‹ Dix ans chez Alfred de MussetChapitre 34 sur 34 · ET MIS EN MUSIQUE PAR AMBROISE THOMAS · texte numérisé non relu

ET MIS EN MUSIQUE PAR AMBROISE THOMAS

De ta source pure et limpide, Elance-toi, fleuve argenté!

Poète trois mots, coursier rapide :

Honneur, patrie et liberté.

Quelle voile, au vent déployée.

Trace dans Tonde un vert sillon?

Qui t'a jusqu'à nous envoyée ?

Quel est ton nom? ton pavillon?

J'ai porté la céleste flamme,

En tous lieux, où Dieu l'a permis ; Mon pavillon, c'est l'oriflamme.

Mon nom C'est celui des amis.

Fils des Saxons, fHs de la France,

Vous souvient-il du sang versé?

Sous le soleil de l'espérance, Voyez-vous l'ombre «lu passé?

Le Rhin n'est plus une frontière Amis, c'est notre grand chemin, Et l'humanité tout entière Sur les deux bords se tend la main

Dans ta source pure et limpide, Retrempe toi, fleuve argenté; Redis toujours, coursier rapide :

Honneur, Patrie et Liberté.

Ces vers nie furent dictés par le poète, le 20 mai iSd'2.

On ne songeait pas à cette époque à la guerre de 1870.

21 mai 1852.

« Monsieur,

« J'ai fait en tremblant de la musique sur les belles paroles que vous m'avez données.

« Puisque vous avez bien voulu me proposer un rendez-vous chez moi, je viens vous dire que je vous attendrai demain samedi, de midi à deux heures, ou bien dimanche, de midi à quatre heures.

« Je viens de recevoir de Lille, une lettre pai laquelle on m'annonce que les soeiétés chorales les plus importantes de l'Allemagne et de la Belgique ont donné leur adhésion.

« On j)ct\\ n -Moud avec impatience; il faut nous

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hâter, et jf ne veux pis envoyer le morceau à la gravure avant «le vous avoir vu.

« Agréez, je vous prie, les compliments empres de votre admirateur.

« Ambroisc Thomas.

« 8, rue du Houssaye. »

En parlant de la mort d'Hector Pessartl, on n'a pas rappelé qu'il fonda un journal, rue Saiîit- Honoré, i\5.

Cette maison correspondait avec la rue du Mont- Thabor où habitait Alfred de Musset.

C'était en i853 ou 54-

Le premier numéro du Méphisiophélès fut lu devant Mme Chardot; il y avait quelques mots dans le premier Paris, qui pouvaient ne pas plaire à M. de Musset.

On fit observer à M. Pessardquece né lait pas heureux d'adresser une petite malice, qui pouvait être désagréable, au poète qui habitait la maison où s'imprimait ce journal.

Alors l'auteur de l'article changea complètement la chose. Le premier Paris fut presque dédié à l'auteur des Nuits, qui répondit au compliment par une lettre comme il savait les écrire.

Le journal n'eut, hélas! que quelques numéros.

Yoiei nui*! mes pensées et quelques vers que je retrouNc ^ uis mes notes.

DIX ANS CHEZ ALFftED I 21^

« Alliance de la prose et de la poésie, qui i. autre chose que celle de la : I de la versifica-

tion. Entre les deux limites qui les séparent, un seul esprit français a trouvé une route. k»nt

Molière disait : « Le bonhomme vivra plus h temps que non-

« C'est la seule fois que Moli soit tromj

Mais le bonhomme allait son chemin, ne se souciant ni de la prose, ni de la versification.

« Il était le maître, et lors rntait c

les arbres de Versai 11- - souliers pi-

d'herbes fleuries, il rc - un

An sentier où périmais ».

v Alfred de Musset. »

C&pïè tous dictée, par A

« Ceux qui sentent juste penv livrer à une

dangereuse mais bien vive jouis Ile de I

ser aller la pei que le cœur La suit.

« Les gens qui manquent pas laiss vaciller leur pensée, par La raison q înt fixe dans l'âme; un

cher à rien. Ils se noyent. s'ils une fantaisie, et ils n'auraient rien de mieux à \ que de tâcher toujuu: - nt tout.»:

commun ».

ùi8

« Le mal que l'on cherche et dont on se défie sort de terre.

« Celui qu'on ne veut pas voir, et sur lequel on marche, n'existe pas ».

Lui et Elle, par Paul de Musset, p. 64.

