CHAPITRE PREMIER
J'entre au service de la famille do Musset. — Je donne des .^oins à M. Alfred pendant une maladie. — On me charge uniquement de son service. — Mm9 Tnvulce de Belgiojoso. — Le remède de la princesse de Salm-Kyrbourg.
J'ai quitté mon village en 1839.
Avant de partir, je me suis munie d'un certificat de bonnes vie et mœurs.
Quand je demandai ce papier nécessaire au maire de ma commune, il me répondit : « Je ne sais pas écrire ces choses-là ; allons demander à M. le curé, il nous dira bien comment cela doit être. »
M. l'abbé Bersot, notre curé, m'écrivit lui-même le certificat, tout en causant, en riant et »n parlant de mon départ.
Je suis restée en correspondance avec lui tant qu'il a vécu.
Il était le conseiller, l'avocat de tout le monde, il arrangeait toutes les affaires.
Il était le médecin, non seulement de ses paroissiens, mais des environs.
Comme tous les curés de campagne, il n'était pas riche, mais il trouvait le moyen d'assister les malheureux .
Enfin, il était très aimé de tous ceux qui le connaissaient.
Ce fut seulement en 1847 (Iue j'entrai au service de la famille de Musset.
Cette année-là, j'avais trouvé une très bonne condition, où je devais entrer dans les premiers mois de l'année suivante. Mais les événements révolutionnaires de cette époque me firent perdre cette place ; je fus donc obligée de continuer à travailler de différents côtés, et trois jours par semaine j'allais chez Mme de Musset.
Elle me demanda alors qui je connaissais à Paris.
Je lui répondis que "étais restée cinq ans au service particulier de la princesse de Salin Kyrbourg; et que je 1 avais quittée en Allemagne pour des raisons de sant('\
Comme elle était souvent seule, elle me proposa de déjeuner avec elle; j'aceptîù bien volontiers.
Quand M. Pau!, son fils aîné, arriva, je voulus me re'irer. Il me dit de rester et de tenir compagnie à ia mère.
M. Alfred, le cadet, vint à table quelques jours plus lard; il ne lit pas attention à moi.
On ramona un jour M. Alfred malade d'un transport au cerveau.
On le déposa sur son lit. On appela M. Cazot, son médecin.
Le malade lut pris d'attaques de nerfs qui amenèrent des convulsions telles que je fus obligée de le maintenir sur son lit; le médecin le regardait de loin, ne disant pas un mot.
Je commençai à le déshabiller; quand il fut en état d'être soigné je demandai au médecin si on ne ferait pas bien de lui mettre des sinapismes aux jambes.
Il me répondit : « Faites ce que vous voudrez. »
En sortant, le docteur dit à Mme de Musset qu'il reviendrait plus tard pour pratiquer une saignée.
Après les sinapismes le malade fut beaucoup mieux ; j'allai trouver Mme de Musset qui croyait son fils mourant.
Je lui dis ; «Monsieur est beaucoup mieux, depuis les sinapismes. »
Madame me répondit : « Vous savez donc soigner les malades? Vous allez nous aider cette nuit, nous ne sommes pas au bout. Le médecin va venir le saigner.
Je lui dis qu' « il vaudrait mieux lui faire prendre quelque ehose, le malade est si faible ! »
— Vous n'avez rien à dire; pas d'observations! Si vous voulez nous rendre le service de rester pour la nuit, et que la saignée vous fasse peur, vous
irez vous coucher dans la chambre de M. Paul, on vous appellera. »
Je fis dire chez nous que je ne rentrerais pas.
M. Paul était en voyage, on m'envoya dormir dans sa chambre.
Après la saignée, vers une heure du matin, on in'éveiila.
Le malade, que j'avais laissé ronge; fiévreux, était pâle, avec des yeux brillants, et complètement en délire.
Il croyait subir un interrogatoire devant un juge d'instruction : disant son nom, son âge. Il était sur son lit; ses deux oreillers, devant lui, figuraient ses juges.
Après cela, il défit les bandes de ses bras, je ne pouvais pas l'en empêcher.
