‹ Dix ans d'enseignement historique à la Faculté des lettres de NancyChapitre 12 sur 14 · MAZARIN, LOUIS XIV · texte numérisé non relu

MAZARIN, LOUIS XIV

Messieurs ,

Louis XIII survécut six mois au ministre qui avait fait le tourment de sa vie privée et la grandeur politique de son règne. On s'altendait à un changement dans la marche des affaires, et tout ce qu'avait fait Richelieu resta debout et fut conservé. « La cour, dit un contemporain (2), demeura » aussi soumise aux volontés du cardinal qu'elle l'avoit été » durant sa vie. Ses parents et ses créatures y eurent les » mêmes avantages qu'il leur avoit procurés ; il disposa » des principales charges de la monarchie et fut assuré de » régner bien plus absolument après sa mort, que le roi x> son maître n'avoil pu le faire depuis trente-trois ans qu'il » éloit parvenu à la couronne. »

(1) Voyez la note 1 de la page 357.

(2) Mémoires du duc de La Rochefoucauld, année 1643, cité par M. de Carné, Les fondateurs de l'unité française^ II, p. 325. J'ai déjà tiré grand parti de ce livre de M. de Carné, pour Henri IV ; j'y ai puisé plus largement encore pour le ministère de Mazarin. Comme j'ai toujours fait grand usage, dans mon enseignement, des excellents travaux de 31. de Carné sur l'histoire de France^ je tiens à le reconnaître et à l'en remercier publiquement.

Ainsi, quoique précipilé par la mort de ce sommet, « d'où, selon l'expression du cardinal de Helz, il avoil si long- » temps foudroyé plutôt que gouverné les humains, » Richelieu semblait planer encore au-dessus de cet ordre de choses qui était son œuvre, et présider en maître aux destinées de la nation. On ne s'aperçut qu'il avait cessé d'être qu'à la suspension des exécutions sanglantes. Preuve évidente, d'une part, que la ligne suivie par le ministre était bien celle que voulait le roi, de l'autre, que les procédés violents dont Richelieu fut si prodigue, étaient, moins qu'il ne semble, nécessaires au service du maître, et plutôt le triste effet du caractère et de la situation de celui qui le représentait. Hautain et vindicatif par humeur, entouré d'autant d'ennemis et d'envieux qu'il y avait de grands à la cour, de princes autour du trône, Richelieu, qui avait débuté par inspirer la terreur, ne pouvait se maintenir que par un redoublement d'épouvante, et en frappant toujours des coups plus lourds et plus pressés.

Tel était l'inconvénient du régime sous lequel la France était placée alors. Pendant près de quarante ans, par la faiblesse personnelle de Louis XIII, par la minorité et la jeunesse de Louis XIV, la condition de la France fut de n'être plus gouvernée directement par ses rois, mais de voir s'établir et se prolonger, au-delà des limites ordinaires, un régime tout particulier, auquel on a donné le nom de Ministériat (1). Toutefois, pour éviter une confusion qui a été faite, comme à plaisir, qu'on remarque bien que ce pouvoir

(1) « On ne repoussait rien avec tant d'horreur que ce qui était appelé, » dans le langage du temps, le Ministériat. » !M. C. Moreau, Bibliographie des Jlazarinades, t. I. Introduction, p, xxvi.

des ministres n'a rien de commun avec celui des anciens maires du palais ; ceux-ci représentant un puissant parti qui leur donnait une force indépendante de la volonté du souverain, tandis qu'un mot du roi aurait pu faire rentrer Richelieu ou Mazarin dans la poudre. Aussi, c'est à tort qu'on verrait dans ce régime le signe d'une décadence ou d'un afl'aibiissement de la dynastie. Quand un roi peut confier tout son pouvoir à un ministre qui n'existe que par sa faveur, et qu'il le retrouve agrandi et fortifié, c'est la preuve qu'une dynastie est dans ce moment de jeunesse où rien n'arrête la croissance, et ne porte atteinte à la vigueur du tempérament.

Seulement, si la royauté n'eut rien à souffrir du Ministériat, il fut très-pénible à la nation, toute disposée à s'accommoder de l'absolutisme direct, quand il est fort et habile, mais très-récalcitrante contre l'absolutisme délégué, quelle que soit la main qui l'exerce. Plus contesté que le maître, précisément parce qu'il n'est qu'un serviteur, le ministre ajoute aux embarras de sa position par l'emploi même des moyens dont il faut qu'il use pour la défendre, et son gouvernement n'est qu'une lutte qu'il soutient avec les armes que la nature lui a données, par la violence et l'audace, s'il est Richelieu, par la souplesse et la ruse, s'il est Mazarin.

Cependant, Louis XIII ne larda pas à suivre au tombeau son minisire (1645). Six mois après que Richelieu eut été déposé sous les voûtes de la Sorbonne, Louis XIII allait rejoindre ses aïeux dans les caveaux de Saint-Denis, laissant un enfant de cinq ans sur un trône entouré de tous les périls, avant de l'être bientôt de toutes les splendeurs.- Triste roi qui, cependant, a fourni un grand règne, et dont

le nom préside à une grande époque, féconde en œuvres immortelles dans la religion, dans la politique, dans les artSj dans les sciences, dans la lilléralure. Sans doute, le temps de Louis XIU pâlira devant l'éclat du règne de Louis XIV. Politiquement, c'est après lui que le territoire français va s'étendre, et que la royauté atteindra la plénitude de son développement. Dans l'ordre intellectuel, si le génie commence à poindre et à produire, ce n'est que dans l'âge suivant que va s'épanouir la grande moisson des chefsd'œuvre classiques. Mais, c'est en cela même que consiste, à mes yeux, le mérite et la beauté de cette jeunesse du xvn® siècle, qu'on y a fait de grandes choses, en en préparant de plus grandes encore, qu'on y a dignement accompli l'œuvre du présent, sans paralyser le progrès de l'avenir. Grand éloge, qui reste le principal titre du règne de Louis XIII, et que nous serons contraints de refuser à celui de Louis XIV !

Ceux qui avaient attendu la fin de Louis XIII pour jouir de la chute du gouvernement de Richelieu, furent bien désappointés, quand ils virent que ce régime détesté durait toujours, et qu'il passait d'un règne à l'autre, aussi vivant et aussi dominateur que jamais. C'est que, dans ce système, il y avait autre chose que les vues et la volonté d'un seul homme ; il y avait toute une tradition qui ne se discutait pas, et qui s'imposait même à ceux à qui elle répugnait le plus. Ainsi, contrairement à toute prévision, et au grand étonnement de tous, on vit la régente, qui avait tant souffert du despotisme de Richelieu, renoncer à ses amitiés comme à ses haines, à ses liens de famille comme à ses engagements, oublier qu'elle s'appelait Anne d'Autriche et qu'elle était infante d'Espagne, pour ne plus considérer (|ue

son devoir de reine et de régente de France, et entrer avec une résolution aussi française que virile dans tous les desseins du règne précédent, dont elle conlie l'exécution à un nouveau cardinal, créature de Richelieu, et, en quelque sorte, dépositaire et héritier de ses projets.

Ainsi se perpétue la tradition de Henri IV, qui n'était elle-même que la pensée fondamentale de toute la dynastie capétienne. Recueillie par ce prince après l'apaisement des guerres civiles, continuée par Richelieu, et transmise par lui à Mazarin, elle échappe, par cette succession même, à tout péril de réaction, lorsque s'ouvre la minorité de Louis XIV et la régence d'Anne d'Autriche. Les générations se succèdent sans que la tâche commencée s'interrompe, et c'est cette perpétuité de la même tradition politique dans la dynastie, qui lui fait une nécessité de l'action et du progrès, et qui communique à ces temps de notre histoire une incontestable grandeur.

