‹ Dix ans d'enseignement historique à la Faculté des lettres de NancyChapitre 13 sur 14 · LOUIS XV. — 1715-17S · texte numérisé non relu

LOUIS XV. — 1715-17S

Messieurs,

Dès qu'on entre dans le règne qui inaugure vérilablement le xviu^ siècle, l'idée d'une catastrophe finale se présente aussitôt à l'esprit, et l'on ne peut se défendre de penser à la Révolution à laquelle toute cette histoire vient aboutir. En effet, il ne faut qu'un coup d'œil jeté sur la société française à cette époque, pour comprendre qu'elle prélude aux douleurs de sa chute, par les joies de sa décadence, et qu'elle marche aux abîmes par des chemins semés de fleurs. A ce déclin moral de la nation, s'ajoute celui de sa dynastie, qui passe brusquement du plus splendide au plus honteux des règnes de nus annales, et ces symptômes manifestes de décadence, nous avertissent qu'il est temps de nous interroger sur les causes et la prépara-

(l) C(> discours, ](rononcé le 23 novembre 1863, est la récapitulation du cours de l'année précédente qui avait été consacré à l'étude de l'histoire de France pendant la première moitié du xyiii"^ siècle. Ce sujet a été continué jusqu'à la fin de Louis XV, pendant le cours de l'année 1863-18G4, dont nous donnerons plus tard le résumé.

lion loiiilaines du forinidiihle ovéneineiil dont chafiiic iiimée va nous rapprocher dé>()iMnais.

Peul-èlre, à la ligueur, eouvieudra;l-il de reprendre la question de plus hiiut, et, pour alleiudre la Révolulion dans ses racines, devrait-on creuser bien avant sous k sol, à travers les couches superposées des siècles? Soit qu'on ne voie en elle que rabaissement du principe aristocratique, et l'élablissement d'un ordre social reposant sur l'égalilé des conditions, soit qu'on la considère encore comme une négation du christianisme et une insurrection de l'esprit humain contre toute théorie religieuse et sociale qui ne serait pas uniquement son œuvre, il est certain que les siècles antérieurs ont aussi contribué à son élaboration, et que, par un côlé, elle se rattache, logiquement, à la première coalition de la royauté et de la bourgeoisie contre le régime féodal, aux premiers essais de centralisation politique et administrative issus de cet accord, et, par Tautre, aux conditions nouvelles faites à l'esprit humain par le double mouvement de la renaissance et de la réforme. Mais, tout a éié dit déjà sur les rapports de cause et d'effet, qui unissent entre eux ces grands événements de notre hi^tuire, dont les influences se propagent d'un bout à l'autre de sa durée, comme les ondulations des flols à la surface de l'Océan. Ces considérations générales, vraies en soi, ne seraient ici que des redites, et il n'en sera plus question aujourd'hui entre nous. Je ne les indique donc que pour les écarter, et, éliminant les siècles antérieurs, tout en y signalant l'apparition des germes qui s'épanouiront plus tard, je crois qu'il suflîl, pour les besoins de la question qui nous occupe, de nous renfermer dans le XYU!*" siècle, dans ces temps où la préparation de la Kévo-

lulion française devient une chose visible, un fail historique, et n'est plus seulement un syllogisme.

C'est ce qu'a pensé aussi M. de Tocqueville. Dans son beau livre de l'ancien Régime et de la Révolution, il n'a pas cru qu'il fût nécessaire de remonter plus haut pour résoudre le problème qu'il se pose, et c'est au wuf siècle seulement qu'il demande les causes de la Révolution qui le termine. Je crois donc n'avoir rien de mieux à faire que de l'imiter à cet égard ; et même, si je ne voulais qu'abréger et faciliter ma tâche, tout en me donnant le moyen de la bien remplir, devrais-je me borner à n'être ici qu'un écho, et à vous reproduire tout simplement les principaux aperçus de cet ouvrage, où la pénétration du coup d'œil le dispute à l'étendue du savoir. Mais, ce ne serait là encore qu'une redite, et je risquerais de m'exposer au reproche que vous me feriez de ne vous rien apprendre de nouveau et d'aiïaiblir ce que vous savez déjà. Je laisserai donc dans le livre de M. de Tocqueville ce qui s'y trouve, tout en lui faisant çà et là quelques emprunts, et je considérerai la question par un côté qui n'était pas le sien, et qu'il a dû, par conséquent, laisser dans l'ombre.

En effet. Messieurs, nul ne peut se flatter de tout dire, sur quelque sujet que ce soit. La vérité est trop grande pour tenir toute dans une seule tète, et le plus puissant esprit ne peut si bien faire qu'il n'en laisse échapper quelque parcelle, et (|u"il n'y ait toujours à glaner après lui. Je vois bien ici toutes les causes de la Révolution qui tiennent aux abus de l'ancien régime, au vice de ses institutions et de ses lois; je ne vois pas assez celles (jui lieniient à l'homme même, et qui dérivent de ses erreurs et de ses passions. On me dit admirablement, et il n'y a plus à y

— 4:29 — revenir, commenl h\ Hévolulion est liien de son lemps cl de son piiys, en quoi elle esl 1 œuvre d'une soeiélé loul entière, mais on me dil moins ce ((ui, en elle, e>l de lous les pays et de lous les lemps, ce qui lait qu'elle esl aussi l'œuvre de l'homme même. Toutes les vérités parlieuliéres el spéciales, dont l'oubli a précipité celte crise, sont si^^nalées avec une perspicacité à la(|uclle rien n'échappe ; mais on ne paraît pas remar(|uer (|ue sa cause décisive e>t dans celle ruplure de loul un siècle avec la vérité divine, avec la loi suprême qui esl, pour les sociétés, la condition foiidamenlale de l'ordre el de la vie, et qu'on ne peut atteindre la cause même de cette ruplure qu'en fouillant dans le cœur humain, el qu'en allant y surprendre le secret de ses affections et de ses haines, qui sont le ressort caché de toute l'histoire. En un mot, on se renferme trop dans les causes politiques et sociales de la Hévolulion, et l'on ne tient pas assez de compte de ses causes morales et religieuses, bien plus puissantes que celles-là, puisqu'elles les précèdent el leur survivent toujours. El voilà commenl il se fait que c'est là un sujet (jui n'est point épuisé, et, qu.'après tout ce grand labeur des économistes, des pubiicisles, des politiques sur celle question, il n'est pas impossible de paraître dire quelque chose de neuf, en la traitant en moraliste.

