sa mort je remis à M. Paul cette place perdue.

M. de Musset avait aussi fait des vers pour la Ristori; ils ne furent pas écrits. M. Paul me demanda de me les rappeler; je cherchai longtemps dans ma mémoire. Je rappelai mes souvenirs de mon mieux; mais ce que je trouvai était encore un peu en désordre, on dut remettre les vers au point. M Paul les imprima dans la Biographie, tels qu'ils étaient restés dans nia mémoire.

Pour Pauline et Rachel, j'ai chanté l'Espérance, Et pour la Malibran je me suis attristé. Grâce à toi, j'aurai vu, dans leur loute-puissance, La Force unie à la Beauté.

Conserve-les longtemps; celui qui ton supplie A l'appel du génie eut le cœur toujours prompt; Rapporte en souriant dans ta belle Italie,

Une (leur de France à ton Iront.

IlG DIX ANS CHEZ ALFRED DE MUSSET

Quelqu'un m'avait bien dit, revenant de voyage. Que nous autres Français, nous ne connaissons rien, Qu'il t'avait par hasard entendue au passage, Et gardait dans son cœur un cri parti du tien ;

Quelqu'un m'avait bien dit que malgré la misère, La peur, l'oppression, l'orgueil humilié, D'un grand peuple vaincu le genou jusqu'à terre N'avait pas encore plié ;

Que ces dieux de porphyre et de marbre et d'albâtre, Dont le monde romain autrefois fut peuplé, Etaient vivants encore, et que dans un théâtre, Une statue antique, un soir, avait parlé.. .

A la mort de M. de Musset, M. Paul fut invité à aller voir M. de Lamartine, pour lui donner des renseignements sur son frère mort.

A propos de cette visite, M. Paul me rappela Le irtE^uent où son frère, le voyant, le soir, vers les neuf heures, chercher son chapeau pour partir, m'avait dit: «Il faut qu'il reste ». Je lui avais fait part du désir de son frère. M. Paul, alors s'était assis près de son lit, et moi, pensant qu'ils avaient quelque chose à se dire, je m'étais éloignée par discrétion. .

Le malade dit aussitôt: « Elle aussi ». Au moment où il voulut parler, il lui prit une syncope douloureuse et longue, après Laquelle il s'endormit d'un sommeil profond.

Vers dix heures, M. Paul voyant son frère si calme, si tranquille et dormant paisiblement, s'en

alla ; voilà pourquoi il n'était pas lu à trois heures du matin, quand le poète mourut

M. Paul nie dit ([n'en parlant de la mort de son frère à M. de Lamartine, il lui avait fait part de L'appel qu'avait (ait le mourant pour nous réunir près de son lit. C'est, pensait-il, que se sentant mourir, il avait l'intention de dire quelque chose de moi ou pour m i, c'est pour cela qu'il nous avait appelés tous les deux, près de son lit.

M. Paul partit de là. pour me dire qu'il allait faire tout son possible pour que j'aie une pension, soit sur les pièces de théâtre, soit sur la réimpression des livres.

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