Cependant, la mort de Richelieu et celle de Louis XIII avaient relevé les espérances de tous les ennemis extérieurs de la France, de tous les adversaires intérieurs de la royauté. Il semblait impossible qu'un gouvernement représenté par une femme, un enfant et un étranger qui n'avait su inspirer ni crainte ni respect, put mener de front les grandes entreprises du règne précédent. On s'attendait à la conclusion de la paix que Richelieu lui-même avait paru désirer, et qu'on croyait nécessaire à son successeur, placé en face des difficultés d'un nouveau règne, et entouré d'envieux et d'ennemis. Mais ce fut précisément pour les contenir qu'il prolongea la guerre au dehors, et qu'il ajourna de cinq ans la conclusion du traité qui devait y mettre (in. Ce qui paraissait un danger devint entre ses mains, pour

lui d'abord, un expédient politique, et ensuite pour la France, un moyen de gloire et d'agrandissement territorial. C'est ainsi, qu'à travers cinq années de combats et de succès, où Condé atteignit le sommet de sa gloire, où Turenne jeta les fondements de la sienne, Mazarin s'achemina vers ce traité de Wesiphalie qui donnait les trois évèchés et l'Alsace à la France, et qui consommait l'abaissement de la branche allemande de la Maison d'Autriche.

Toutefois, en signant la paix avec l'empereur, il se garda bien de la conclure avec l'Espagne. Persuadé qu'il lui fallait toujours une guerre au dehors pour n'avoir point à en soutenir au dedans, il continua à dessein cette lulle, au bout de laquelle son ambition vraiment française voyait, pour prix de sacrifices si prolongés, l'adjonction des Pays-Bas et de la Franche-Comté au territoire national. Chose remarquable, c'est dans la bouche de ce parvenu sicilien, dont le cœur n'a jamais connu de sentiment qui ne lui fût personnel, que se formula dans toute sa netteté ce projet éminemment patriotique, qui est devenu le rêve des souverains guerriers de la France moderne, et le souci de ses voisins, à savoir, celui de reconstituer les frontières de l'ancienne Gaule, en réunissant, et c'est ici Mazarin qui parle, « tout le territoire de l'ancien royaume d'Auslrasie, » en quoi tout le sang répandu et tous les trésors consom- » mes ne pourroient être tenus par les plus critiques (|ue » fort bien employés, les plus malins étant alors en peine » d"y trouver à redire. »

Mais, Mazarin se trouva pris au piège de ses propres calculs. Ce fanatisme des grands projets, qui tourne si facilement la léte aux politiques, l'empêchail de voir que la poursuite obstinée de ses desseins précipitait l'explosion

qu'il voulait prévenir. A celle époque, où le crédit n'avait qu'une puissance bornée, où Ton ne pouvait, par de vastes emprunts, associer le lendemain aux travaux entrepris la veille, tout leur poids retomb:>it sur le jour présent, et l'impôt, mal réparti, mal perçu, mal employé, sous une adminisiralion détest;ible, devenait bien vile un intolérable fardeau. Pendant qu'elle fi'.isait au dehors de brillantes acquisitions, la France était travaillée, au dedans, d'une misère qui rappelle les plus mauvais jours de son histoire. Forcé d'enregistrer les édits bursaux qui se succédaient sans relâche, le Parlement, qui n'avait pas encore renoncé à être un corps politique, adressait à la régente, par la bouche de son avocat général, Orner Talon, des supplications qui contiennent des révélations terribles. « Il y a dix » ans que la campagne est ruinée, les paysans réduits à » coucher sur la paille, leurs meubles vendus pour le paie- » ment des impositions auxquelles ils ne peuvent satis-

» faire Tout le royaume est languissant, affaibli, épuisé

» parla fréquence des levées extraordinaires Faites,

» Madame, quelque sorte de réflexions sur celle misère » publique dans la retraite de votre cœur. Ce soir, dans la » solitude de votre oratoire, considérez la calamité des » provinces, dans lesquelles l'espérance de la paix, l'hon- » neur des batailles gagnées, la gloire des provinces con- «quises, ne peuvent nourrir ceux qui n'ont point de » pain, lesquels ne peuvent compter les myrtes, les palmes )> et les lauriers entre les fruits ordinaires de la terre. »

Ces respectueuses remontrances sont le point de départ de cette agitation de la Fronde, ([ui fut une crise à la fois si sérieuse et si stérile, qui aggrava si déplorablemenl les misères qu'elle prétendait soulager, qui amoindrit tous les

hommes qui avaient compté sur elle pour grandir, et qui relarda pour si longtemps le triomplie des principes qui lui donnaient de la légitimité et une raison d'être. Ce fut sous l'ancien régime et avant la révolution de 1789, la dernière protestation faite au nom des anciennes franchises nationales, pour arrêter le pouvoir dans sa marche envahissante et opposer des limites régulières à son action. Vieille querelle qui avait commencé entre la nation et la royauté, du jour où celle-ci, se souvenant qu'elle avait succédé à l'aulorilé des empereurs romains, avait entrepris, à partir du xiv*" siècle, d'en faire revivre la tradition à son profit. De là des conflits qui se renouvellent à toutes les époques troublées de notre histoire, sous Philippe-le-Bel et ses fils, pendant la captivité du roi Jean, pendant la démence de Charles VI, pendant la minorité de Charles VIII, pendant la décadence des Valois, et dont l'objet capital est de revendiquer la reconnaissance de deux droits, sans lesquels il n'y a pas pour un peuple de Hberté politique, à savoir la convocation régulière des Etats généraux et le vote de l'impôt par la représentation nationale.

Mais, jamais ces revendications légitimes n'ont été soutenues, en France, avec cet ensemble et cette persévérance qui pouvaient seules en assurer le succès. Habile à entretenir les divisions qui séparaient les classes de la population française, à les exciter les unes contre les autres, non moins qu'à trouver les côtés par où elle pouvait les séduire et se les attacher, la royauté eut toujours le dernier mot dans ces démêlés sans cesse renaissants et toujours stériles pour la liberté. Elle habitua peu à peu la nation à se laisser gouverner sans contrôle, et à s'en rapporter à son gouvernement du soin de mener toutes ses affaires. De là.

Messieurs, à l'cnconlre de ce qui s'est passé en Angleterre, dont riiistoirc, à cet égard, est le conlrepied de la nôtre, l'abaissement conlinu de l'esprit politique en France sous l'ancienne monarchie, et la substitution des qualités et des vertus qui font le su;et, à celles qui constituent le ciloyen. Si bien que (et ce que je dis ici est avant tout une simple observation d'bislorien moraliste, et je désire qu'on n'y voie pas autre chose), si bien que le Français qui avait tant d'aptitudes quand il les déployait dans l'obéissance à l'autorité qu'il respectait, n'avait plus que des travers, des ridicules et des vices, quand il s'essayait à s'affranchir et à marcher tout seul. L'examen attentif de la conduite du Parlement, des princes, des grands, et de la bourgeoisie française pendant les troubles de la Fronde, où personne ne fut en étal de comprendre et remplir dignement son rôle, justiflerait pleinement ces assertions. Mais je dois m'abstenir de tout détail et me contenter d'indiijuer les résultats de ce mouvement dans lequel il y avait de l'étoffe pour une réforme salutaire et féconde, mais dont l'incapacité, les dissentiments et les petitesses des chefs, ne firent qu'une misérable intrigue. Le succès de la Fronde n'eût produit autre chose que le triomphe momentané de l'anarchie, et il faut savoir gré à Mazarin de l'avoir réprimée, en raffermissant l'autorité royale, dont la victoire inaugura pour la France une ère d'ordre, de sécurité et d'incompaiable grandeur.