Vieillesse, triste fille Du temps et des longs jours et des longues douleurs : Lorsqu'heureuse et tranquille au sein d'une famille, Posant ton front blanchi sur des enfants en pleurs, Riche, pleine de jours, sans remords, sans envie, Faisant en souriant tes adieux à la vie, Comme à ton dernier lit tu descends au tombeau Ta voix est consolante et ton sommeil est beau.

Alfred de Musset.

M. de Musset me racontait, qu'il se souvenait d'avoir vu en Italie, je ne sais plus dans quelle église, un jeune abbé qui avait l'air si vrai, si convaincu en offrant à baiser une relique ou une patène qu'en le regardant, ce lut irrésistible, il fallut s'incliner et faire son offrande. Je le fis comme tout le monde.

Mme Sand était là et ne broncha pas plus qu'une statue.

D'ailleurs, toutes les dissertations des plus profonds psychologues ne valent pas la musique divine du poète sensitif et humain par excellence, je veux dire Musset.

Fragment d'une lettre à Adèle Colin, écrite par la daine qui avait envoyé les vers :

« Hier je vous ai cherché à l'Académie sans pouvoir vous découvrir. J'ai beaucoup pensé à vous pendant cette séance et me suis demandée si vous étiez satisfaite.

a Je crois que nous devons l'être ; un hommage a été rendu que nous n'osions pas même attendre aussi complet. Les grands côtés de notre grand poète ont été au moins effleurés.

« M. de Laprade a eu de bonnes intentions, et a fait de son mieux. Malheureusement comme on le lui a dit il est né aux antipodes de celui qu'il essayait de comprendre et son appréciation dcllolla a été aussi innintelligenle que possible.

« M. Vitet a eu bien plus d'esprit et je crois que plusieurs seront sortis emportant la conviction qu'ils s'étaient mépris jusqu'alors sur la vraie mesure de ee génie qu'ils avaient cru frivole et qu'il était le pins prolond et le plus douloureux de notre temps.

« Je pense bien que personne n'a pu parler de lui selon voire cœur, puisque personne ne pourrait en parler selon le mien, tout parait pâle et froid quand on le compare à ce qu'on éprouve en le lisant, mais ce beau sonnet si mal lu, pourtant c'était bien quelque chose que de sentir la foule frémir en l'écoutant; ce sonnet, c'est lui tout entier, je ne

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connais rien de plus simple et de plus grand, si vous étiez à la séance vous devez être plus triste que vous ne Tétiez depuis longtemps. Il semble qu'on a jeté la dernière pelletée de terre sur son cercueil, et que tout soit lini

0 poète, ces chants palpitants de ta vie,

Ils vibraient dans ton cœur avant de nous charmer,

Ton âme et ta douleur, c'était tout ton génie,

Ton rêve poursuivi dans sa faute infinie

C'était bien l'Idéal, c'était la soif d'aimer.

Tu n'étais pas de ceux dont la muse s'inspire De quelques vains échos d'un monde indifférent La gloire et le succès ne pouvaient te suffire Tu voulais être aimé; les cordes de la Lyre, Ces fibres de ton cœur suivaient ton battement.

Oui, tu gardais encore une empreinte divine, Gomme le ciel qui brille au fond d'un lac troublé; Ton mal c'était le sceau, de la noble origine,

Hôte immortel dont l'aile a brisé la poitrine

Gomment de vains plaisirs l'aurait-il console?

Hélas tu le savais que c'était faire outrage A ce grand idéal que tu portais en toi Que de livrer ton âme à leur vil esclavage; Mais pour jeter ton ancre à l'éternel rivage Poète, il te manqua l'énergie et la foi

Et tu vécus ainsi toujours plus solitaire;

A ton foyer désert nul ne venait s'asseoir,

Et quand de ton ennui tu voulais te distraire,

Ton àme se fermait plus saignante et plus fière,

Et tu voyais grandir l'ombre morne du soir.

Et tu te demandais ce que l'homme vient faire Dans cette région où flotte son destin, Et tu ne savais pas qu'il était sur la terre, Des cœurs où ton nom seul éveillait la prière, Des amis inconnus qui te tendaient la main.

