HISTOIRE DU MOYEN AGE
ET
SUR LE COURS d’hISTOIRE DE M. DAUNOU AU COLLEGE DE FRANCE *.
Les anciens exigeaient de celui qui se proposait pour la défense des accusés la qualité d’homme de bien et celle d’orateur éloquent. Nous sommes de même en droit de réclamer de quiconque se présente à une chaire d’instruction publique la double garantie du patriotisme et du savoir. C’est ainsi qu’a paru M. Daunou devant les auditeurs du Collège de France. Les deux noms de savant et de patriote lui étaient acquis, non pas en vertu d'un brevet de l’autorité, ou par le caprice de la vogue, mais par de longs travaux et de dures épreuves. Contemporain de la liberté à sa naissance, il l’a servie au péril de sa tête; et il a vu tomber ses amis sous les coups d’État. Échappé avec un petit nombre d’hommes, pour nous raconter, à nous ,
1 Censeur Européen du 5 Juillet 4W9.
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génération nouvelle, combien le soin de notre destinée a coûté cher à nos pères, il a reparu à la fois sur les bancs du représentant et à la tribune du professeur. Dans cette dernière place, comme dans l’autre, sa conduite est d’exécuter avec dignité et sans faste le pacte par lequel il a dévoué sa vie à la vérité et à la raison; son discours d’ouverture n’est que la proclamation de ce noble dévouement. M. Daunou s’est déclaré lui-môme soumis à une obligation sacrée envers la science, à l’obligation de la professer tout entière, et telle qu’elle est, sans déguisement comme sans réserve. « Je réclame, a-t-il dit, au nom des élèves qui « doivent m’écouter, la liberté de ne les tromper jamais : « leur dire la vérité pure et entière est un respect dû à « leur âge, un devoir et un droit du mien; je sais d’ail- « leurs qu’ils auraient bientôt déserté une école de ser- V \itude et de mensonge. »
Le cours d’histoire et de morale s’est ouvert par de savantes dissertations sur les différents degrés de valeur des témoignages historiques, selon leur nature et leur époque, bans l’exposition et la critique des traditions et des monuments de tous les genres, le professeur a su allier à l’exactitude de l’érudit les vues du philosophe et le talent de l’écrivain. Des traits ingénieux, des réflexions piquantes des morceaux d’une éloquence généreuse ont reposé et soutenu l’attention des jeunes auditeurs.
Après avoir déterminé, avec une justice impartiale, le crédit que les hommes doivent aux témoignages des hommes, M. Daunou a commencé à tourner les yeux des élèves sur eux-mêmes, et à rechercher ce que c’est que l’homme, l’homme moral, qui est la matière de l’histoire. Ici s’est présenté le vaste tableau des affections humaines, justes ou injustes, raisonnables ou folles, bienveillantes
ou haineuses, généreuses ou lâches. Tel a été le sujet de plusieurs leçons, où respiraient la douceur d’un philanthrope et l’austérité d’un citoyen. M. Daunou a fait découvrir quelques germes de bien dans les passions qui troublent si souvent la paix et le bon sens des sociétés, seules garanties pourtant de leurs progrès, dans l’ambition, dans l’amour des applaudissements, dans la colère qui fait braver la mort. Il a montré que, gouvernés par la raison et tempérés parla bonté, ces mouvements de l’âme, si funestes quand ils sont égoïstes ou fanatiques, peuvent produire aussi le désir d’être utile, le dévouement à autrui, et cette indignation calme, qui rend l ; âme du patriote inflexible devant l’or, les rubans ou les bourreaux, avec laquelle Sidney déconcertait ses juges, et montait à l’échafaud comme un député monte à la tribune.
Des applications de 1 : Histoire à la morale des individus, M. Daunou s’est élevé à ses applications à la morale des sociétés; car c’est ainsi qu’il a défini la politique. 11 a repoussé, loin du champ de la science, toute politique qui ne serait pas la morale même; il l’a reléguée dans le catalogue empirique des procédés dont se compose l’art des vendeurs de poison ou des coupeurs déboursé. II a exposé, d’une manière digne d’un tel sujet, les droits imprescriptibles des personnes, et les droits aussi imprescriptibles que les choses tirent de leur liaison avec les personnes : en d’autres termes, la sainteté des libertés humaines, et la sainteté des propriétés humaines. Les produits de l’industrie (et tout ce qu’une main d’homme a touché est un produit de l’industrie) doivent, comme les hommes euxmêmes, trouver tous les chemins libres; leur transport, aussi bien que leur existence, est toujours l’acte de la liberté d’un homme; à ce titre, il est sacré et inviolable.