Faire de l'histoire en moraliste, qu'est-ce ([ue c'est, Messieurs ? Ce n'est pas faire un traité de morale, mais c'est juger les événements qui s'accomplissent, d'après des principes lixes, qui constituent le vrai et le bien, el au nom desquels, déclarant les actes humains bons ou mauvais, on les approuve ou on les condamne. Assurément, c'est le coté le plus important de Ihiitoiie, mais c'en est aussi le plus

— /1.30 — délicat, et miiiiilenanl, peul-è!re, le plus iléhiissô. Sans doule, de nos jours, l'hisloire a des parlics admirables ; jamais elle n'a eu lant de moyens d'information ; elle entend merveilleusement Tenqucte des faits, et rien ne lui manque pour l'instruction des causes. Mais où elle llcchit, c'est quand il s'agit de prononcer le jugement. La plupart du temps elle se contente de mettre les pièces sous les yeux du public, en laissant à cbacun le soin de se prononcer lui-même sur la valeur morale des faits accomplis. Certes, quand ce travail d'enquête et de critique est fait avec conscience el imparlialilé, l'bislorien a remj)Ii le gros de sa tâche, et rendu un service dont il faut encore lui tenir compte. Mais, venant après lui, le maître qui enseigne l'histoire doit-il s'arrêter à la limite où peut se iixer le savant qui la construit? Le point d'arrivée de l'érudition étant le point de départ de l'enseignement, ne faut-il pas qu'il aille plus loin qu'elle, et, qu'après les résultais de l'enquête et de la plaidoirie, il prenne sur lui de prononcer la sentence. Et, quand même il ne pourrait aller jusque-là, ne faut-il pas, qu'en tout état de cause, et sur quelque question qu'il opère, le professeur d'histoire, ouvrant les faits pour en voir le dedans, comme on brise un os pour en extraire la moelle, en tire la leçon qu'ils renferment, et soit toujours, el par-dessus tout, un moraliste ?

Ainsi entendu, l'enseignement a une portée qui dépasse celle de la science pure, et il poursuit des effets qui vont au-delà de ce qu'elle se propose. En prenant pour poste d'observation le cœur humain, où tous les faits ont leur racine, el dont l'état bon ou mauvais décide du sort des individus, des familles et des empires, en confrontant sans cesse les actions des hommes avec leur règle, il aspire à

quelfiuc chose de plus qu'à salisfaiie la curiosilé de l'esprii, puisqu'il vise à éclairer les consciences el à agir sur les condiiiles. C'esl en cela que consiste, à la fois, la grandeur et les dilficullés de sa mission. Car, en intervenant, comme juge el arbitre dans cette lutte engagée au dedans de l'homme entre l'intérêt el le devoir, entre la passion et la raison, et qui est le fond de lout le drame de l'histoire, il soulève contre soi tout ce qu'il condamne, sans èlre assuré du suffrage de ceux qu'il veut servir. Tâche ingrale. Messieurs, el que l'on n'alîronle que par une conviction bien profonde de son opportunité ! Car, quoi qu'on fasse pour rendre la morale aimable, elle est toujours de soi chose grave et auslère, et l'on a beau frotter de miel les bords du vase, on ne peut réussir à dissimuler l'amertume du breuvage qu'il contient.

Entreprendre de faire la leçon à lout un siècle, lui dire qu'il a été malade et qu'il n'a fini par une révolution que parce qu'il a commencé par une décadence, c'est là une démarche qui risquera toujours, on le sait bien, de ne pas rencontrer un favorable accueil auprès de sa postérité. Mais, après tout, il faut dire les choses comme on les voit. Je vois en médecin, je ne puis parler en avocat ou en panégyriste. La première règle du discours est la sincérité. Pour m'y conformer, je sacrifie le désir de plaire dont je ne suis pas exempt, el le plaisir d'être applaudi, auquel je ne serais piis insensible. El, puisque je regarde la Hévolution qui a emporté l'ancien régime, connue l'eiïel d'une maladie morale, qui n'a pas été prise à temps, et qui a été mal soignée, soullrez que je me place à ce point de vue et que je vous signale les vérités pratiques «ju'il permet de découvrir. Ce ne sera le plaidoyer d'aucun parli, ni une

apoloirie, ni une invective : ce sera une consullalion de moraliste, et, rien qu'à ce lilre, ce que j'ai à vous dire mérite au moins d'être entendu.

El d'abord, Messieurs, la France, la France de l'ancien régime, car il ne faut jamais perdre de vue celte distinction, élail-elle vraiment malade et en décadence au commencement du xvni'' siècle ? L'histoire ne permet aucun doute à cet égard, et, d'ailleurs, elle ne fait que constater un étal que les contemporains signalaient eux-mêmes depuis longtemps. Mais, d'où venait ce mal? Était-ce faiblesse de tempérament? Assurément non : la France a été quelquefois affaiblie, elle n'a jamais été faible. En réalité, elle n'était malade (jue de ses excès ; elle n'avait perdu ses forces que parce qu'elle en avait eu de trop grandes et qu'elle en avait abusé. Non-seulement, le mal était constaté, mais la cause en était reconnue, et des voix sincères s'élevaient déjà pour en signaler le remède et réagir, avec une respectueuse vigueur, contre cet excès du pouvoir suprême qui avait tout compromis. En effet, il n'échappait à personne que la cause du mal était dans cet absolutisme qui absorbait les forces vives de la nation, et les usait à son service. Mais, à moins d'un conflit entre le roi et ses sujets, et la nation n'en était pas là encore, comment faire rentrer le pouvoir dans ses limites, si le souverain lui-même ne prend l'initiative et ne consent à s'en imposer? Or, ce n'était pas de Louis XIV, d'un roi vieilli dans l'exercice du pouvoir absolu, qu'on pouvait attendre un pareil acte de lenoncement. 11 fallait donc patienter jusqu'à la mort du

grand roi, après laquelle on pouvait espérer la réalisation de la réforme polili(iue dont on allendail le salut.

En effet, sur les marches du trône, grandissait alors un prince destiné à régner, qui avait résolu dans sou ('(.ur l'accomplissement du sacrilice proclamé nécessaire pour la conservation de la monarchie; un prince qui écrivait à l'un des confidents de ses pensées sur les besoins de sou peuple : « Il s'agit de se ressouvenir de la vraie forme du » royaume et de tempérer le despotisme, cause de tous » nos maux (1) ; » qui, dans les plans concertés avec le maître vénéré dont il recevait ses inspirations, ne tendait qu'à revenir « aux lois fondamentales et aux coutumes » constantes qui avoienl force de loi pour le gouvernement » de la nation ; » et qui, ne voulant pas que « son royaume » ressemblât à un monstre dont la tête est énorme et dont » le corps exténué et privé de nourriture n'a aucune pro- » portion avec elle, » songeait à briser la puissante machine administrative construite par Richelieu, Mazarin et Louis XIV, à ressusciter les États généraux, à refaire de la noblesse une institution politique, et à revenir en tout aux anciennes traditions de la royauté limitée d'autrefois, que les maximes de l'absolutisme avaient remplacées.