Voici ce que Mme de Musset m'écrivit à propos de ces vers :

« Les vers que vous m'avez envoyés sont très beaux et je vous en remercie, ma chère Adèle, je regrette de ne pas les avoir connus plus tôt, pour en exprimer ma reconnaissance à l'auteur, ce que je n'aurais jamais manqué de faire ; il y a dans ces strophes, un sentiment et une vigueur étonnante, et on a peine à comprendre qu'ils soient l'œuvre d'une femme.

« Est-ce qu'on ne les imprimera pas ?

« Il me semble qu'ils auraient dû l'être dans le moment où ils ont été faits. Ce serait grand dommage qu'ils restassent ignorés.

Angers, le 16 mars 1858.

Ces vers arrivèrent à la maison par la poste, sans signature.

M. de M usse l les lut et me demanda si je savais qui les avait envoyés. Je lui répondis qu'ils avaient été faits et envoyés par une dame.

Je ne me souviens plus comment on m'avait fait connaître l'auteur.

Pierre Véron. — Monde illustré, 12 janvier 1884.

Alexandre Dumas, fils, commentant une édition illustrée d'Alfred de Musset :

« Le morceau est de belle facture et d'un chaud enthousiasme. »

J'avouerai que cet enthousiasme m'a paru d'autant plus chaud que je m'y attendais moins. Il ne me semblait pas, étant donnés les deux caractères et les deux talents, que Dumas, (ils. dût avoir pour Musset une vénération aussi ardente.

Musset, fut une abstraction d'idéal ; Dumas est un fouilleur de réalités.

Musset n'a jamais vu dans la femme qu'un objet d'adoration.

Dumas a plutôt vu un objet de dissection.

Je pourrais continuer ainsi Longtemps. Cependant de cette préface chaleureuse, presque idolâtre, il résulte que Musset est pour Dumas, le poète de ce siècle.

A ajouter une variante à la formule : comme cela prouve que les extrêmes s'apprécient !

« La minorité pensante et la majorité souffrante marchent dans les ténèbres de la lutte à la conquête de nouveaux cieux et d'une terre nouvelle. »

J'ai trouvé ces quelques mots dans les fouillis qui sont restés dans mes mains après la mort d'Alfred de Musset.

DIX ANS CHEZ ALFRED DE MUSSET '2'lS

Un courriériste de Y Indépendance Belge a déterré un vieil album datant des environs de i83o, où se trouvent des autographes de quelques-uns de nos grands hommes.

Un religieux, le Père Charles, quêtait à Paris, pour l'Œuvre du Carmel; on lui suggéra de s'adresser aux célébrités du temps et de faire une collection d'autographes qu'il pourrait vendre au profit de l'Œuvre Le religieux souscrivit au conseil et s'adressa à M. Hugo, à M. de Musset, à M. de Lamartine, etc.

M. Hugo, qui n'était pas le dieu démocratique qu'il est devenu, écrivit cinq ou six lignes fatidiques, annonçant au monde qu'il daignait approuver l'Œuvre du Carmel et que le Carmel est une grande chose

Alfred de Musset ne fit point de phrases et de manda, en échange de son aumône, l'aumône d'une prière.

Les grisctles de Catane s'enveloppent de la tête aux pieds dans une sorte de domino en soie noire.

On appelle ce vêtement toppa et celles qui le portent toppatelles.

A mon Frère revenant d'Italie.

Ils sont beaux quand il fait beau temps, Ces yeux presque Mahométans De la Sicile;

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Leur regard tranquille est ardent Et bien dire en y répondant

N'est pas facile.

Ils sont doux, surtout quand le soir Passe dans son domino noir

La Toppatelle.

On peut l'aborder sans danger Et dire : « Je suis étranger;

Vous êtes belle. »

Pour terminer je donne ici une page de Musset, variante du passage auquel elle correspond dans la Confession d'un Enfant du Siècle :

J'ouvris la fenêtre et regardai dehors ; je vis un jardin au-dessous de moi, et je demandai à un garçon de l'hôtel si Ton pouvait s'y promener. 11 m'en donna la clef et j'y descendis.

La lecture me fatiguait, et malgré £e froid et la nuit, je résolus de me promener. Dès que Brigitte rentrerait, je donnai ordre qu'on vint m'avertir.

L'hôtel garni où nous logions était une de ces vieilles maisons, comme il y en a encore à Paris, où des bâtiments neufs sont construits sur d'anciens fondements. Le jardin, ou du moins ce qu'on appelait ainsi, n'était qu'uu carré de luzerne où foisonnaient les parasites. Un grand figuier, que l'hiver^ vait dépouillé de ses feuilles, ('tendait ses longs rameaux noirs sur un pavilLn. ■• «nui vais goût, construit

dans le style de Louis XV. Celait le seul arbre du jardin, et il semblait mort ou stérile.

