‹ Dix ans chez Alfred de MussetChapitre 6 sur 34 · PREFACE XI · texte numérisé non relu

PREFACE XI

était maternelle à ces enfants capricieux que sont les malades. Elle avait en plus le pouvoir que la nature donne aux êtres calmes, doux et pondérés : sa main posée sur les fronts en feu avait la magie d'un charme apaisant.

Musset, dans ses crises, bercé par elle, dormait.

Elle devint indispensable auprès de ce malade fantasque, à la fois brusque et tendre, qui la gourmandait, agacé par ses fièvres et se reprenait aVec le gentil tutoiement de l'enfant câlin qui revient vers sa nourrice. Il avait deviné son (in bon sens et pesé à son poids sa rare fidélité. Il lui confia la garde de sa vie, lui donna l'autorité sermonneuse des vieilles gouvernantes, et, à la réflexion, il en estima la justesse, le tact et l'a propos. Dans ses moments d'égarement et de prostration, elle lui était nécessaire. Du lit où l'aventure, un soir, l'entraîna, soudain pris de vertiges, il écrit à celle qui a le pouvoir de ramener la béatitude dans ses nerfs exacerbés : « J'ai eu les premières attaques de nies délires, toi seule les connaît. Viens, ne m'abandonne pas ». Et la maîtresse, une comédienne, effrayée de l'halluciné qu'une caresse a jeté dans ses bras, joint à ce billet sasupplique :

III J'HEfÀCl

« Venez, Mllft Colin, reprenez votre malade. »

Elle le reprit. Il lui échappa encore quelquefois. Où allait-il?

Elle a la pudeur de ces fugues; elle les tait, et ce n'est point qu'elle les ignore. Elle n'a d'indiscrétion que pour le bien qu'il a fait, non pour le mal qu'il se fit. Sur le coureur de ruelles qui retrouvait les traces de Régnier et jusqu'à la Macette; sur l'élégant gentilhomme de lettres qui laissait au fond des coupes sombres sa distinction et son génie, elle n'a pas une ligne. Ses souvenirs ont des lacunes; c'est le respect qui les a creusées. D'un geste pieux, sur la nudité morale du poète, elle ramène les plis du manteau. Elle tait les erreurs et les égarements, et du maître qu'elle approcha ne se rappelle que les sentiments nobles et les nobles beautés.

« Il n'y a pas de grand homme pour son domestique », dil un proverbe. Adèle Colin l'a fait mentir. Gouvernante d'un grand homme, elle ne le trouve jamais assez grand: dans le témoignage précis de sa mémoire, elle ne puise que ce qui ajoute, croit-elle, à sa réputation et à son prestige

C'est par là que ce livre est d'une sincérité tou-

Page 1