Ainsi, ce n'était pas seulement une réforme que méditait le duc de Bourgogne, et ses vues n'allaient rien moins qu'à opérer une réaction complète contre les principes et le système monarchique de Louis XIV, et à poursuivre la res-

(l) Voyez le curieux document publié en 1860, sous ce titre : Projets de gouvernamml du duc de Bourijoyiv, Dauphin, etc., niéiiioirt! allribué au duc de Sainl-Simon i-l resté inédit jusqu'à ce jour, bm'c une remarquable introduction de M. 1*. Mesnard, auteur de celte pnlilication ; un \ol in-S". Intrud , p. III, xxviii, elc

tauralion d'un passé qui était déjà bien loin, et que la France avait quilté pour s'engager dans des voies nouvelles. Or, ce plan était-il approprié aux besoins et à l'état de la nation sur laquelle ce prince devait régner un jour? Etait-il possible, était-il temps encore de la ramener sur ses pas, cl (le la replacer dans des institutions qui n'avaient pas su vivre et se conserver? Sans doute, l'Angleterre, qui s'y était installée solidement, avait par là gardé le précieux héritage de ses libertés polili(|ues que la France regrettait et (ju'elle aurait bien voulu ressaisir. Mais aurait-elle jamais consenti à redevenir ce que l'Angleterre était restée, et ce qu'elle-même ne pouvait plus, ne voulait plus être, à savoir, une société assise sur des inslilulions aristocratiques? Aussi, quels obstacles ces projets n'auraienl-ils pas rencontrés dans le caractère de la nation, dans ses instincts d'égalité, dans ses goûts déjà démocratiques, pour ainsi dire, dans ses besoins, ou du moins dans ses habitudes déjà invétérées de centralisation? Un décret du maître peut suffire pour modifier à l'extérieur la constitution d'un royaume ; mais changer les hommes, mais inspirer à un peuple d'autres goûts, d'autres dispositions, d'autres aptitudes, voilà ce qu'il aurait fallu faire encore, et cela est au-dessus des forces et de la volonté d'un prince, si puissant, si bien intentionné qu'il puisse être. On s'effraye à l'idée seule des difficultés de la tâche {|ue voulait alfronter le petit-fils de Louis XIV, et l'on tremble de le voir s'y engager. Mais, à quoi bon ces vaines conjectures sur de pures possibilités ? Que l'exécution de ces desseins ait été réalisable, qu'elle eût été efficace, qu'elle eût prévenu la calaslrophe où s'est abîmée l'ancienne monarchie, ce sont-là autant de questions qui resteront à jamais sans réponse, et que la

Providence elle-même a rendues insolubles, en épargnant à l'aimable el vertueux duc de Bourgogne les cruels mécomples du pouvoir, et en le rappelant de ce monde avant qu'il eu! régné.

Mais, tout inexécutés qu'ils furent, et qnoiqu'en réaliié la raison pratique incline à les déclarer inexécutables, il y a dans ces grands dessoins quel((ue chose (|ui commande le respect, et qui force la conscience à s'incliner devant eux. Rien ne se rachète et ne se régénère ici-bas que par un acte d'abnégation, el par la vertu du sacrih'ce. En prenant dans son cœur la noble résolution d'immoler au bien public cet orgueil du pouvoir que Louis Xl\' avait porté si haut, son petit-fils donnait un exemple que les habiles peuvent railler, mais qui, plus que tout leur savoir-faire, contenait en soi le germe du rafl'ermissement moral de la monarchie. Il importe peu de vouloir le bien, si l'oii ne commence soi-même par le faire. L'œuvre qui a pour point de départ les plus nobles élans du cœur, est la seule qui soit réellement bonne el vraie. El, puisqu'il aurait fallu toute la vertu du duc de Bourgogne pour redresser les déviations de la monarchie et la sauver, et qu'il a suffi des vices du Régent pour la corrompre tout-à-fait et la rendre incurable, au point de vue moral qui domine la politique, sinon de fait, au moins en principe, la question est jugée, el c'est justement que la disparition soudaine du prince formé par Fénelon a provoqué dans la nation d'universels regrets.

Cette grande pensée d'une réforme dans l'Etat ressortait alors tellement de la situation, (|u'elle s'était emparée de l'opinion publique, el qu'elle s'imposa d'elle-même au Régent. Un mouvement très-prononcé de réaction conln- le

despotisme cl la guerre se produisit dans toutes les classes de la population, avec une sorte d'unanimité. On venait de publier le Télémaque, ([ue l'on acclama comme la satire du règne absolutiste et guerrier dont l'éclat avait coûté si cher ; d'exhumer les Mémoires du cardinal de Retz, qui évoquaient les souvenirs de la Fronde, dont ou ne demandait pas mieux que de s'inspirer. Le Régent dut céder à celte pression de l'opinion, et il inaugura son administration d'une manière libérale, en ouvrant à la noblesse l'entrée des conseils, et en rendant au parlement le droit de remontrance.

Mais ce n'est pas assez d'une mesure de circonstance, imposée à l'ambition par la nécessité, pour régénérer un gouvernement. La sincérité d'intention est une condition sans laquelle le succès d'une si haute entreprise n'est rien moins qu'assuré. Avant d'être dans les institutions, le mal est dans les volontés, et c'est dans le cœur humain qu'est la source d'où il coule au dehors et se répand partout. Si l'acte ofliciel qui le retranche des choses, n'est pas accompagné d'un acte intérieur et libre qui le supprime chez l'homme même, soyez sûr qu'il va reparaître de nouveau et plus fort qu'avant d'avoir été combattu, comme ces maux effacés un instant de la surface du corps par des remèdes extérieurs qui n'en ont pas atteint la racine. Bref, pour réussir, une réforme doit être un acte de bon vouloir et de vertu, et non pas seulement un expédient ou une manœuvre de la politique. Voilà pourquoi on pouvait l'espérer avec le duc de Bourgogne. Voilà pourquoi elle devait manquer avec le Régent. Car, s'il est vrai, comme dit Vauvenargues, que c'est le co'ur et non l'esprit qui gouverne, Philippe d'Orléans, qui avait l'esprit assez juste pour bien voir, avait le

coeur Irop gâté pour bien agir. Dans celle âme où l'ivraie étouffait le bon grain, jamais ne put germer celte moisson de grandes pensées et de fortes résolutions, qui seules ont la vertu de sauver les peuples. Aussi ce prince méconnut-il complètement la grandeur de la crise que la France traversait sous ses auspices ; et lorsqu'il fallait l'arracher à tous les genres de décadence, lui rendre des croyances et des mœurs, la ramener à l'activité virile de la vie publique, il se borna à pourvoir avec une habileté vulgaire aux intérêts du moment, en compromettant tous ceux de l'avenir.

