VERS A LA SOEUR MARCELINE
J'étais couché pâle et sans vie Dans un linceul de sang glacé Où la douleur et l'insomnie Pendant trois. jours m'avaient bercé.
Pauvre fille, tu nVs pas belle ; A force de veiller sur elle, La Mort t'a laissé sa" pâleur ; En soignant la misère humaine Ta main s'est durcie à la peine Comme celle du laboureur.
Mais la fatigue et le courage Font briller ton pâle visage Au chevet de l'agonisant :
Elle est douce ta main grossière, Au pauvre blessé qui la serre Pleine de larmes et de sang.
T'Io DIX A.NS CHEZ ALFKED DE MUSSET
Mais du ta runte solitaire Nul ne sait le but et le lien ; Dès que tu marches sur la terre C'est vers ton œuvre et vers ton Dieu.
Nous disons que le mal existe, Et nous y croyons plus qu'à Dieu.
Eu nous la prudence consiste A le fuir sans cesse en tous lieux.
Tu n'y crois pas toi dont la vie Avec lui n'est qu'un long combat.
Et ta conscience le nie Quand ta main le touche et l'abat.
Que saurait être la souffrance
Du moment que la mort n'est rien ?
Bien plus, si la mort est un bien, La douleur est une espérance.
« Qui a parlé de Musset? Tout le monde; les intimes et ceux qu'il ne saluait pas.
« Chacun a répété ce qu'il croyait être vrai; mais la seule personne qui, ayant vécu dix ans près de lui, les dernièivs années de sa vie, les plus mauvaises, pouvait dire toute la vérité, est restée muette jusqu'à présent.
« Il s'agit de M11* Colin, aujourd'hui M™* Martellet, moitié gouvernante, moitié camarade, qui Ta aimé d'une affection complexe, singulier mélange de ten-
DIX ANS CHEZ ALFRED DE MUSSET I/Jl
dresse maternelle, de protection, de dévouement, de soumission, qui enveloppe celui qui en est l'objet, d'une éternelle caresse.
« Le temps et la mort n'effleurent pas ce sentiment à la fois chaste et passionné; tout passe, les autres choses de l'existence s'efïaeent peu à peu et disparaissent dans les lointains de la mémoire, mais lui seul reste vivace et lumineux, fidèle par delà le tombeau. »
Ceci est extrait de : Musset chez lui, i5 décembre
{Revue de Paris et Saint-Pétersbourg.)
On me permettra de rappeler quelques pages de souvenirs écrits par Mme la comtesse de Glèves.
C'était en 1887 ; ces chapitres intitulés Musset chez lui.
On y lisait : « Musset a toujours adoré et respecté la femme, la vraie femme, qu'elle eût quinze ans ou cinquante ».
Qui n'a présent à la mémoire ces vers exquis de Suzon :
Que notre amour, si tu m'oublies, Suzon, dure encore un moment; Comme un bouquet de fleurs pâlies, Cachc-lo dans ton sein charmant.
Cette admirable poésie et la chanson Bonjour, Suzon, parue dans le volume posthume n'ont pas
été écrites sans cause; et la cause, la voici clans toute son étrange saveur.
Musset était en villégiature chez des amis de son oncle, M. Desherbiers. Charmant, charmeur, entouré déjà d'une auréole de renommée, il passait en vainqueur, laissant tomber de ses lèvres des strophes passionnées qui caressaient les femmes comme une amoureuse déclaration.*
Une jeune fille se prit si bien à ce ramage d'oiseau bleu, qu'éperdue elle vint un soir dans la chambre de Musset, toute pâle de désir dans sa robe blanche, lèvres entr'ouvertes pour an baiser, et portant dans ses cheveux blonds une rose prête à s'effeuiller.
Au lieu d'ouvrir les bras, le poète tomba à genoux : il admira les beaux cheveux, mais ne les dénoua pas. Il respira la rose, mais n'en arracha pas les pétales parfumés et serrant les mains de l'imprudente il lui parla longtemps, tout bas. s'adressa nt à son âme sans vouloir prendre son corps.
Pendanthuit nuits elle revint, amenée paiTamour : pendant huit nuits il eut le courage de résister, estimant que profiter d'un pareil affbllement serait une vilenie déshonorante pour lui, et comme épitaphe il écrivit Suzon, sur cette tendresse moribonde sans avoir vécu.
Plus tard, répétant mélancoliquement ce vers de la dernière strophe :
Adieu, lu bonheur reste au gîte..,
DIX AXS CHEZ ALFRED DE MUSSET ifî
dont la signification est beaucoup plus accentuée qu'elle n'en a l'air, il ajoutait : « Eh bien oui, je l'ai laissé au gîte, le bonheur; mais je ne m'en repens pas, quoiqu'on m'en raille! » On peut voir une allusion à ce fait le passage suivant de Rolla.
Les pas silencieux du prêtre clans l'enceinte
Font tressaillir le cœur d'une terreur moins sainte
0 vierge ! que le bruit de tes soupirs légers.
Regardez cette chambre et ces frais orangers,
Ces livres, ce métier, cette branche bénite
Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix;
Ne chereherait-on pas le rouet de Marguerite
Dans ce mélancolique et chaste paradis?
N'est-ce pas qu'il est pur le sommeil de l'enfance?
Que le ciel lui donna sa beauté pour défense?
Que .l'amour d'une vierge est une piété
Comme l'amour céleste, et qu'en approchant d'elle
Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile
Du séraphin jaloux qui veille à son côté?
{Rolla.)