Dans cette grande lutte intestine, dont les intérêts et les périls se confondirent avec ceux de la guerre étrangère, tous les points essentiels du programme de la dynastie avaient été remis en question. Mais sur aucun d'eux le système n'avait fléchi, et les résultats de soixante années d'une

politique constante et soutenue lurent (léfmilivement consolidés. Ainsi un roi enfant trouve, au milieu de ses jeux, un ministre qui couvre de lauiiers son berceau et qui ralïennit son trône au milieu des orages. Or, on ne peut contester la grandeur d'un tel service, et, quel qu'ail été l'homme qui a pu accomplir cette œuvre capitale et nécessaire, quoi qu'on puisse dire de lui avec La Rochefoucauld, « qu'il eut » toujours de petites vues même dans ses plus grands » projets, » avec le cardinal de Retz que « son vilain cœur » paraissait toujours au travers de son esprit insinuant cl de ses belles manières, « au point que ses (|ualilés eurent dans » l'adversité tout l'air du ridicule, et ne perdirent pas dans » la prospérité celui de la fourberie, » quoique, sans invoquer le témoignage d'aucun de ses adversaires polili(|ues, nous sachions que penser d'une ambition qui semble n'avoir été que l'instrument d'une avarice insatiable, la justice de l'histoire exige qu'on proclame la grandeur des résultais qu'il a obtenus, et qu'on tienne compte à leur auteur de les avoir procurés sans avoir sacrifié une seule lèle, ni versé une goutte de sang pour le maintien ou le rétablissement de sa fortune.

On sait, du reste, à n'en plus douter aujourd'hui, depuis la publication de ses lettres et de ses carnets, sur quelle faiblesse du cœur d'Anne d'Autriche il avait su en poser les inébranlables fondements. Mais il fallait être autre chose qu'un soupirant romanesque pour tirer un tel parti des prédilections de sa souveraine et Mazarin, en vrai politique, en fit à la fois le moyen de sa faveur et celui de la grandeur de la France, deux causes qui se confondaient dans sa pensée, comme dans celle de Richelieu, d'une façon si indissoluble, qu'on ne sait plus distinguer le point de jonc-

. 400 — lion qui sépare dans leur âme l'égoïsme du dévouement. « Inférieur à Hiciielieu pour tout ce qui regarde l'administration intérieure du royaume, il l'a égalé dans la conduite des affaires militaires et des affaires diplomatiques. Si son esprit était moins élevé et moins vaste, il n'était ni moins pénétrant, ni moins ferme et le cœur peut-être était encore plus résolu : une fois, au moins, Richelieu a été près de désespérer de sa fortune , Mazarin jamais (1). » Sachant opposer à toutes les disgrâces et à tous les revers l'infatigable persévérance d'un caractère à la fois flexible et indomptable, qui ne ploie que pour se redresser et que rien ne peut abattre, il rentra en maître dans le palais des rois, d'où l'insurrection l'avait chassé, et resta seul debout, quand tout demeurait abattu à ses pieds. Dans les six dernières années de sa vie, il gouverna le royaume avec la toule-puissance d'un vizir d'Orient, et il mourut à son poste (1G61), redouté de tous, d'Anne d'Autriche elle-même, respecté par le jeune roi, qui le laissait et le regardait faire, pour apprendre à lui succéder, et dont le règne va faire entrer la Maison de Bourbon dans une seconde phase de grandeur, qui nous reste à décrire avant de toucher à celle de sa décadence.

Au moment où je m'engage dans cette période de notre histoire, je vois une question m'apparaitre dans le lointain, comme un nuage inquiétant dans un ciel radieux, qui est

(i) M. Cousin, dus Carnets autograp/ies, etc., 1^'' article, Journal des Savants, 18 84, p. 4.57.

celle de savoir pourquoi ce règne si brillant el si prospère pendant la plus grande partie de son cours, est-il ensuite frappé de calamités inouïes, et, pourquoi le même prince qui a mérilé un jour d'être appelé le grand roi, a-t-il vu le lendemain commencer le déclin de son royaume et la décadence de sa dynastie? Voici, en deux mots, la réponse à cette question : Louis XIV a trouvé dans sa puissance même la cause du déclin de sa puissance. Il a compromis la monarchie française, précisément parce qu'elle était arrivée à ce point où, humainement, il devenait plus que diflicile qu'elle ne fût pas compromise. Sa grandeur et ses abaissements ont tous leur commune origine dans le pouvoir dangereux de faire tout ce qu'il voulait au milieu d'un peuple façonné à l'obéissance jusiju'à l'enthousiasme, dans le triomphe des maximes de l'absolutisme, dans l'abaissesement de tout ce qui pouvait en entraver l'application; de sorte que, libre de tout obslacle, rien ne l'arrêla dans le premier moment de son essor ; mais aussi, ne trouvant plus ni frein ni limite, rien n'a pu le garantir contre ses erreurs, ses excès et ses fautes, et le mettre en état de résister à la tentation d'abuser de tout, du pouvoir, de son peuple et de lui-même. Ainsi, c'est dans sa grandeur qu'il a trouvé l'écueil contre lequel il est venu se briser, et son pouvoir ne l'a exposé à des chutes si redoutables que parce que ses prédécesseurs ne lui avaient plus rien laissé à redouter.

La puissance de la royauté déjà si grande en France, même quand le roi s'effaçait derrière un minisire, s'accrut bientôt de tout le prestige (|ui entoura, dès le début, la personne du nouveau souverain. Ce prestige date du jour où le jeune monarque, jusque-là obscur et inconnu, se révéla tout à coup en déclarant qu'il voulait gouverner par lui-

même, et où il se mil à faire manœuvrer d'une main libre et fière celte machine puissante qu'il trouvait toute faite et qu'il devait encore perfectionner. « Si une fois vous prenez » le gouvernail, lui avait un jour écrit Mazarin , qui ne » s'était pas contenté de préparer le règne, mais qui avait » aussi formé le roi, si une fois vous prenez le gouvernail, » vous ferez plus en un jour qu'un plus habile que moi en » six mois ; car, est d'un autre poids et fait un autre éclat » et impression ce qu'un roi fait de droit fil, que ce que » fait un ministre, quelqu'autorisé qu'il puisse être. » Cette lettre qui se termine par le conseil de ne plus prendre de premier ministre, était datée de 1659, et deux ans après, Louis XiV inaugurait son règne, en se conformant fidèlement à cet avis.

Cette résurrection de la personne royale, après trentehuit ans de ministériat, causa dans la nation autant d'enchantement que de surprise, et l'on vit le roi et les sujets s'étourdir mutuellement dans un concert unanime d'applaudissements et d'espérances. Mais, quand on sait d'avance qu'elle est la fin de la pièce, ce lever de rideau du grand règne inquiète plutôt qu'il n'éblouit, et la vue du triste dénouement que les contemporains ne pouvaient pressentir, nous ôterait presque l'envie d'admirer ce brillant essor que le défaut de sagesse et de mesure devait faire aboutir à de si déplorables abaissements.

Telle est, semble-t-il, la condition inévitable des œuvres des hommes, que ces grandes résolutions, ces poursuites habiles et persévérantes, ces éclatanls succès, qui remplissent les histoires, ne sont que d'éblouissantes vanités, au bout desquelles on ne voit jamais autre chose qu'une décadence, une chute et des ruines. Tous les pouvoirs cher-

client à se fortifier et à grandir, ei, c'est quand ils y ont réussi qu'ils se perdent. Chaque peuple met sa gloire à abaisser un ennemi, et c'est sa victoire qui lui fait plus d'ennemis encore. Est-ce donc une obligation fatale pour les rois et pour les peuples de ne poursuivre ainsi que des résultats ou funestes ou stériles, et le néant serait-il le terme de toute l'agitation des hommes ici-bas? Non, sans doute, et il est aussi faux de le dire, qu'il serait décourageant de le croire. Mais dans toutes les œuvres humaines, il y a un côté égoïste et personnel qui est ce qui les rend périssables, qui est celui par où elles s'écroulent, et il n'y a de véritablement grandes et durables que celles qui sont faites avec l'entier oubli de soi-même, en vue de procurer le bien des hommes et l'accomplissement des lois divines dans le monde.