Mais, dans une société, le mal esl-il donc exclusivement la faute d'un seul, et ne convient-il pas de représenter à tous qu'ils ont aussi leur part de responsabilité dans la décadence commune? Si la monarchie française, qui avait eu autrefois ses tempéraments et ses limites, en était venue à être un régime d'arbitraire et de bon plaisir, est-ce seulement à l'ambition des rois qu'il faut s'en prendre ? Et ne doit-on pas rappeler à un peuple, quand on ne veut pas le flatter, (jue toutes les fois que l'impatience des hiérarchies sociales, la poursuite intempérante de l'égalité, la passion de la guerre seront ses goùls dominants, il travaille lui-même à favoriser, à préparer l'avènement du pouvoir absolu? De plus, si à ce moment du xvni'' siècle, où le rétablissement de la monarchie limitée pouvait peut-être s'effectuer encore, sans qu'il en coûtât une révolution, la tentative faite en ce sens a si misérablement échoué, est-ce donc à la mauvaise volonté du Régent qu'il faut uniquement s'en prendre, et l'insuffisance de caractère et de capacité du parlement et de la noblesse n'y est-elle pas aussi pour quelque chose? Ueplacés l'un et l'autre dans une sphère d'activité, d'où ils

avaient été bannis depuis longtemps, ces deux corps furent également au-dessous de leur rôle; et, tandis que la noblesse, par son inexpérience, compromettait l'expédition des afl'aires, le parlement, par son intervention brouillonne dans les questions politiques et religieuses, semblait plus propre à troubler l'État qu'à assurer la revendication et le maintien des libertés publiques. C'est qu'il y avait là une situation faite de longue main, dont l'influence avait déshabitué la nation de la pratique des devoirs publics, et qui, en développant dans les grands corps de l'Etat les qualités des sujets plutôt que les aptitudes des citoyens, rendait leur personnel impropre à tout autre rôle que celui pour lequel il était façonné.

Aussi, le Régent put aisément revenir sur les concessions qu'il avait faites, et replacer le pouvoir dans la plénitude de ses attributions. Quand il fut constaté par l'expérience que les grands seigneurs n'étaient pas aptes aux fondions de l'État, et que, sauf quebiues rares exceptions, ils n'entendaient rien aux affaires, le Régent proûta du premier conllit pour dissoudre les conseils, reconstituer les ministères et rentrer dans la prati(|ue administrative fondée par Louis XIV, et que, depuis lors, le temps n'a fait que consolider.

Après cette victoire, il en remporta une seconde qui décida du rétablissement et de la consolidation définitive de la monarchie absolue.

On sait dans quelle détresse se trouvaient les finances de la France à la mort de Louis XIV. Pour les rétablir, ce n'était pas assez des remèdes plus ou moins eificaces que suggérait la science financière du temps, si l'on n'y joignait l'héroïque résolution d'observer un rigoureux régime de

réduclion et d'économie. C'est à quoi n'aurait pas nian(iiié le duc de Bourgogne, et il l'annonçait dans ses plans. I\];iis, à moins d'une parfaite sincérité avec soi-même, on ne veut jamais s'avouer que, derrière le désordre des finances, il y a trop souvent le désordre de ceux qui les administrent. D'où il résulte que l'on ne poursuit que les effets de ce désordre, qui sont dans les choses, et qu'on en laisse toujours subsister la cause, qui est dans l'homme, où on ne peut, où on ne veut pas l'alteindre. Sans doute, le gouvernement de la Régence n'était pas personnellement responsable des embarras financiers que lui avait légués celui de Louis XIV ; mais enfin, il avait à y pourvoir, et il ne l'a fait qu'en recourant à des remèdes pires que le mal qu'il était appelé à guérir. Car, au lieu de comprendre qu'il faut toujours racheter les fautes d'autrui par ses propres expiations, le Régent, tiui n'entendait pas faire de son passage au pouvoir un temps de jeûne et de pénitence, repoussa les mesures qui l'auraient réduit à ce régime, et se jeta à corps perdu dans l'extravagante et immorale aventure du système de Law.

Pour un prince prodigue et dissipateur comme l'était Philippe d'Orléans, le Système avait un attrait irrésistible. Par un emploi illimité des ressources du crédit, il lui permettait de payer les dettes de l'État, tout en continuant de nager dans l'abondance. II est certain que l'opérateur écossais déploya une incroyable fécondité de combinaisons pour conserver la confiance du prince qu'il avait surprise et faire en sorte que « tout l'argent, selon l'expression de Montes- » qnieu, fût mis dans une seule main. » Aussi eut-il le champ libre pour toutes ses expériences financières. Animé d'une juste défiance contre un système qui ne menaçait pas moins

son exislenci.' que la piospéiilé de tous, le parlement avait essayé de le combattre. Un coup d'Élat le réduisit au silence, et le pouvoir ressaisit cette redoutable prérogative de disposer sans contrôle de la fortune publique. De tous les maux déchaînés sur la France par le système de Law, celuilà l'ut sans contredit le plus grand, parce qu'il rendait à la royauté le moyen de tout ruiner, en se perdant ellemême.

Triste genre de victoire qui, loin de prouver la force de celui qui la remporte, est, aux yeux du moraliste, un signe éclatant de sa faiblesse ! Un roi assez fort pour se dominer lui-même, ne se fait jamais gloire de l'exercice du pouvoir absolu. Celte ambition, ce n'est pas la raison qui l'inspire, mais toujours quelque passion maîtresse qui ne veut pas retrouver au dehors de ces barrières qu'elle a renversées au dedans. Plus maîtres de leurs désirs, et aussi plus avisés sur leurs véritables intérêts, loin de s'en prendre sans cesse à ces constitutions et à ces coutumes, qui sont des appuis en même temps que des résistances, les rois devraient toujours en être les plus vigilants gardiens, et comprendre qu'ils y trouveraient une garantie contre les caprices et les passions de leurs sujets, précisément parce qu'elles les auraient préservés des leurs. Mais, trop souvent, peuples et rois conspirent contre les institutions et les lois qu'ils devraient garder, pour se garder eux-mêmes, et ils se perdent ensemble par un commun entraînement. Ainsi, Louis XIV avait poursuivi le pouvoir absolu en vue de sa gloire, le Régent le rétablit en vue de ses plaisirs, et la nation qui partage les goûts de ses maîtres, qui aim'e la guerre sous Louis XIV, et le libertinage sous Louis XV, la nation oublie le soin de sa liberté, et, peu soucieuse des

suites de sou imprévoyance, accepte un joug qu'elle brisera plus tard avec fureur.