Anémie fenêtre de la maison n'était éclairée; nous y étions sans doute les seuls hôtes; seulement au dernier étage tremblotlait une faible lueur. Le reste se perdait dans une masse sombre qui paraissait s'étendre au Loin

Après deux ou trois tours d'allée, je m'avançai vers le pavillon et je m'assis sur un banc de pierre qu'entourait le cintre intérieur.

L'obscurité était profonde et je distinguai à peine la silhouetté d'une Vénus mutilée, que le lierre couvrait depuis longtemps.

J'examinais machinalement les débris ^e cet uniforme et ridicule édifice, lorsqu'un bruit sourd, pareil à un long soupir, se fit entendre près de moi.

Tandis que je cherchais vainement de quel côte il venait, la lune parut, et je vis à l'extrémité de la salle une voûte claire et spacieuse qui conduisait à un caveau.

C'était les ruines d'un ancien cloître, qui avait appartenu à une communauté de femmes ; on en faisait une serre, et l'entrée était encombrée d'instruments de jardinage.

Des plantes sèches pendaient au plafond sur des cordes à demi rompues ; des râteaux, des pelles, des brouettes, une roue de charrette, un établi de menuisier, des orangers dont il ne restait que les souches dans des caisses vermoulues, des bancs

brisés, mille décombres y étaient jetés pèle mêle. Le frôlement des ailes des chauves-souris, seules habitantes de cette triste demeure, battait les murailles épaisses. C'est une étrange ville que Paris, pensai-je.

h mourir, et en m'en souvenant, je regardais

le Christ ; je n'avais pas pensé à lui.

Jesortisdu cloître, je me prosternai dans l'herbe, et je levai mes yeux mouillés de larmes vers l'immense azur des cieux :

«cO veille sur moi, criai-je, ô mon père! au nom de ion fils!

« Veille sur moi ! toi qui te souviens de ceux qui t'oublient, tu ne veux pas me tuer si jeune ; laissemoi vivre et espérer ! »

A quel mot se rattachait le mot mourir, qui ouvre ce fragment inédit?

Qui le saura jamais?

Tout jeune, Musset redoutait cette heure sombre de la mort.

Est-ce avec un sentiment personnel ou dans une œuvre poétique inachevée, qu'il a écrit ce fragment en tôte d'une paginée, faisant suite à quelque auti\; qu'on ignorera peut-ôtre toujours?

Quelques mots sur Alfred de Musset.

Eugène La m y a dit de lui :

« J'ai fréquenté beaucoup d'hommes célèbres, et j'ai toujours regretté de les avoir connus.

« Seul, Alfred de Musset ne m'a donné sujet à aucun mauvais souvenir ; au contraire, il fut toujours correct et resta mon ami ».

Parlant des poètes et des grands artistes, M. de Premarai écrit dans la Patrie du n janvier i858 :

« N'oubliez pas de les plaindre après les avoir admirés, et surtout ne les enviez pas.

« Voilà pourquoi, tenez, je sens en moi un irrésistible sentiment de révolte quand j'entends reprocher aux grands poètes et aux grands artistes, leur nature inquiète, tourmentée, désordonnée, si vous voulez, avez-vous compté leurs larmes? »

Etincelle du 14 juillet 1884.

Quant à M isset :

« G est la chaleur rose et pélillante du vin de Moselle qui brillait dans l'opale irisée de son verre — si petit — où nous avons tous bu les délices, les rêves et les émotions de la vingtième année ».

Barbey d'Aurevilly a écrit dans une critique théâtrale, en parlant de Musset, cette parole magnifique :

« Idéal charmant, éternellement jeune et frais, môme sous les brûlures des passions qui consument. On dirait un lilas foudrové ».

Mémoires de M. Goron, page 255 :

Les écrivains du commencement de ce siècle ont parlé du mal des âmes.

Musset dans sa Confession et dans Rolla, nous a montré tout une génération n'ayant plus d'idéal, plus de croyance.

Le mal s'est étendu.

Les générations qui ont suivi n'ont pas môme su garder la religion de la patrie, qui, dans le passe, avaient sufli à faire grandes Athènes et Rome.

Petite Imprimerie Vendéenne. — La Roche-sur-Yon. — 52

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