Mais, il y a chez l'homme une disposition presqu'invincible de rapporter tout à sa personne, et de se laisser absolument dominer par l'amour de soi. La plus grande victoire qu'il puisse remporter est sur cet égoïsme qui est le vice de la nature déchue, et qui tarit dans nos cœurs la source des grandes résolutions et des généreux dévouements. A cet égard, une égalité de misère, plus réelle que cette égalité de droits dont on se fait un progrès, et qui trop souvent n'est qu'une illusion , s'impose à tous les humains ; et si les rois ont, là aussi, quebjue privilège n'en soyons pas jaloux : tout l'avantage qu'il leur en revient, c'est d'être plus que les autres mortels exposés à ces maladies de l'âme qui font leur tourment, et bien souvent aussi le malheur de leurs peuples. Aussi en considérant les périls qui les environnent, soyons indulgents pour leurs défaillances et pour leurs chutes ; songeons à celles que

nous faisons tous les jours dans la voie plus facile et moins exposée où nous marchons, et, cherchons dans le spectacle de la faiblesse d'autrui, non pas ce que Montesquieu appelle des moments délicieux pour notre orgueil , mais un avertissement pour notre propre fragilité. Que jamais, dans les sévérités que l'historien est tenu à exercer contre les grandes mémoires, on ne sente qu'il cède à l'envie de dire du mal, et au plaisir de faire de l'histoire une école de dénigrement; Trop d'écrivains obéissent de nos jours à cette basse inspiration, qui transforme leurs œuvres en pamphlets, et qui en fait la plus malsaine des lectures. Ne ravalons pas ainsi la noble science dont l'étude nous réunit dans cette enceinte, et n'oublions pas que si elle nous fait l'obligation de juger Louis XIV, elle nous impose aussi le devoir de le respecter.

Messieurs, nous savons trop bien par les mémoires où ce prince nous a révélé les secrets de son cœur que l'amour de soi, qu'il ne cherche ni à dissimuler, ni à combattre, a régné souverainemeul sur son âme, et que ses déterminations politiques tiennent à des sentiments du plus intime et du plus vivace égoïsme. Ce cœur, dont la religion n'avait fait qu'effleurer la surface, et qu'une éducation éclairée et vigilante n'avait pas suflisamment cultivé, se laissait aller de lui-même à ces dispositions de nature, que tout ce qui l'entourait avait conspiré à irriter et à accroître. Mazarin ne lui avait jamais parlé que d'être un grand roi, le plus glorieux qui ait jamais été. Tout le conviait au culte de soi-même, et les séductions de son propre cœur, et les maximes qu'on y avait inculquées, et cet empressement presque idolàlrique d'un peuple, pour qui le roi était devenu la personnilication suprême de sa vie nationale, et

qui en faisait le centre de toutes ses affections. Ainsi se déplaçait peu à peu dans les âmes, depuis le souverain jusqu'au dernier sujet, le pôle de la vie morale tourné par le christianisme vers une sphère plus haute, et appelé désormais à graviter autour d'un maiire qui s'abîmait luimême dans la contemplation de sa propre grandeur. Dans un tel milieu , sous de pareilles iniluences, je dis qu'il ne faut pas tant reprocher à Louis XIV, les égarements où il est tombé, que lui tenir compte d'avoir encore si dignement rempli ce qu'il appelait le noble métier de roi.

Ses commencements furent splendides. Tout d'abord, on le voit déployer, dans l'exercice du pouvoir, une entente des affaires, une activité, une ardeur pour le travail qui révèlent toute son aptitude à remplir le grand rôle qui s'offrait à lui» Doué de ce sens positif et pratique, qui est indépendant de toute culture intellectuelle et qui dénote un homme né pour l'action, il comprit qu'il fallait d'abord régler le dedans, avant de rien tenter au dehors, et il s'engagea résolument dans la grande entreprise de réformer et et de remettre à neuf toutes les institutions financières, militaires, judiciaires et administratives de son royaume. Or, ce n'était point là une fantaisie de jeune propriétaire qui tient à remplacer la maison paternelle par un édifice nouveau. Il y avait nécessité et urgence à opérer celte reconstruction, car toute la machine du gouvernement, à peine montée par Richelieu, marchait mal et menaçait de se disloquer. Mazarin, fort entendu comme politique, avait été un détestable administrateur ; car il peut y avoir, je ne dirai pas de la bonne, mais de l'heureuse politique avec de la ruse et de la finesse seulement, mais il n'y a pas de bonne administration sans intégrité et droiture. Or, Ma-

zariii, qui élail le plus fin des hommes, se souciait peu d'èlre honnête, et, tant par avidité personnelle, que par complaisance pour ses créatures, il avait livré au pillage les finances de l'État. Mais, il n'y a jamais de hon gouvernement sans finances prospères, et Louis XIV, éclairé par Colbert, sur le mauvais état des siennes, résolut d'y remédier à l'instant, et donna la mesure de ce qu'il allait entreprendre par l'arrestation du surintendant Fouquet.

Louis XIV trouva dans Colbert l'homme le plus capable de le seconder dans la laborieuse entreprise où il s'engageait. C'était le plus entendu, le plus actif, le plus dévoué et le plus honnête de cette phalange d'administrateurs et d'hommes d'État qui s'étaient formés à l'école de Richelieu et de Mazarin. 11 avait toute la tradition du ministériat, en se rattachant surtout à celle qui partait directement de Richelieu, dont il ne parlait qu'avec admiration et dont il invoquait sans cesse l'autorité. Si bien, que, quand il allait prendre la parole dans le conseil sur une affaire importante, Louis XIV disait quelquefois en riant : « Voilà Colbert » qui va nous répéter ; Sire, ce grand cardinal de Riche- » lieu (1). » Au reste, ce n'était pas seulement en se conformant à ses principes et à ses maximes qu'il avait fait de Richelieu son modèle, il en reproduisait encore le caractère dur et impérieux; et, si le temps était passé d'abattre des tètes, il pratiquait un nouveau genre de terreur par ces formes âpres et sévères qui intimidaient les plus fermes courages et que lui rendait facile cet extérieur que nous a si bien dépeint un contemporain, quand il nous montre « ce

(1) P. Clément, Histoire de la vie et de l'administration de Colbert, in-8», 184G, p. 73.

visage naturellement renfrogné, ces yeux creux, ces sourcils épais et noirs et celle mine austère qui rendoient le premier abord sauvage et négatif... Homme d'une application infinie et d'un désir insatiable d'apprendre qui lui lenoit lieu de science; ignorant, ftiais citant des passages latins qu'il avoit appris par cœur, et que ses docteurs à gages luiavoient expliqués; sans nulle passion depuis qu'il avoit quitté le vin ; esprit solide, mais pesant, qui fil trembler tous les hommes habitués depuis si longtemps à pêcher en eau trouble (1). »

Mais il était un point où l'imitation de Richelieu lui fut absolument interdite ; son ambition ne put prendre le même essor, et il dut se borner à n'être que le premier des serviteurs d'un roi qui voulait tout faire ou tout voir par lui-même. Toutefois, dans une position moindre que celle de Richelieu, il eut aussi sa grandeur, parce que, comme lui, il administra en homme d'Élat, et non en homme de bureau, associant l'action du dedans aux alTair-es du dehors, poursuivant la prospérité des finances pour donner au roi des ressources à la hauteur de ses projets, ne séparant pas l'intérêt de l'Etat de celui de la nation, sachant bien qu'il faut enrichir l'une pour alimenter l'autre, et ne formant dans son vaste esprit qu'un seul et même faisceau de toutes les branches du gouvernement, dont il semblait capable de supporter à lui seul tout le poids. C'est i)ar lui qu'en peu d'années, Louis XIV se trouva à la têle des plus belles finances, de la première marine de l'Europe, et qu'il publia dans l'ordre administratif, judiciaire et économique ces célèbres ordonnances, où se posent et se développent déjà

(1) Mémoires de l'abbé de Choisy. Collect.Micliaud,3^série, t. VI, p. 475.

tous les principes d'unité et de centralisation qui nous régissent encore, et qui sont comme le dernier eiïort de l'ancienne monarchie pour se constituer.

Ce grand travail de la réforme et de la réorganisation de toutes les institutions du royaume, remplit exclusivement les sept premières années du règne personnel de Louis XIV (1661-I6G7), et il se continue encore quelque temps après que la période des guerres eut commencé. Mais, avant son entier achèvement, on en voyait déjà les fruits. La France, laissée dans la détresse au sortir de la Fronde, où elle avait souffert des misères dont un livre récent nous a révélé toute l'étendue (1), la France retrouvait une prospérité qu'elle ne connaissait plus depuis Henri IV, et son roi des moyens d'action tels, qu'aucun de ses prédécesseurs n'en avait eus de semblables.