Ainsi, Messieurs, raneien régime se déclarait immuable, et la réforme élail manquée sans retour. Mais, en refusant d'immoler ses abus à l'intérêt de sa propre conservation, le pouvoir ne faisait qu'accroître les maux et les périls de l'avenir, et l'idée de la réforme, répudiée d'en haut, où elle aurait pu tout sauver, descendit en bas, où elle produira la révolution qui viendra tout détruire.

Ce qui s'est passé en France, au temps de la Régence, montre combien déjà cette nation tenait peu à son passé et était mûre pour quelque grand changenjent. Docile et inerte comme l'argile sous les doigts du potier, elle se laisse jeter, presque sans mol dire, par l'aventurier écossais dans le moule d'un système qui changeait de fond en comble son étal commercial, financier, économiijue, et jusqu'à ses institutions fondamentales. Sans une phrase de Montesquieu, on pourrait croire que tout ce mouvement est resté inaperçu et que personne n'a été touché des effets, ni saisi la portée de cette étrange manipulation. .Mais pour cet écrivain de génie, qui a toujours des mois à la mesure des choses, Law n'est rien moins « qu'un des plus grands pro- » moteurs du despotisme que l'on eût encore vu en En- » rope. Car, ajoute-t-il pour justifier celte qualification, » outre les changements qu'il fil si brusques, si inusités, si » inouïs, il vouloil ôter les rangs intermédiaires et anéantir » les corps politiques : il dissolvoii la monarchie par ses » chimériques remboursements, et sembloil vouloir rache- » ter la constitution elle-même (1). » Quel précédent pour

(1) Montesquieu, de l'Esprit des lois, 1. Il, c. 4.

ces ihéoriciens révolutionnaires, (oujonrs prêts à remanier la société au nom (ruii système ! et comment s'étonner, en voyant cet homme à l'œuvre, si le socialisme contemporain l'a placé en tète de son arbre généalogique, l'a invoqué comme un ancêtre, et s'il a salué, dans cet organisateur violent du crédit, le précurseur de l'organisation du travail ?

Ainsi, la vieille société française incapable à cette époque de se réformer, quand il s'agissait d'y concourir elle-même, semblait déjà prêle à accepter des mains de l'État ce genre de transformation qui doit l'amener à être ce que .Mirabeau appellera plus tard celle surface égale, si favorable à la circulation, à l'exécution de toutes les volontés du pouvoir. Or, c'est là plus qu'un signe du temps ; c'est aussi un pronostic de l'avenir. Car, en constatant ce que l'ancien régime ose déjà contre sa propre constitution, on devine ce que la Révolution pourra faire, quand la nation, fatiguée et détachée du réel, aura été entraînée en plein idéal par les systèmes dont elle sera, pendant la seconde moitié du siècle, l'inépuisable laboratoire.

Aussi, après une telle manifestation de la toute-puissance de l'Étal, à cette époque où l'idée de la liberté politique sommeillait encore, et où la France demandait plutôt des réformes que des droits, je crois, comme on l'a si justement remarqué, qu'elle aurait été heureuse de rencontrer un maître habile et énergique, qui eût exécuté avec ordre et mesure les changemenis rendus nécessaires par la dissolution du vieil ordre de choses, et qui eût été, selon l'expression de M. de Tocqueville (1), un novateur moins dan-

(1) L'ancien Régime et la Révolution, 1. III, c. 3, p. 276.

gereux que ne le furent nos assemblées nationales. Fidèle au programme que la dynaslie capétienne s'était transmis de branche imi branche, héritier de la pensée de ses grands rois et de ses grands ministres, il aurait pu faire ahoulir sans secousse ce travail d'aplanissement qui se poursuivait depuis tant de siècles. Et, en se faisant l'arbitre et le modérateur des classes et de leurs intérêts contraires, en tempérant la résistance des uns et l'impatience des autres, il aurait pu imposer une transaction en empêchant les partis d'en venir aux mains, el donner à la France les eiïels de la Révolution, sans les excès de la Révolution.

Car, s'il était inévitable que le mouvement ascensionnel des parties inférieures de la nation produisit avec le temps l'effacement des anciennes inégalités sociales, il n'était |)as nécessaire que ce progrès fût acheté au prix de la plus épouvantable catastrophe dont l'histoire fasse mention. Qu'on me parle de la fatalité des forces qui soulèvent les tempêtes de la nature el <|ui font éclater les révolutions du globe, j'y consens ; c'est la condition de la matière d'obéir en esclave aux lois inévitables qui lui sont imposées. Mais, dans le monde moral, dans la sphère où se meut la liberté humaine, il n'y a réellement de nécessité que celle qu'on se fait par ses œuvres, et ce qu'on explique trop souvent par la force des choses, je suis plutôt tenté de l'attribuer aux fautes et à la faiblesse des hommes.

Or, il faut bien le dire, en France, au xvni'' siècle, l'individu déclinait dans tout son être moral, comme la société dans toutes ses institutions. Dès lors, et de longtemps, plus de grands hommes dans notre histoire. Ni la nation n'en reçoit de sa dynaslie ((ui se dégrade par l'abus du pouvoii-, ni elle n'en tire de son sein où se larit la sève des

forles vérins. Sans doule, elle se parc encore de beaux génies qui brillent par K'.^ dons de l'intelligence, et qui ajoutent à sa gloire littéraire. Mais elle n'a plus d'hommes de principes et de caractère, de ces hommes qui sont une force et non-seulement une vaine parure, ou une dangereuse séduction, qui savent opérer une réforme quand elle est nécessaire, prévenir ou diriger une révolution (|uand elle est imminente. Rarement, la nation a été moins pourvue qu'à cette époque de ces deux gages de stabilité (jue possédait l'ancienne Rome, au dire de son poète Ennius :

Moribus anliquis stat res romana virisque. Ue plus en plus , la France perdait les mœurs du passé, et celles du jour n'étaient pas failes pour lui donner les hommes dont elle avait besoin.