Le lendemain le malade demanda à manger. S'élant levé il alla dans la salle à manger au moment du repas. Aussitôt qu'il fut assis, il regardait s'il ne voyait pas arriver un plat quelconque.
Tout le monde se mita plier sa serviette; on fit semblant d'avoir fini de déjeuner.
Il rentra dans sa chambre en disant qu'il avait encore plus faim qu'en allant à table.
La nuit, la fièvre fut plus forte. Il voulait s'en aller dîner.
On lui fit prendre un bain, il devint complètement fou; j'avais fermé toutes les portes de son appartement.
Il demandait toujours h manger : le médecin avait défendu qu'il prît quoi que ce soit.
J'oubliais de dire que, dans ce bain, il sentit une douleur dans le côté, connue si on lui avait tiré un cou}) de fusil. Gjtte douleur dura pendant plusieurs jours.
Nous parlâmes plus tard de ce coup de fusil. Le poète affirmait avoir entendu et senti le coup.
Tout le temps que dura le délire, je ne le quittai pas un instant.
On mettait des provisions pour moi sur un guéridon du petit Sillon rouge, pièce qui se trouvait près de la porte d'entrée; je les prenais en passant, quand j'en avais le temps, le loisir. C'était toujours des choses froides qui étaient vite avalées.
Le quatrième jour, M. de Musset, toujours en délire, parcourait l'appartement avec sa lampe à tringle à la main, répétant toujours qu'il avait faim.
On avait déposé ce soir-là pour moi, sous une serviette, un gâteau assez grand, dit : saint-honoré, et un grand bol de consommé pour mon souper.
En se promenant, le malade releva la serviette et dit, en posant sa lampe sur la table : « Voilà quelque chose qui mérite d'être vu de près, je lui dirais bien deux mots. »
Il commença par le gâteau dont il mangea la crème avec le bout de ses doigts.
Après, ce fut le tour du bol de consommé. 11 y
avait sous la table une bouteille de vin, mais il ne s'avisa pas de la chercher.
Mon pauvre malade dit : « J'ai bien dîné, je vais me coucher. »
Depuis presque quatre jours que M. de Musset était rentré chez sa mère, il n'avait ni dormi, ni mange, ni reconnu personne.
On avait placé pour moi un matelas dans la chambre, dans le cas où ie malade reposerait.
Ayant dévoré mon souper, M. de Musset dormit bien, et moi aussi.
Mais je faisais de tristes réflexions. Je me disais : « S'il venait à mourir d'avoir mangé, et désobéi à M. Cazot, devrais-je l'avouer ? »
Enfin M. Alfred s'éveilla vers onze heures, il regarda autour de lui, se reconnut dans sa chambre, et me dit :
« Mademoiselle, que faites-vous là? Vous avez couché dans ma chambre ; qui êtes-vous ? »
Me rajustant un peu, je lui dis que la veille il avait été très malade, et qu'on m'avait demandé de rester pour le soigner.
Il ajouta :
« Je vous remets maintenant, vous êtes la petite ouvrière de ma mère. »
J'avertis Mme de Musset que son fils me paraissait guéri.
Il était faible, mais parfaitement raisonnable.
11 demanda de la nourriture, on le laissa déjeuner
à table ; on lui raconta sa maladie, les soins que je lui avais donnés.
Mais je ne dis pas qu'il avait mangé mon souper.
Mrae de Musset, devant aller passer quelques mois à Angers, chez sa fille, s'assura, avant de quitter Paris, de mon concours, pour donner des soins à son fils pendant son absence. Je le lui promis.
Je réfléchis, à part moi, que M. de Musset avait dormi après avoir bien mangé, et qu'il s'était trouvé guéri ! C'était déjà une indication.
De plus, on parlait beaucoup, en ce temps-là, de Raspail et de son camphre.
Je lus le manuel de ce médecin, et j'y découvris que les saignées étaient très nuisibles à toutes les maladies ; et surtout quand la fièvre survenait à la suite d'excès, manque de sommeil, ou d'épuisement.