Mais ici se pose la question d'où va dépendre l'avenir du règne tout entier. Quel emploi Louis XIV fera-t-il de ces moyens d'action? A quoi va-t-il consacrer celte force dont l'investit la concentration de la vie de tout un peuple dans sa personne ? En un mot, quelle direclion donnerat-il à sa politique extérieure ? Cette question, c'était celle que se posait alors l'Europe enlière, tenue en suspens par la grandeur naissante de ce jeune monarque, dont les allures hautaines, en toute rencontre, n'étaient pas faites pour la rassurer. Pendant toute la première moitié du xvu*^ siècle, l'attitude politique de la France lui avait donné, en Europe, une position excellente, mais qu'il devenait bien difficile de maintenir. Le succès de la coalition contre la

(1) Les misères de la Fronde et saint Vincent de Paul, par M. Alph.

Feillet, in-8°. Didier, 1862.

Maison d'Autriche, avait relàclié les liens qui en unissaient tous les membres. Délivrés de l'appréhension de la monarchie universelle, les Etats secondaires n'avaient plus besoin du protectorat de la France. Il y a plus ; en se faisant donner un bon salaire des services qu'elle avait rendus, elle s'était assuré une prépondérance qui reportait sur elle toutes les inquiétudes qu'avait d'abord suscitées sa rivale, et au lieu de la confiance qu'elle inspirait naguère, la France commençait à porter ombrage à tout le monde. Louis XIV avait donc un problème très-diflicile à résoudre, celui de donner l'essor à l'activité de son peuple, au besoin de gloire qui le possédait lui-même, à cette recherche légitime de progrès et d'agrandissement qui est le signe de la vie dans les Etats forts, et cela sans s'aliéner ses voisins, sans relever les chances de ses adversaires, sans troubler la paix de l'Europe récemment réglée par les plus grands traités du siècle. Je le répète, le problème était difficile à résoutire, et Ton peut dire que Louis XIV y a complètement échoué. II y a échoué, Messieurs, d'abord à cause de la nature même de ses entreprises, mais surtout à cause de la manière dont il les a poursuivies. Par ses projets il appelait le péril ; par sa conduite, il le rendit inévitable. En un mol, il fit tout ce qu'il fallait pour se mettre l'Europe sur les bras. Ce n'est pas que sa politique différât, au fond, de celle de Henri IV. Tous deux, en effet, n'ont songé qu'à s'agrandir et à dominer. Mais, favorisé par les circonstances, Henri IV avait pu cacher ses desseins derrière un projet d'utilité commune. Le but une fois atteint, il devenait difficile de faire un pas en avant, sans se démasquer et sans mettre son ambition à découvert. Il eût fallu, pour tenter quelque chose sans rien compromettre, une habileté,

une expérience, et j'ajouterai aussi une droiture et une honnêleté politiques qui, à ses débuts surtout, ont complètement fait défaut au jeune roi.

Ainsi, au lieu de rien ménager, Louis XIV précipita tout; il fit de ses desseins politiques des affaires d'amour-propre et d'ambition ; il mit de la passion partout où il n'aurait fallu que de la prudence et du calcul ; il ne mit de justice et de modération nulle part, alors qu'il en aurait fallu partout, et, en adoptant, avec une hauteur qui rappelle le héros de l'Iliade, le procédé de s'arroger par les armes tout ce qui était à sa convenance, il rompit avec tous les intérêts et tous les droits d'autrui, et il eut bientôt, contre lui, plus que la grande coalition qui avait abaissé l'Autriche. Alors l'Europe fut de nouveau en feu ; le sang recommença à couler sur tous les vieux champs de bataille, et la France, engagée à trois reprises dans des luttes de géant, contre des "coalitions sans cesse grandissantes, s'épuisera à les soutenir, et se verra réduite à terminer pour la défense de son territoire, des guerres qu'elle avait commencées pour l'agrandir.

Mais fallait-il renoncer à s'étendre, parce qu'on ne pouvait le faire sans courir le risque d'y trouver des obstacles, et, quand c'est la préoccupation constante de tous les Étals, la France devait-elle seule s'abstenir et se réduire à l'inaction ? Assurément, ce n'est pas là ma pensée, et je n'entends pas interdire à tout gouvernement le droit de travailler à procurer à sa nation ses progrès et ses agrandissements légitimes. Mais il faut dans celle œuvre de la sagesse et de la justice, el Louis XIV en manqua aussi cornplèlement que possible. Moins glorieux, moins enivré, moins dominé du désir d'ajouter au litre de législateur

celui de conquéraiU, il se serait abstenu de celte injuste agression contre l'Espagne, qui est devenue la source des revers et des humiliations de son règne. Mais les mains lui démangeoient, comme il le dit lui-même, et, séduit par l'éclat du rôle de héros de théâtre, il entreprit ces guerres terribles, où il risqua sa couronne pour obtenir quehjues lambeaux d'une succession, qu'un héritage devait un jour faire passer, sans coup férir, tout entier dans sa Maison.

Mais pouvait-il attendre les bras croisés la mort du roi d'Espagne, et laisser l'épée de la France se rouiller dans le fourreau, jusqu'à ce qu'un testament, impossible à prévoir, lui eût donné l'occasion d'en sortir ? Encore une fois, ce n'est pas là ce que je veux dire ; puisque l'on avait une armée, il fallait lui trouver de l'emploi. Louvois ne l'avait pas refaite si belle et si forte, pour qu'on la laissât se consumer dans l'inaction ; il ne s'agissait que de lui trouver l'occasion d'une guerre juste et utile. Or, cette guerre, on l'avait sous la main ; il n'y avait pas même à la déclarer. Elle était en permanence ; la France y avait des forces engagées dans le Levant et sur le Danube, et depuis dix ans, elle semblait s'offrir d'elle-même à l'humeur belliqueuse de la nation et de son chef. C'était la guerre contre l'Islamisme, discréditée depuis longtemps auprès des politiques, mais qui n'avait point cessé d'être poj)ulaire, et que l'on considérait encore instinctivement comme le seul moyeu de rapprocher la chrétienté, en l'unissant contre un ennemi commun. Dans l'intérêt même de son ambition et de sa gloire, Louis XIV eût fait un coup de maître si, abandonnant les errements de la vieille politique qui avait l'ait son temps, il avait hautement annoncé l'intention de protéger

l'Europe contre les Turcs, et de ne vouloir faire de conquête qu'à leurs dépens. Ainsi, il fut resté le chef d'une coalition européenne, non pas contre la Maison d'Autriche qui n'était plus à craindre, mais contre les Ottomans qui n'avaient pas cessé d'être redoutables.

Sans doute, il ne s'agissait pas de renouveler alors ces ébranlements enthousiastes qui avait remué le monde chrétien au temps de Pierre l'Hermile et de saint Bernard, et, dans ce sens, l'idée d'une croisade au xvn® siècle, n'aurait été qu'un anachronisme. Mais si le temps des croisades d'inspiration était passé, celui des croisades de raison pouvait venir ; et cela est si vrai, qu'au moment où Louis XIV, qui avait mis l'Europe en émoi par sa première agression contre l'Espagne, la tenait en suspens par ses projets contre la Hollande, un homme qui était assurément la plus forte tête du siècle, Leibnilz, songeait à détourner sur l'Orient cette fougue guerrière de la France et de son roi, et il adressait à Louis XIV un mémoire où il essayait de le ramener à la politique de saint Louis, en l'engageant à conquérir l'Egypte.