Messieurs, il est une vérité que les anciens comprenaient mieux que nous et qui était un axiome de leur philosophie de l'histoire, c'est que la ruine des sociétés et la chute des Etats a toujours été le produit immédiat de l'oubli des croyances, des progrès du luxe et de la corruption des mœurs. En commençant le récit des révolutions de son temps, Salluste, comme Tite-Live dans la préface de son histoire, invoquent également ce principe, et c'est par sa décadence morale qu'ils expli(|uent la décadence politi(|ue de leur patrie. A moins qu'on ne me prouve que les choses ont changé, je continuerai, pour mon compte, à croire que les rapports de la morale et de la politique sont toujours les mêmes, et qu'il est vrai encore aujourd'hui, comme au temps de Salluste et de Tite-Live, que les sociétés se perdent surtout par leurs vices et leur corruption. Si bien que, (|uand le désordre dépasse, chez un peuple, une certaine mesure, surtout quand il y a acquis droit de cilé et qu'il n'y

soulève plus de protestation , alors on peut prédire à coup sur qu'on est entraîné à une inévitable calaslrophe. Telle était la voie fatale où la France s'engageait au commencement de la Régence , et le czar Pierre de Russie, qui la visitait alors, lut lellcment frappé du speclacle'de son déclin moral, qu'il en |)rédit à l'instant toutes les suites, et qu'au dire de Saint-Simon, il partit tout ému à l'idée des calamités que cette société se préparait par sa folle conduite.

Sans doute, le vice n'avait pas attendu jusque-là pour se donner carrière, et le monde, avant 1715, n'avait pas toujours suivi un train bien édiliant. .Mais en prenant le souverain comme l\pe des mœurs publiques, ce qui est généralement vrai, surtout dans un pays comme la France, on reconnaîtra que, sous Louis XIV, la balance avait fini par pencher du bon côté. Même au milieu des plus grands égarements de sa jeunesse, ce prince n'avait jamais nié l'autorité des principes qu'il démentait par sa conduite, et quand sa vie redevint ce qu'elle devait être, la cour reprit un air de décence qui contenait le désordre, et le contraignait au moins à se cacher. Sous le prince que Louis XI\' appelait un fanfaron de vice et qui, en dépit du sermon du l'etit- Carême sur les exemples des grands, étalait effrontément tous les genres de scandale, les mauvais jetèrent le masque, les faibles furent entraînés et l'on vil un débordement universel. Le libertinage mis à la mode et devenu de bon ton, descendit de haut en bas, par la contagion de l'exemple, et, infectant les classes les unes par les autres, il ajouta des mépris réciproques aux haines qui les divisaient déjà. En un mot, du jour au lendemain, par le seid effet du changement de maître, on changea de maximes, et la France de l'ancien régime, tout eu restant chrétienne de nom, pro-

fessa Siins contrainte le culte du plaisir, et devint ouvertement épicurienne.

Et, alors, que devait-il arriver? « Je crois, a dit Montes- » quieu, que la secte d'Épicure, qui s'introduisit à Rome » sur la (in oie la république contribua beaucoup à gâter » le cœur et l'esprit des Uomains. » Et moi, dirai-je à mon tour, je crois qu'en reparaissant en France au xvni'^ siècle, cette philosophie ne pouvait qu'y renouveler les mêmes effets. Avant de se formuler en doctrine et d'enfanter les systèmes qui ajouteront l'égarement des idées à celui des mœurs, l'épicuréisme n'avait d'abord été que cette grossière et facile pratique de la vie qui asservit l'âme à la tyrannie des sens, et qui la détourne du vrai et du bien pour l'enfoncer dans le culte de la matière. Le premier effet de cette funeste influence avait été d'opérer une altération profonde dans le caractère français. Rompant avec tous les sentiments honnêtes et doux, les hommes du monde s'absorbèrent tout entiers dans la poursuite des plaisirs malsains et des joies coupables. Sous les dehors de celte ex(iuise politesse qui est le cachet de l'ancien régime, ils devinrent secs, égoïstes, railleurs, froidement corrompus. Et je me représente la société française, à ce moment du wm" siècle, dépravée, sèche et cupide au milieu des élégances et des raffinements de son luxe, sous l'image de ces héroïnes de nos drames du demi-monde, avec la physionomie tristement joyeuse de ces lilles de marbre ne vivant (|ue pour l'or et la volupté. « Le cœur est une faculté dont » nous nous dépouillons tous chaque jour faute d'exercice, » écrivait d'Argenson, tandis que l'esprit s'aiguise et s'af- » file... par l'extinction des facultés qui dérivent du cœur, » ce royaume périra, je le prédis. » Sans doute, il y avait

un point où la prédiction de d'Argenson portait à faux. Le cœur se réveillera un jour eu France, et le royaume ne doit périr qu'après que la nation aura traversé une phase de sensibilité exaltée et maladive, dont nous aurons à décrire plus tard les eflels et qui sera le prélude de la fermentation d'où la riévolulion doit sortir. Mais, sauf cette erreur, il a bien saisi ce travers, disons mieux, ce vice de l'époque, qu'un autre observaleur des mœurs contemporaines, Gressel, allait traduire sur la scène dans la comédie du Méchant (I) (1747).

Quant à l'esprit, comme c'est l'âme (jui le forme, a dit encore Vauvenargues, on comprend quelle fatale influence devait exercer sur lui la corruption qui avait envahi les cœurs. Sans doute, il est des travaux de la pensée tout-àfait indépendants des dispositions morales, et, au xvin' siècle, l'esprit humain a pu accomplir d'immenses progrès scientifiques et avancer à grands pa-; dans la connaissance de la nature. Mais dans l'ordre moral et religieux, dans le» problèmes dont la solution relève moins de la raison que de la volonté, dans tout ce qui touche aux choses de l'àmo, à Dieu, au devoir, aux croyances, l'esprit du siècle n'était plus en état de se prononcer sainement ni librement. Entraîné par cet êpicuréisme pratique qui s'était glissé dans les mœurs, il devait logiquement aboutir à l'épicuréisme spécidatif, c'est-à-dire à la négation des grands principes de la vie spirituelle, et, par conséquent, à une rupture ouverte avec le christianisme qui les vivifie par ses dogmes, et avec l'Eglise qui les conserve par son autorité. Ce ne fut d'abord (lu'une incrédulité d'instinct et sans système, contenue encore par

(1) M. Henri Martin, Histoire de France, t. XV, p. 333.

un reste de foi el quel<|ues habitudes de respect, mais qui s'enhardit, de plus en pkis, au bruit des applaudissements qu'elle obtient du monde frivole-et corrompu, qu'elle amuse. Commencée sous la Régence, en manière d'escarmouche et avec les armes légères, mais terribles, de l'ironie et du sarcasme, celle lutte, après avoir couvé sourdement sous le long ministère du cardinal de Fleury, devient, vers la seconde moitié du siècle, une guerre en forme, dirigée par des hommes qui veulent détruire au dehors des vérités qu'ils ont supprimées en eux-mêmes, et qui entreprennent de persuader à toute une nation celte thèse étrange, que la religion est l'ennemie du genre humain et qu'il faut l'abolir pour assurer son bonheur.

