‹ Dix ans chez Alfred de MussetChapitre 24 sur 34 · CM · texte numérisé non relu

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exprime tout, on n'a rien à lui dire que des compliments. »

En rentrant le soir de la première représentation, un peu triste, M. de Musset écrivit sur la table du salon, sans lumière, les vers suivants :

, Ma piè:e est jeune et je suis vieux;

Enfants, je n'en suis pas la cause.

Vous nous jouerez bien autre chose Et tout aussi bien, mais pas mieux.

Ne prenez pas, je vous en prie, Ces mots pour de la flatterie, Ni des regrets pour des adieux!

Ces vers étaient adressés à Mme Rose Chéry.

Il y avait aussi dans Bettine une cantate; la musique avait été faite par un ami de jeunesse de M. de Musset, mais qu'il avait perdu de vue depuis longtemps.

Il parait que, d'après les conventions théâtrales des auteurs dramatiques, un auteur qui veut taire chanter, doit produire une lettre l'autorisant à se servir de cette musique, et que cette lettre doit être signée du compositeur.

M. de Musset se mit en quête du musicien. Après des recherches, il le trouva et apprit par lui-même que, s'étant converti à la religion catholique, ce M. Hermann ne s'occupait plus de musique mondaine.

Il lui donna son autorisation et lui souhaita un beau succès,

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Il s'agit ici du 11. P. Hermann, dont parl< M'"e Ernst, dans les souvenirs que j*c vais rappeler.

Rachel venait quelques fois rue Rumfort. Un jour que la tragédienne faisait une visite, il se présenta un jeune homme et une jeune tille pour voir le poète. Je les fis entrer dans ma chambre.

Quand Rachel fui partie, j'annonçai les deux jeunes gens, le frère et la sœur. Celle-ci était élève du Conservatoire et S£ destinait à la tragédie.

M. de Musset aimait beaucoup causer avec eux, la jeune .fille était enchantée de lui faire de longues visites, il la faisait réciter. Elle se nommait Siona Lévy Je la revis trente ans après ; elle me dit en entrant quelle me reconnaissait. Il me fut impossible d'en dire autant.

J'avais vu une jeune fille de quinze a seize ans, frêle, plutôt maigre, et à ce moment j avais devant inoi une grande dame brune, avec de magnifiques cheveux noirs. Elle me dit qu'elle s'était mariée ave le célèbre violoniste Ernst et qu'elle était veuve.

Nous n'avons depuis ce temps jamais cessé d'être en relations ensemble.

En 188G ou 1887, M,,,e Ernst me demanda de l'aider de quelques souvenirs. Elle voulait écrire un article, à l'occasion de 1 anniversaire de la mort d'Alfred de Musset.

Dans cet article, elle rappelait d'abord les visites dont j'ai parlé plus haut.

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« Cette visite au poète idéal lut suivie de beaucoup d'autres ».

« Si lire Musset était déjà un danger pour des jeunes gens, que devait-ce être de le voir de près, de le fréquenter, d'être admis dans son intérieur ?

« Pournous, ce fut tout simplement exquis et excellent. Il nous parlait d'art, de poésie, rarement de ses propres vers. Il prenait volontiers plaisir à nous initier à ceux des autres, que nous ignorions absolument.

« Quand il nous voyait palpiter d'enthousiasme, aux cris de : Vive la liberté ! il semblait heureux, comme le laboureur doit l'être en ayant la conscience d'avoir semé du bon grain en bonne terre.

« Et comme il disait les vers ! Quelle leçon inoubliable pour celle qui devait devenir son interprète! Dans les Stances à la Mali bran, que la grande Raehel elle-même disait, comme moi d'ailleurs, d'un ton trop élégiaque, quel rugissement poussait le poète à ces vers :

Ah qui donc frappe ainsi dans la mère nature î Et quel faucheur aveugle, al famé de pâture,

Sur les meilleurs «le nous ose porter la main?

« On entendait de la chambre où nous étions.

« Sa voix tonnante est encore dans mes oreilles. L'homme semblait grandi, transfiguré, un sentait le Dieu, quand passait sur vous ce souille embrasé... » [Idées religieuses de Musset.

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« Mon frère, nouveau converti, devenu plus tard le Révérend Père Lévy, de l'Ordre des Dominicains, confiait ses plus saintes aspirations au poète, si condescendant à parler avec nous des choses les plus graves.

« Gela nous amenait parfois à soulever les questions religieuses.

«Alfred de Musset montrait le plus profond respect pour des convictions ardentes, sincères, spontanées, comme le sont toutes les convictions à quinze ans. 11 semblait envier ces sentiments de si pure exaltation.

« Dans ce temps-là, venait de se convertir un autre jeune musicien, comme mon frère, qui dans sa mission domicaine de Mossoula fondé un conservatoire de musique des plus florissants, puisqu'il ne comptait pas moins de six cents élèves asiatiques, au moment de sa mort.

« Ce jeune homme devenu Carme déchaussé, sous le nom de Révérend Père Hermann, était appelé alors par Litz, George Sand et Alfred de Musset, Puzzi.

«Musset nous raconta que c'est en jouant de l'orgue dans une église qu'il fut soudain touché de la grâce.

« 11 en parlait avec tant d'émotion que mon fi ère lui proposa de le suivre dans cette église — Notre- Dame-dcs-Victoires, je crois, — pour voir et entendre le cal hécumène; mais une sorte de terreur fit frissonner le poète à cçtte idée :

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« Non! non! dit-il. Je suis trop mauvais. je n'oserais jamais entrer dans un lieu consacré à la prière. »

« Pourtant il avait assisté, une fois, à une prise de voile, chez les Sœurs de Bon-Secours, à la maisonmère, rue Notre-Damc-des-Champs.

« Elles étaient ses amies dévouées et il n'avait pu refuser l'invitation.

« 11 avait été fort impressionné en entendant le prêtre dire à la jeune fille qui allait prononcer ses vœux :

« Vous n'aurez pas quarante ans, pas plus que les sœurs qui vous entourent. Ici les jours sont comptés. »

« Ce ressouvenir l'amena tout naturellement à nous parler de cette sœur Marceline que son affection a immortalisée sur la terre.

« Cette religieuse le soignait, le soignait jour et nuit, aux époques des mauvaises crises.

« Quand il la voyait parfois dans ses insomnies devant son lit. le veillant, il était ému aux larnu pénétré d'une sainte reconnaissance pour eette fille' si humble et si pure.

« C'est ainsi qu'il composa ces vers à la sœur Marceline qu'il nous récita dans une heure d'expansion.

«Excepté les premiers et les derniers, ces Vers ; devinrent vogues dans mon esprit : mais heureusement, irleUet, celle qui l'a tiré de soins

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si maternels, si dévoués, sous le nom de M"' Colin, douée d'une très grande mémoire et les avant entendus plus souvent que moi, les a à peu près exactement reconstitués, tels que je me les rappelle à présent et assurément mieux que ne la l'ait Paul de Musset dans la Biographie de son frère.

« Je vous envoie, Madame, ces vers sans ponctuation, tels que les ai entendus, m'écrit Mm(' Marlellet.

« Je me rappelle môme que Musset a dit :

Et lorsque la mort est un bien, La douleur est une espérance.

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