Ce qu'il y avait de chimérique dans le projet de Leibnitz, ce n'était pas son idée elle-même, c'était de croire qu'il pourrait changer le cours des desseins de Louis XIV. Mais transportez cette idée de la tête du philosophe dans celle du grand roi, elle cesse d'être une utopie, parce qu'elle est de soi fort réalisable, et elle peut devenir un expédient salutaire qui eût épargné à l'Europe du xvii" siècle bien des guerres ruineuses, et qui sait, peut-être, à celle du XIX® toutes les graves préoccupations de la question d'Orient. Il n'est pas certain que Louis XIV ait eu connaissance du projet de Leibnitz, à qui M. de Pomponne flt répondre

dédaigneusement que la mode des croisades était passée, et ce grand projet tomba dans l'oubli. Triste détermination qui substitua une guerre d'égoïsme national et dynastique à la lutle de la civilisation cbrélienne contre la barbarie musulmane, et qui, en remettant aux prises des peuples frères, les livra de nouveau aux invasions du seul ennemi qu'ils pussent attaquer sans scrupule, et vaincre sans regret !

Louis XIV avait pris irrévocablement son parti, et il y persévéra jusqu'à la fin. La guerre de dévolution ouvrit le drame militaire de son règne. Dés le premier acte, il dut comprendre combien il jouait un jeu terrible. Ses trois principaux alliés l'abandonnèrent, et une première coalition de l'Angleterre, de la Hollande et de la Suède se forma pour l'arrêter (1668). Ainsi une fausse démarche de Louis XIV suffit pour mettre du côté de l'Espagne tous les peuples avec lesquels la France l'avait autrefois combattue. Devant cette manifestation, le vainqueur suspend ses coups, et il traite, en se contentant d'une partie de la proie qu'il avait convoitée. Dès-lors, il laisse respirer l'Espagne, et il ne songe plus qu'à châtier la Hollande. Ici commence le second acte de cette tragédie historique.

La guerre de Hollande fut la seconde faute de Louis XIV, et, ici, la faute ne fut pas seulement de l'avoir entreprise, mais de l'avoir faite par colère et par vengeance, et, sinon avec l'ineptie, du moins avec la passion d'un Xerxès irrité. Aveuglé par l'orgueil, qui lui fait voir une olîense à punir, là où il n'y a qu'une politique à combattre, il compromet par sa hauteur le succès de son entreprise, il manque la victoire, parce qu'il veut l'exagérer, et après avoir un instant foulé aux pieds la Hollande abattue, il la voit se redresser

contre lui desespérée et irréconciliable. Dès-lors le nœud des guerres futures est formé, et les coalitions européennes ont trouvé leur centre. La Hollande suscite pour sa défense Guillaume d'Orange, le descendant du Taciturne, et c'est dans ce personnage qu'il méprise, que Louis XIV trouvera l'adversaire qui fora fléchir sa fortune. En même temps, toute l'Europe change d'attitude, et la France devient l'objet de toutes les défiances et le point de mire de tous les coups, parce que c'est d'elle que partent désormais toutes les menaces. En un clin d'œil, tout le savant échafaudage des alliances de Louis XIV s'écroule , malgré l'habileté de ses diplomates. La débâcle commence dès 1672, et le met, deux ans après, en face d'une coalition à laquelle il ne manque que la Suède, redevenue son alliée, et l'Angleterre qui chancelle encore. Alors, la guerre de Hollande devient une guerre générale, dont Louis XIV soutient le poids pendant six années, non-seulement sans fléchir, mais avec des succès qui sont ce qu'on appelle de la gloire, et qui, en France, font oublier toutes les fautes. Après s'être donné le plaisir de battre successivement tous ses ennemis, le roi, qui avait besoin de repos, les désintéresse par sa modération et il leur fait accepter la paix qu'il leur off"re. Nouveau rôle qu'il jouait, avec cette complaisance de lui-même qu'il mettait à toutes choses, afin d'ajouter le titre de pacificateur à celui de conquérant et d'entretenir sous toutes les formes le prestige de son nom.

Jusque-là, il avait eu trop de bonheur pour être sensible à ce qu'il en coûtait à son peuple de soutenir cette politique inouïe de violence et d'audace. Malgré l'Europe, il avait agrandi sa frontière du Nord, il avait ajouté la Franche-Comté à sa frontière de l'Est. Heureux s'il avait pu.

dès-lors, ouvrir les yeux sur les daugers du systùnie agressif qu'il suivait, el s'il s'était arrêté à temps dans la voie des conquêtes, avant le moment des amers retours! Loin de là, les dix années qui suivent la paix de Nimègue deviennent celles de son plus grand enivrement et de ses actes d'omnipotence la plus arbitraire. Toujours servi avec un dévouement sans bornes par un peuple auj)rès duijuel son prestige n'a fait que grandir, présumant tout des ressources de son royaume qu'il croit inépuisables, parce qu'il ne les a pas encore épuisées, si rempli de l'idée de sa grandeur qu'il transforme toutes ses prétentions en droits, et qu'il en vient à ne plus rien reconnaître de ceux des autres, il traite en souverain toutes les puissances qui l'environnent, et il ne compte plus avec quoi (juc ce soit sur la terre : ni avec les Etats voisins à qui il enlève des territoires par des arrêts de sa justice ; ni avec l'autorité du Saint-Siège qu'il fait braver à Rome par ses ambassadeurs, et mutiler à Paris par &es ministres (1) et ses prélals, ni avec la conscience d'une partie de ses sujets à qui la révocation de l'édit de Nantes retire une liberté qu'une longue possession rendait inviolable. Ainsi, ayant jeté le défi à tout le monde, il va un jour avoir tout le monde contre soi, el il trouvera

(1) « Il (Bossuet) partit de Meaux le mardi 19 de janvier 1700. Dans le » voyage on parla de l'assemblée de 1G82 ; je lui demandai (|iii avoit inspiré

• le dessein des propositions du clergé sur la puissance de l'Eglise : il nie » dit que M. Colbert, alors ministre et secrétaire d'Étal, contrôleur général

• des finances, en étoit véritablement l'auteur et que lui seul y avoit déter- » miné le roi, etc.. » L'abbé Le Dieu, Mémoires el journal sur la vie et les ouvragts de Bnssuet, t. Il, p. 8. Voyez aussi l'opinion sévère de Leibnitz sur la conduite de Louis XIV dans ses démêlés avec Innocent XI ; Remarques sur un munifasle français dans les OEuvrts de Leibnitz, par M. Foucher de Careil, t. III, p. 189.

enfin ce qu'il ne connaissait pas encore, une résistance qui lui imposera une limite.

Cette fois, il ne manqua rien à la coalition. Jusque-là l'Angleterre avait été retenue dans l'alliance française par la politique des Stuarts, qui, depuis leur restauration, ne se soutenaient contre leurs parlements que par l'appui de Louis XIV. Tranquille de ce côté, il croyait pouvoir encore braver tout le reste, et il donna le signal d'une nouvelle guerre européenne en faisant marcher ses armées sur le Rhin (1688). Aussitôt Guillaume d'Orange, qui n'attendait que cette faute, passe la Manche, et va consommer contre Jacques II, son beau-père, la révolution qui, depuis deux ans, se tramait dans l'ombre. A l'instant, l'Angleterre entra dans la coalition européenne, et le cercle, resté ouvert du côté de l'Océan, se referma tout à fait sur Louis XIV.

Alors s'ouvre le troisième acte du drame militaire de son règne, qu'on a appelé la guerre de la ligue d'Augsbourg et de la succession d'Angleterre. Cette guerre dura dix ans. Ici, l'histoire de Louis XIV commence à changer d'aspect. Contraint de tenir tète à toutes les armées et à toutes les marines de l'Europe, il fait des efforts prodigieux pour proportionner ses moyens de défense aux moyens d'attaque de ses ennemis ; mais il ne peut, avec un royaume qui s'épuise, frapper comme autrefois des coups rapides et vigoureux, et il faut bien se résigner à ne plus combattre que pour sauver l'honneur du drapeau. Aussi, tandis que ses armées tiennent bon sur les champs de bataille, que la bravoure française conserve sa vieille supériorité, la diplomatie du grand roi baisse le ton, et, trahissant le besoin qu'il a de la paix, il cède sur toutes les questions débattues, donne satisfaction à tout le monde et remet toutes choses au point

où elles élaiciit avant la guerre, sauf en Anglelerre, où il avoue sa déraile, en reconnaissant Giiiliaunic III. Ainsi, après une lutte de dix ans, on revenait au point d'où Ton était parti, sans ac(inisilion nouvelle, sans compensation de tant de douloureux sacrilices; et, diins cette guerre, où il n'avait pas encore été vaincu, Louis XIV Irouvjiit, sinon le terme de sa gloire, du moins l'arrêt de sa fortune, la fin de sa carrière de con(|uérant (1).