Quant à savoir ce qn on pourra mettre à sa place, c'est à quoi personne encore ne s'avise de songer; il suffit, pour le moment, qu'on fasse le vide dans les âmes : c'est l'apostolat de la négation et du néant. « Une multitude d'hommes, » a dit M. de Tocqueville (1), s'enflammèrent dans cette » ingrate entreprise. L'incrédulité absolue en matière de » religion, qui est si contraire aux instincts naturels de » l'homme el met son âme dans une assiette si doulou- » reuse, parut attrayante à la foule. Ce qui n'avait produit » jusque-là qu'une sorte de langueur maladive, engendra » cette fois le fanatisme et l'esprit de propagande. » Maintenant, je sais (|ue, si l'on veut se rendre compte de cet étrange phénomène, unique dans l'histoire, il faut bien admettre, avec le publiciste (|ue je viens de citer, « qu'il n'y a que » des causes très-particulières au temps el au pays de ces » écrivains, qui puissent expliquer et leur entreprise, el

(1) L'ancien liéyime tl la Rcvulutiun, p. i»l.

» surloiil son succès. » Mais, coinmeiU se l'ail-il qu'en les incliquanl, il ail laul allribué à l'élal de la société el si peu à Félat du cœur humain, et qu'il n'ait pas mis en première ligne celle corruption que la Régence fil déborder, el ces mœurs mauvaises qui ont élé le plus grand fléau de l'ancien régime, et dont il faut dire, avec M. Sainle-Beuve, que « le malheur du xvni" siècle en politique, depuis Phi- » lippe d'Orléans, régent, jusqu'à Mirabeau, fui de ne » pouvoir se débarrasser jamais de ces mœurs-là (1)? »

Au reste, en signalant avec les esprits sagaces de nos jours, la grande erreur où sont tombés nos pères, et qui a élé si cruellement expiée, je n'entends pas exprimer un blâme général el absolu sur l'ensemble de l'immense travail de rénovation politique el sociale auquel s'est livré alors l'esprit français. Il y aurait, à trancher ainsi sur ce sujet, du parti pris et de l'injustice, et je sais trop combien rhistorien doit tenir à ne porter que des jugements désintéressés et équitables. D'ailleurs , dans les œuvres de l'homme, comme dans l'homme même, il y a un tel mélange de vrai et de faux, de bien el de mal, qu'on risque toujours de se tromper, quand ou se hâte de condamner ou d'approuver en bloc ce qui demande à être apprécié d'une manière distincte et avec discernement. Mais, pour se prononcer avec autorité en pareille matière, il faut un travail préparatoire d'information, que nous n'avons pu faire encore et dont il serait téméraire de devancer les résultats par des appréciations précipitées. C'est surtout en face de telles questions, qu'il convient de ne rien hasarder,

(i) Causeriffs du lundi, article sur les Lettres inédites de l'abbé de

Chaulieu, t. I, p. 372.

et de ne parler qu'en parfaite connaissance de cause. Pour nous nieilre en élal de le faire, il nous faut encore le travail de celte année , où nous nous engageons enfin dans l'élude de la seconde moitié du xvni^ siècle. Toutefois, à défaut de conclusions définitives, qui seraient aujourd'hui piémalurécs, ce que je puis niainlenant faire, puisque je n'ai pour cela qu'à invoquer .des vérités acquises, et des principes qui ne seront jamais ébranlés, c'est de vous dire comment la question se présente à moi dans son ensemble, el avec quelle disposition j'en entreprends l'examen. Voilà sur quoi il m'est possible de m'explii|uer à l'instant même, et c'est par là que je vais terminer ce discours.

Dans ce mouvement de l'opinion publique en France, qui a pour point de départ l'idée d'une réforme et pour terme l'œuvre d'une révolution, dans ce flot d'écrits sérieux ou frivoles qu'il a versés sur elle, depuis V Esprit des lois, jusqu'au Contrat social, depuis les Lettres persanes jusqu'au Mariage de Figaro, je distingue trois choses qu'il faut considérer séparément, des critiques, des aspirations et des doctrines, représentant le présent avec lequel on voulait rompre, l'avenir qu'on rêvait, et les principes sur lesquels on prétendait l'établir.

Les critiques, mais elles n'étaient que trop justifiées par la désorganisation de la vieille monarchie, et l'incurable abaissement où elle tombait de plus en plus. Cet ancien régime qui venait de se murer dans l'absolutisme, en fermant la porte un instant entrouverte pour une réforme salutaire, n'avait-il pas été condamné déjà par Fénelon.

par le duc de Bourgogne, el le temps n'ujoulail-il pas tous les jours à l'autorité de cette senlencc? Quand on compare l'état des choses avec les griefs qu'il soulève, ne faut-il pas reconnaître qu'ils sont fondés pour la plupart, et que le xviii^ siècle n'a eu que trop raison contre luimême? Son erreur a été de n'attaquer le mal que dans la société et de le laisser subsister dans l'homme ; mais enfin, c'est déjà quelque chose que de voir une partie de son mal, et mieux vaut, pour un siècle, qu'il se critique et se reprenne, que de s'absorber dans une béate contemplation de soi-même. Ainsi donc, s'il a omis le point essentiel de son œuvre, qui eût été d'opérer une régénération morale et religieuse, dans son soulèvement contre les abus dont il était travaillé, le x\uf siècle avait raison, et il serait facile de juslifier et de défendre les principales thèses de son opposition politique.

Quant à ses inspirations, on ne peut nier qu'elles ne l'aient entraîné vers des choses qui de soi sont nobles et grandes. Après une longue stagnation dans la décadence, le xviii* siècle s'est tout à coup enflammé d'un ardent enthousiasme pour les mois magiipies de justice sociale, de tolérance, de liberté et de progrès. Qu'il les ait mal entendus, je n'en doute pas à rap|)licalion qu'il en a faile, dès qu'il s'est mis à l'œuvre pour les réaliser. Mais il a sulli de leur prestige pour le réveiller de sa torpeur, et l'empêcher d'y croupir jusqu'à une complèie prostration. Ah! sans doute, il lui a manqué une délcrminalioii juste et nelte de ces idées toules chrétiennes après tuui, et qu'il faut laisser sur leur lige, comme le sarment sur sa vigne, si l'on veut qu'elles conservent leur sève et leur fécondité. .M.iis au moins devons-nous reconnaître qu'il était dans le vrai, en

comprenant qu'elles sont des conditions essentielles du mouvement et de la vie dans les sociétés, et en essayant de les rappeler dans un monde d'où elles avaient complètement disparu.

