SUR L’ESPRIT NATIONAL
léguée à leurs fils. La vieille Irlande est encore la seule patrie que les vrais Irlandais avouent ; c’est à cause d’elle qu’ils ont tenu à sa religion, comme à son langage; et, dans leurs insurrections, c’est encore elle qu’ils invoquent sous le nom d ’Erin, par lequel la nommaient leurs ancêtres.
Pour maintenir cette chaîne de mœurs et de traditions contre les efforts des vainqueurs, les Irlandais se sont fait des monuments que ni le fer ni le feu ne pouvaient détruire ; ils ont eu recours à l’art du chant, dans lequel ils se vantaient d’être habiles, et qui, dans les temps de l’indépendance, avait fait leur orgueil et leurs plaisirs. Les bardes et les ménétriers devinrent les archivistes de la patrie. Errant de village en village , ils allaient porter dans chaque foyer des souvenirs de la vieille Irlande; ils s’étudiaient à les rendre agréables à tous les goûts et à tous les âges; ils avaient des chants guerriers pour les hommes, des romances d’amour pour les femmes, des contes merveilleux pour les enfants du logis. Chaque maison conservait deux harpes toujours prêtes pour les voyageurs, et celui qui savait le mieux célébrer la liberté de l’ancien temps, la gloire des patriotes et la grandeur de leur cause, en était récompensé par une hospitalité plus attentive. Les rois d’Angleterre essayèrent plus d’une fois de frapper l’Irlande dans ce dernier refuge de ses regrets et de ses vœux; les poètes errants furent persécutés, bannis, livrés aux tortures et aux supplices : mais la violence ne fit qu’irriter des volontés indomptables ; l’art du chant et des vers eut ses martyrs comme la religion; et les souvenirs qu’on voulait éteindre se redoublèrent par le sentiment de ce qu’il en coûtait pour les garder.
DES IRLANDAIS
Les paroles des chansons nationales, dans lesquelles l’Irlande a consigné ses longues souffrances, ont péri pour la plupart; la musique seule s’est conservée. Cette musique peut servir de commentaire à l’histoire du pays. Elle peint l’intérieur des âmes aussi bien que les récits peignent les actions ; on y trouve beaucoup de langueur et d’abattement, une tristesse profondément sentie, mais vaguement exprimée, comme la douleur qui se retient parce qu’on l’observe. Quelquefois un peu d’espérance ou de légèreté s’y montre; mais, dans les refrains les plus vifs, il survient toujours quelque accord triste, quelque changement de mode qui ramène brusquement des teintes plus sombres, comme on voit, dans un jour nébuleux, un rayon de soleil paraître un instant pour se dérober aussitôt.
M. Moore est à la fois poète et musicien, comme les vieux bardes de sa patrie; mais, au lieu de leur inspiration sauvage, il a toutes les grâces du talent cultivé; et son amour pour l’indépendance , agrandi par la philosophie moderne, ne borne point tous ses vœux à la délivrance d ’Ertn et au retour du vieux drapeau vert Il célèbre la liberté comme le droit de tous les hommes, comme le charme de toutes les contrées du monde. Les paroles anglaises qu’il a composées sur le rhythme des anciens airs de l’Irlande sont remplies de sentiments généreux, bien qu’empreintes le plus souvent de la couleur et des formes locales. Ces formes, presque toujours mystérieuses, ont d’ailleurs un charme qui leur est propre. Les Irlandais aiment à faire de la patrie un être réel qu’on aime et qui nous aime; ils aiment à lui parler sans
1 Ancien étendard des chef* de l’Irlande.