Nous louchons maintenant au lamenlahle épilogue de celte saisissante histoire, et c'est ici (|ue nous allons en voir éclater tous les enseignements. La France et l'Europe respiraient à peine des fatigues de la dernière guerre, que la succession d'Espagne, la grande affaire du siècle, vint à s'ouvrir pai' la mort de Charles 11 (1700). Le testament de ce prince, tenu secret jusqu'au jour de son ouverture, investissait un petit -fils de Louis XIV de l'immense héritage dont il avait tant disputé quelques lamheaux ; preuve évidente qu'à cet égard une politique expeclante eût mieux valu que ce long acharnement de son règne à poursuivre par l'injustice et la violence un résultat qui devait s'eflecluer tout seul, et que tous ses anlécédenls allaient compromellre, maintenant qu'il était légitime. En efl'et, l'Europe qui avait appris à redouter en Louis XIV un second Charles- Quint, entra en défiance d'un tel accroissement de fortune, et l'implacable Guillaume, tout expirant qu'il était, reforma une quatrième coalition à laquelle Louis XIV s'était mis, par ses guerres mêmes, hors d'étal de résister. Ainsi, après

(1) « La guerre d'Allemagne, sans être le terme de sa gloire^ marqua Tarrèt de sa fortune. » M. Mignet, i\égociations relatives à la succession d'Espagne, t. I. Introd., p. i.xv.

avoir tant bravé les aulres comme agresseur, il se verra sur le poiiil Jl' succomber eu dèfendanl son bon droit, el la plus juste, la seule juste même de toules ses guerres, fut le moment désigné par la justice d'en haut, pour être celui de ses désastres et de ses expiations.

Aucun de nos rois n'a passé d'une prospérité aussi haute à une infortune aussi profonde. Louis XIV fut affligé dans tout ce qui avait été sa joie, humilié dans tout ce qui avait fait son orgueil. Son royaume, naguère l'admiration et l'envie de ses voisins, est en proie à une misère inexprimable ; son trésor est à sec el il ne peut plus l'alimenter; ses armées, jadis si fières et si heureuses, deviennent les plus mal recrutées, les plus mal approvisionnées, les plus maltraitées sur les champs de bataille ; son autorité, autrefois si respectée, est méconnue par l'insurrection dans les provinces, par l'émeule dans la capitale; sa diplomatie, qui ne comptait jadis que des succès, n'a plus à dévorer que des affronts, el l'Europe, qui proportionne son animosité aux alarmes qu'elle a ressenties, menace de poursuivre sa vicloire, jusqu'à l'anéantissement de Louis XIV et de sa monarchie. Mais, au moment où le grand roi touche au bord de l'abîme, lorsque l'arrêt final semble avoir été prononcé sur son royaume, où pénètre l'invasion étrangère, et sur sa dynastie que la morl fauche à grands bras, au moment où il n'a plus d'aulre ressource que de se mettre à la tête de sa dernière armée pour livrer son dernier combat (1), la main qui le frappait cesse de s'appesantir, el il se relève

(1) C'est le plus beau moment de Louis XIV, celui par lequel le respect de sa mémoire s'impose le plus à la postérité. « Je ne sache rien, dit Mon- » lesqiiiou, de si niai;nanime que la résolution que prit un monarque qui a • réijné de nos jours, de s'ensevelir plutôt sous les débris du trùnu que

désemparé, mais mnjcsliiciiv encore, comme un navire qu'un flot prolecleur arrache au flot qui allait l'engloulir.

Tout change autour de hii, et tout concourt à son salut. En Angleterre, une rcvohition mini.-lérieile renverse les whigs, et ramène le parti des lorys favorahles à la paix ; en Allemagne, la mort de Joseph I'^' donne l'empire à l'archiduc Charles, le concurrent de Philippe V, et désintéresse la coalition à son égard ; dans les Pays-Bas, en Espagne, c'est un retour inespéré de fortune militaire qui vient consoler la France de ses défaites et jeter un dernier reflet de gloire sur la vieillesse allrislée du grand roi. En même temps, un changement non moins grand s'accomplit dans les esprits ; l'animosité cesse, tous les cœurs inclinent à la paix, l'Europe désarme sans avoir écrasé Louis XIV, (|ui, déchu de la grandeur factice qu'il s'était faite, mais purifié et réhabilité par le malheur dignement supporté, peut mourir tranquille sur son trône, en laissant la couronne d'Espagne sur la tête d'un de ses descendants.

Ainsi s'est achevée la destinée de ce règne, où se trouvent réunies, dans un si frappant contraste, toutes les extrémités des choses humaines, et dont les vicissitudes, rattachées aux causes morales qui les ont produites, montrent si clairement ce qu'il en coûte à un roi et à un peuple d'oublier la mesure de ce qu'ils se doivent l'un à l'autre, et de méconnaître quelles sont les justes limites du commandement et de l'obéissance. C'est ce que nous allons achever de comprendre, en indiquant rapidement, pour

» d'accepter des propositions qu'un roi ne doit pas entendre ; il avoit l'âme » trop fière pour descendre plus l)as que ses malheurs ne l'avoienl mis ; el » il savoit bien que le courage peut rallermir une couronne et que l'infamie ne » le fait jamais. « Grandeur el décadence^ cii. V.

terminer, dans quelle siUiaiion Louis XiV kiissail la France et sa dynastie.

Si l'on juge Louis XIV par les choses qu'il a failes, rien de plus grand que son règne dans noire histoire, puisque c'est à lui (|uc la France doit, avec rexlension de ses frontières, la fixation de sa langue et le plus magnifique épanouissement de son génie national (1). Si on le juge d'après les hommes et les idées qu'il a laissés après lui, alors on est forcé d'être sévère envers le système politique qui a conduit la France à l'état moral et matériel où nous la voyons réduite en 17 lo, et qui prépare, avant la fin du :^iècle, la chute même de la monarchie. Mais, sans que rien put faire alors pressentir à Louis XIV les catastrophes de l'avenir, il suffisait de ce qu'il avait sous les yeux, et des résultats qu'il lui était donné de constater, pour ébranler sa foi en lai-même, et dans l'excellence du régime dont il avait été le plus complet représentant. En effet, pour peu qu'on y regarde, on voit, qu'au dedans comme au dehors, les conséquences de ses actes et de ses résolutions vont à rencontre de ce qu'il s'est proposé, et donnent, en tout, le plus éclatant démenti à ses intentions et à ses espérances.

