SUR LA VIE DU COLONEL HUTCUINSON
« m’avaient lié les mains en m’épargnant; leur injustice « me rend la liberté. Je n’ai plus à prendre conseil que de « mon courage et de ma prudence.» Il semblait que son malheur l'eût débarrassé d’un fardeau pénible, et sa gaieté naturelle s’en augmentait. Quand il voyait sa femme s’attendrir sur lui et pleurer : « Eh bien, lui di- « sait-il, vous oubliez donc quelle est la cause pour lace quelle je souffre? vous oubliez que cette cause est la « cause de Dieu même , et qu’elle ne périra point. — La « cause vivra, je le sais, répondit-elle; mais vous, vous « mourrez dans ce cachot, privé d’air et de lumière. — Je « mourrai; mais que m’importe, pourvu que la cause « triomphe, pourvu que mon sang hâte sa victoire, en re- « tombant sur nos ennemis ! » Le colonel Hutchinson succomba en effet après onze mois d’emprisonnement.
Il y a de singulières ressemblances entre ce caractère et celui d’un de nos compatriotes, dont le nom doit vivre parmi nous aussi longtemps que le nom de la liberté. M. de Lafayette a porté ce calme et cette sérénité imperturbable dans toutes les vicissitudes de sa longue carrière patriotique. En Amérique, dans ses triomphes; en Allemagne, au fond de sa prison ; quand tout un peuple l’adorait, que ce même peuple le nommait traître, M. de Lafayette a été le même; aucun succès n’a pu l’enfler, aucun revers n’a pu l’abattre. C’est en souriant qu’il apprenait, dans ses champs de Lagrange , les complots qu’un despotisme ombrageux faisait machiner pour l’y comprendre. Cette âme, toujours égale, pleinement dévouée, sans exaltation apparente, semble attachée à la liberté comme nous le sommes tous à la vie, par une sorte de penchant involontaire. Quiconque verra M. de Lafayette sans le connaître, dira d’abord de lui que c’est un homme aimable,