Mais, si j'entre volontiers, tout en les rectifiant, dans les critiques et les aspirations générales du xvui'' siècle, je repousse absolument ses théories et ses doctrines philosophiques, qui ne pouvaient qu'aboutir à des conclusions négatives, et replonger dans l'abîme cette société qui s'efforçait d'en sortir. Je rejette les théories du xyiii"^ siècle, parce qu'elles-mêmes rejettent les vérités du christianisme, et qu'elles sont ouvertement épicuriennes. Epicuriennes, ses théories sur l'homme, puisqu'elles ne tendent qu'à le rendre heureux, au lieu de le rendre meilleur, qu'elles lui prêchent le bonheur et non le devoir, et qu'elles font consister le bonheur dans le plaisir. Epicuiiennes, ses théories sur la société, puisqu'elles la mettent en rupture avec Dieu, qu'elles suppriment son action ici-bas, et qu'elles confèrent à l'homme, déclaré maître absolu de lui-même, le droit de tout reconstruire à son gré, ce qui implique le droit de tout détruire, et ce qui donne trop souvent la tentation d'en user. Théories de ruine et de mort, dont le génie de Leibnitz prévoyait de loin les funestes effets, quand il disait au commencement de ce siècle qu'elles devaient perdre (1704): « Que s'insinuant peu à peu dans l'esprit des » hommes du grand monde qui règlent les autres et dont » dépendent les affaires, et se glissant dans les livres à la » mode, elles disposent toutes choses à la révolution géné- » raie dont l'Europe est menacée (1). » Malheureusement,

(l) V. Leibnitz, IVouveaux Essais sur l'Entendement humain, I. IV, cil. IB^éd. Am. Jacques, !'"<' série, p. 37 9, cf, plus iiaut, /n/rod«c/«on, p. xix.

c'était par la France que devait se vériOer la justesse de cette prédiction. Avertie par sa clairvoyance de la décadence dont elle était travaillée, loin de remonter les pentes sur lesquelles elle glissait, elle voulut se tromper sur le remède de son mal , qu'elle s'obstina à demander aux décevantes doctrines du malérialisme, et elle linil comme hien des malades, en s'achevant elle-même par le traitement sur lequel elle avait compté pour guérir.

Vues de loin, et à dislance, ces grandes catastrophes, qu'on appelle des révolutions, perdent bien vite de leur horreur, et s'entourent d'un prestige qu'elles n'ont guère pour les contemporains qui les subissent. Un monde s'écroule, un autre monde renaît de ses ruines, et, au milieu du calme que leur font pour un temps les tempêtes qu'elles n'ont pas vues, les générations nouvelles sont toujours lentées de se laisser prendre aux sophismes qui leur vantent la vertu créatrice des révolutions, et qui font de leurs héros des bienfaiteurs de I humanité. Mais il ne faut qu'un coup d'œil jeté sur le tableau de leurs scènes lugubres, pour que toute cette rhétorique s'évanouisse, et que les événements nous apparaissent dans leur vrai jour. Quand nous nous plaçons directement en face de notre Révolution, la réalité reprend aussitôt ses droits, dissipant toutes les illusions suscitées par l'esprit de système, et précipitant de leur piédestal les pauvres acteurs de ce drame sanglant, qui se déciment ou se proscrivent tour à tour, et dont un guerrier de génie sauve les tristes restes en les courbant sous son joug. Avec l'histoire, sans phrases, ce qui ressort le plus de cette catastrophe, c'est l'éclatante démonstration qu'elle donne de l'étendue des maux que l'homme peut s'infliger à lui-même, et l'on n'est plus tenté alors de voir

une chose divine dans celte révolution qui , s'annonçant comme un tilanique ellorl de la raison pour affranchir le genre humain de tous ses assujétissenients, tombe foudroyée aux pieds d'un maître, après la plus complète abdication qu'un peuple ail jamais faite de sa liberté.

Et pourtant, je me trompe, il y a bien réellement du divin dans cette œuvre; mais ce n'est pas ce que l'homme y a fait, c'est ce qu'il a été condamné à y subir, c'est le châtiment atteignant tout un monde qui ne pouvait plus être régénéré que par la correction. Car, dit Bossuet, la peine rectifie le désordre, et si les révolutions sont salutaires et fécondes, si elles ont quelque force créatrice et divine, c'est parce qu'au moyen de la peine, elles ramènent dans l'ordre et dans la vérité les individus, les peuples qui s'en étaient éloignés par la faute. Ainsi va le gouvernement du monde, sous la direction suprême de Dieu qui lui a donné des lois, et qui sait bien les faire respecter des sociétés qui s'en écartent, par la souffrance et l'expiation.

Maintenant, Messieurs, il est temps de conclure. Ce langage sévère, ce n'esl pas, vous l'avez compris, le regret de l'ancien régime qui me l'inspire, mais c'est l'intérêt que je porte au régime nouveau, qui est nous-mêmes. Je me suis placé, dans ces considérations, à une hauteur où n'atteignent pas les préoccupations de l'esprit de parti, et, sans èlre indillérent pour cette société (|ui n'est plus, j'ai moins le souci de pleurer les morts que de recueillir les leçons qu'ils adressent aux vivants. Ce n'est pas pour ressusciter un cadavre que le médecin y porte le scalpel, et met à nu le mal auquel il a succombé, mais bien pour lui demander, au profit de ceux qui souffrent, les secrets de la santé et de la vie. Ainsi ai-je fait, ainsi ferai-je encore, en fouillant

dans ce monde à jamais disparu, et que nous avons remplacé. Je l'ai l'ait, parce qu'il m'a semblé que c'est en constatant comment les sociétés finissent, qu'on peut apprendre comment les sociétés se conservent. Or, si l'ancien régime a eu des infirmités organiques, dont nous ne sommes pas menacés, parce qu'elles lenaicnl à son tempérament propre, il a eu aussi les maladies de la nature humaine auxquelles nous ne sommes pas moins exposés que lui ; et je crois qu'il n'y a que celles-là de mortelles. Il a péri, comme périssent toutes les sociétés, em|)orté par trois fléaux qui s'engendrent les uns les autres et qui feront encore bien des victimes dans l'histoire, la corruption, lincrédulilé et l'entraînement des fausses doctrines. Si, comme je le pense, nous ne sommes pas pressés d'aller le rejoindre, et de passer, au nom du progrès, à l'état d'ancien régime, veillons sur nous-mêmes, relevons nos mœurs, gardons nos croyances, et préservons-nous de la séduction des utopies et des faux systèmes. C'est à ce prix seulement que nous serons assurés d'un robusie lendemain.

Voilà, Messieurs, des vérités de tous les pays et de tous les temps, que j'avais à cœur de vous dire, et voilà pourquoi j'ai traité mon sujet en moraliste.

Page 1