Il faut, au contraire, faire tomber la fièvre avec de l'eau sédative, et faire prendre au malade un bouillon lait avec du bœuf et une poule, et lui donner du bordeaux coupé d'un peu d'eau chaude ; enfin l'alimenter fortement avec des choses très réconfortantes.
Quand M. Paul fut rentré, et que Mme de ?Jussct fut partie à Angers, on parla de la maladie de M. Alfred.
Je fis donc à M. Paul ma confession ; je lui dis que le malade avait mangé mon souper à minuit, qu'il avait dormi jusqu'à onze heures le lendemain, et s'était trouvé guéri.
M. Paul convint alors avec moi et son oncle M. Desherbiers, qui se trouvait là, qu'à la prochaine indisposition semblable, on n'appellerait pas le médecin, et qu'on le soignerait d'après le manuel de Haspail que j'avais lu.
Je leur citai un passage de ce livre à propos des saignées dont on avait tant abusé.
« Les saignées et la diète, dans ces conditions, peuvent rendre un homme fou, si elles ne le tuent pas. »
M. Paul de Musset dit, à ce sujet, dans la biographie, pages 242 et 243 :
« Ce n'était pas trop de trois personnes assistées d'une sœur de Bon-Secours pour veiller un malade indocile et plein de forces. Dix jours d'insomnies et de saignées à outrance ne liront que l'exaspérer ».
Page i-j\ : « Les lancettes des médecins ont fait à Alfred de Musset un mal irréparable ».
Page 295 : « Les saignées dont on' abusa encore, allongèrent le temps de sa convalescence ».
Nous finies part à M. Alfred de nos réflexions, et de la résolution que nous avions prise pour l'avenir. el il comprit parfaitement qu'il fallait rompre avec une médecine qui lui était tout à l'ait contraire.
Malheureusement, les indispositions revenaient assez fréquemment.
Je lui faisais prendre du bouillon aux herbes et une légère purgation, ensuite un bon bouillon de
bœuf et une poule que je mettais dedans, cela faisait un consommé.
Je calmais d'abord la fièvre avec de l'eau sédative que je fabriquais moi-même instantanément.
Quand venait le soir, le malade commençait à avoir des visions. Il ne fallait pas le quitter un instant ; afin de ne pas laisser s'égarer sa raison. On jouait alors aux cartes. M. Desherbiers causait avec lui continuellement, la fatigue le prenait, et quelquefois aussi le sommeil : c'étaient les beaux jours.
Je ne quittais pas sa chambre qu'il ne fut revenu complètement à lui-même ; cela durait trois ou quatre jours, quelque fois, plus.
Presque toujours, après ces secousses et lorsqu'il avait pu prendre quelques bons repas et dormir quelques bonnes nuits, M. de Musset se mettait à travailler.
C'est après une maladie que nous avions menée b')ii train, qu'il écrivit Louison; cette comédie en deux actes et en vers fut faite sans interruption et avec beaucoup de plaisir, — je riais des situations et des péripéties de cette pièee. Une grande dame, que M. de Musset avait connue dans sa jeunesse, se trouvant par hasard à Paris le jour de la première représentation, écrivit à l'auteur la lettre que voici :
Vendredi, février 1849.
Monsieur Alfred de Musset, aux- soins de M. Paul de Musset, du bureau du National.
« Je ne puis résister au besoin de vous dire que vous venez de faire un petit chef-d'œuvre.
« Votre Louison est admirable de grâce et de vérité, de finesse et de sensibilité. Vous pensez et sentez comme Shakspeare, et parlez comme Marivaux ; c'est un étrange amalgame, dont l'effet est très saisissant.
<( Vous ne vous souvenez peut-être plus que j'existe; n'importe, vous avez pris un bon moyen pour perpétuer votre souvenir même dans l'esprit des plus oublieux.
« Je vous remercie pour les quelques instants plus qu'agréables que je vous dois.
« Christine TrIvulce de Belgiojoso. »
C'est à propos de cette personne qu'Alfred de
Musset écrivit les vers suivants :