Au dehors, croyant que l'Europe est encore une terre de conquêtes, il veut agrandir son royaume par les armes, il s'engage dans une série de guerres ruineuses, où il fait sans doute quelques acquisitions importantes, mais qui le laissent plus faible qu'il n'était, quand il ne les avait pas,

(I) M. (le Carné, la Munarcfiia françaisu an xvin^ siècle^ cli. i, p. 41.

el qui finissent par créer une Europe nouvelle, où la France ne tiendra plus, comme autrefois, la première place. Les traités de 1715, qui terminent cette grande période de guerres, et où, une première l'ois, la France reconnaît qu'on finit toujours par être vaincu quand on est seul contre tous (1), les traités de 1715, en constituant l'Europe du xvin'' siècle, déplacent la prépondérance politique, el la transportent de la France à l'Angleterre, qui, depuis cette époque, n'a cessé de peser d'un poids bien lourd sur les affaires du continent. L'Angleterre grandit par l'opposition qu'elle fait à la France, comme celle-ci avait grandi par son opposition à la Maison d'Autriche. C'est elle qui recueille les plus beaux bénéfices des coalitions dont elle était devenue le centre depuis l'avènement de Guillaume III, et elle s'accroit à la fois aux dépens de la France et de

(l) Le vice radical de la politi([iie de Louis XIV avait été parfaitement saisi par ses contemporains, ainsi que le prouvent ces judicieuses réflexions de d'Aguesseau : « N'avoit-on pas persuadé au feu roi qu'avec les sommes » immenses qu'il tiroit de ses États, et le nombre prodigieux de troupes » qu'il entretenoit, il seroit supérieur à toute l'Europe ? Il l'avoit été en » effet pendant quelque temps; mais ce qui n'est qu'un effort et un mouve- » ment extraordinaire, cède toujours enlin à des forces naturellement supé- » rieures. La plus grande valeur succombe tôt ou tard sous le nombre de ses " ennemis ; trois hommes à la longue viennent toujours à bout d'un seul » homme. Depuis que le sort de l'Europe est entre les mains de quatre ou » cinq puissances principales, sa politique a toujours été et sera toujours, » tant que les choses seront sur le même pied, d'empêcher qu'une seule ne » s'élève au dessus des autres, et de conserver un équilibre qui assure la » liberté commune. Le feu roi l'a éprouvé, et s'est vu à la fin menjcé de » périr pour avoir voulu être plus fort (|ue toutes les autres puissances réu- » nies. Nous l'éprouverons encore si nous voulons dominer sur leur coni- » merce, etc., etc... » iVémoirH sur le cuminnrce des actions, p. 27", t. X des OEuvres de iM. le chancelier d'Aguesseau, in-4". Paris, 1777.

lEspngne. Pour les leiiir en ccliec, et assurer son action sur le cunliiienl, elle suseiie des puissances secomlaires, dont elle se fail des clieiilos, cl iloiil elle puusse la fortune. Si elle conlienl la Hollande, tout en s'en servani, parce qu'elle trouve en elle une rivale maiilime, elle favorise le Piémont et la Prusse qui, tenues jusque-là dans une condition très-secondaire, deviennent des Etals souverains, gravitant comme salelliles dans l'orbite de la politique anglaise, qui les desline à servir de contrepoids, en Allemagne et en Italie, aux Bourbons et aux Halisbourgs, précipités par leur rivalité même dans un commun al)aissement. C'est ainsi, qu'en heurtant les intérêts de tout le monde, et qu'en oubliant que, pour réussir, il faut toujours associer quelqu'un à ses projets, Louis XIV, tout en agrandissant le territoire de la France, en vit baisser l'ascendant et le prestige, la laissa moins considérée et moins forte qu'il ne l'avait reçue, et la transmit à son successeur dans un état d'abaissement dont le règne de Louis XV ne saura pas la relever.

A l'intérieur, même contraste entre les espérances du début et les déceptions du dénouement. Louis XiV avait voulu constituer l'unité dans la force, et voilà qu'il laissait après lui la division dans la faiblesse. Dès la fin du xvii" siècle tout avait déjà fcsibli en France , et une sorte de prostration succédait à la vigueur et à l'élan d'autrefois. Louis XIV s'était bien aperçu de ce déclin, et c'est cette triste découverte qui lui flt précipiter la paix de Ryswick. La guerre de la succession acheva de mettre à nu le vice organi(|ue de la monarchie française, qui, de progrès en progrès, en était venue à réaliser l'absolutisme pur, avec son inévitable cortège de fausse grandeur et de trop réelles

misères. C'éliiil hien ii l'alsolulismc qu'il fallnil s'en prendre de celle décailence soiidiiine el aiiii( ipée. C'élail lui qui" avait loul abaissé pour parai! lo plus giaud, tdul dévoré pour se donner plus de force, tout surmené pour aller plus vile ; c'était lui qui avait usé les hommes sans en reformer d'autres, consumé loules les ressources du présent, engagé celles de l'avenir et voué à la détresse une nation qui avait acclamé son avènement comme une ère de piospérité el de gloire. Aussi, fatiguée du poids et de la durée de ce grand règne, la France en attendait la (in comme une délivrance. Le culie de la royauté et du monarque, (|ui autrefois avait réuni tous les cœurs dans le même sentiment d'obéissance et d'amour, trouvait désormais des incrédules, et Louis XIV se voyait eu face d'une opposition sourde et latente que ses commencements n'avaient pas connue. Plus de respect intérieur, plus d'obéissance empressée, plus d'unité qu'à la surface ; partout la division et des luttes naissantes, dans l'Église, où le jansénisme renouvelle des querelles qu'on croyait assoupies, dans l'État, où se reforment des partis politiques, dans la dynastie, où éclatent des dissensions qui vont leur donner des chefs, dans la société tout entière, où commence à circuler, sous le nom de philosophie, qu'il usurpe, un esprit de doule, d'ironie el de négation, qui, s'altaquant indistinctement au bien comme au mal, aux principes comme aux abus, deviendra l'agent le plus actif de la dissolution qui s'annonce.

Frappé de ces alarmants symptômes, (jui lui faisaient présager, dans le lointain, la ruine de sa monarchie, comme pour Charlemague ces barques de pirates qui couraient l'Océan sous ses regards attristés, Louis XIV avail eu l'idée de recommencer un travail de réforme intérieure.

semblable à celui qui avail inauguré son règne. Pensée digne de ce roi inlelligenl et aclif, que provoqua celte association d'bommes éminents el vertueux dont Fénelon et Beauvilliers étaient les guides, et qu'on appelait la ligue du bien public! Par malheur ce ne fut qu'une velléité, et ce grand projet ne produisit que la célèbre enquête des intendants de province, dont les volumineux rapports mettent si bien à nu la double plaie du royaume, à savoir sa dépopulation et son appauvrissement.

Mais une réforme administrative pouvait-elle remédier à des maux dont la source était dans l'oubli des principes essentiels et constitutifs du gouvernement même de la société? Aurait-elle pu suffire, qu'elle était devenue impossible à réaliser. Une réforme, chose faisable pour un règne qui commence, parce qu'elle ne porte alors que sur les défauts du régime précédent, ne l'est plus quand il touche à sa fin, parce qu'il faut qu'elle porte sur ceux qu'il a contractés lui-même, et dont il ne tient pas à se corriger. Si bien, qu'après des velléités qui n'aboutissent jamais à des résolutions, un gouvernement vieilli se résigne toujours à subir l'empire de ses habitudes, même quand elles sont devenues des vices, immobilise ses abus, et s'enfonce dans la routine, où il serait heureux qu'on lui permit d'attendre tranquillement sa fin. Mais il n'a pas même cette consolation, et, pour avoir reculé lâchement devant les rigueurs salutaires d'une opération qui aurait pu le guérir, il sera livré, tôt ou tard, aux violences de ceu\ qui ne verront de remède aux miiux qu'il a faits que dans son renversement.

Tel sera, à la fi'n du xvni'' siècle, le sort de l'ancien régime. Du moment où il renonç-a à prendre lui-même les initiatives (jui préviennent ou qui réparent le délabrement

et la ruine qu'on ne peut jamais airèlei- qu'à leur tlébul el dans leurs causes, il laissa se préparer en dehors de lui el contre lui, ce mouvement réformateur, dont N'auhan et Boisguillebert donnent le signal, qui couve souidemenl pendant le xvni*' siècle, el qui, tenu loin de la prali(pie el du contrôle de l'expérience, par la défiance même du pouvoir, s'égara dans ses vues el dans ses espérances, substitua le besoin de renverser à celui de réiablir, et entassa au fond des lêtes et des cœurs ce chaos de matériaux incandescents, qui (irent explosion à la Révolution française, en faisant sauter la vieille monarchie.

C'est qu'une réforme, quand elle est reconnue nécessaire, doit toujours être, sans délai, accomplie par en liaul, et commencer sous les auspices mêmes du pouvoir, sinon on la lenle par en bas, et elle aboutit inévitablement à une révolution. L'histoire du xvni'' siècle servira de commentaire el de démonstration à celte vérité.

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