M. Daunou a proclamé que, s’il est vrai que nulle société ne puisse exister sans lois, sans pouvoirs, sans une force publique, sans des impôts, il est vrai aussi que nulle société ne peut manquer de périr sous ces institutions mêmes, quand elles lui sont imposées avec excès, c’est-à-dire quand les lois sanctionnent autre chose que le respect mutuel de la liberté de tous; quand les pouvoirs ont assez de moyens de contrainte pour faire obéir à de pareilles lois; quand les impôts passent la mesure prescrite par les besoins d’une administration répressive et non préventive envers les citoyens, défensive et non hostile envers les nations étrangères; quand la force publique l’emporte en intensité sur la masse des délits intérieurs possibles, ou des périls extérieurs possibles. Du moment que ces choses arrivent, la société n’est plus régie, elle est possédée, ou, pour mieux dire, elle n’est plus société, c’est un troupeau sous des maîtres, sous un seul, sous' plusieurs, sous un grand nombre; la quantité n’importe en rien.
Un philosophe dont notre époque s’honore a établi le premier cette distinction profonde et lumineuse, et c’est en le citant que M. Daunou l’a reproduite. « Il n’y a, dit • M. de Tracy, dans son Commentaire sur l'Esprit des Lois , il n’y a que deux espèces de gouvernement : celui où ceux qui gouvernent sont pour la nation, et celui où la nation est pour ceux qui gouvernent; en termes plus brefs, il y a le gouvernement national et le gouvernement spècial. Les diverses formes de constitution politique énumérées par Montesquieu viennent s’absorber toutes dans cette grande division, la seule qui soit réelle et profonde ». Sans dénaturer la formule de M. de Tracy, on pourrait supprimer le mot gouvernement dans l’ex-
pression de la seconde espèce ; et alors il resterait d’un côté le gouvernement, le gouvernement proprement dit, et de l’autre la possession, la conquête, le despotisme, soit collectif, soit individuel : le gouvernement, marqué du sceau invariable de la justice et de l’utilité commune; le despotisme, ayant mille caractères, mille modes, mille figures, mille degrés, selon les chances diverses de la force des maîtres et de la lâcheté des sujets : le gouvernement, produit de la raison et objet de la science ; le despotisme, produit de la fortune, et abandonné à l’histoire , comme un fait dont on ne peut que raconter et non qualifier l’existence.
Ramené ainsi à la considération du gouvernement national, le seul qui doive porter ce nom, afin que la science parle un langage exact, M. Daunou a exposé les règles morales de conduite qui pèsent à la fois sur les gouvernants et les gouvernés. Il a rejeté le machiavélisme hors de la science du gouvernement; il n’a compté, pour base de cette science, que la conviction ferme de l’inviolabilité de la liberté humaine, sous quelque forme qu’elle apparaisse, et la connaissance de ce qui est utile à la communauté des hommes associés. En traitant de la conduite et de l’esprit des peuples , le professeur a renvoyé de même aux sujets des despotes la turbulence, les haines inquiètes, la satire amère, consolation de la faiblesse, et l’insulte, masque de la lâcheté; mais il a réservé pour le citoyen, comme ses premiers devoirs, ou, pour mieux dire, comme ses seuls devoirs, la conscience inflexible de ses droits, et une conscience égale des droits d’autrui ; une défiance continuelle de ceux qui gouvernent , défiance calme et austère, qui ne s’exhale pas en vaines agressions, mais qui tienne les yeux en éveil, et
les cœurs munis pour la défense. Dans le mouvement d’une nation vers la liberté, sa marche doit être grave et réglée, comme celle des bataillons serrés, qui, par la seule force de leur ordre, s’avancent en chassant devant eux les obstacles, et sont victorieux sans porter un seul coup : c’est aux esclaves échappés qu’appartiennent la tactique des Parthes, les irruptions soudaines, la fuite simulée, les fausses trêves et les poignards.
M. Daunou pense que le peuple français est digne aujourd’hui d’embrasser la morale des nations ; il croit que nous sommes enfin parvenus à l’état social, à cet état où, comme il le dit lui-même, il n’y a rien de sûr que la bonne foi , rien de puissant que la vérité , rien d’habile que la vertu. Nous l’avons entendu adresser cette assurance consolante aux jeunes gens de son auditoire; à ces générations nouvelles, qui n’ont pas eu le temps d’achever, sous le despotisme, l’apprentissage de la servitude. « Puissent -elles, s’est écrié noblement le professeur, puissent-elles, ces générations avides d’instruction, de liberté et de bonheur, devenir un peuple généreux et sage , à jamais incapable de supporter le joug du despotisme, et de secouer celui des pouvoirs tutélaires ! Qu’elles sachent bien qu’il n’y a de lumières pures que celles qui perfectionnent les mœurs; qu’on cesse d’être éclairé, quand on se déprave; qu’une nation n’est libre qu’à proportion qu’elle est juste, bonne et courageuse; que les arts et les sciences ne sauvent de la servitude que ceux qu’îis préservent des vices, et qu’un peuple corrompu est une proie promise à la tyrannie , à peu près comme ces cadavres qu’on abandonne aux bêtes farouches.»
Des exhortations si hautes et si pures rejettent, bien
loin derrière nous, le temps, pourtant récent encore, oii la servitude élégante professait seule dans les écoles; où l’on faisait prédire à Virgile la naissance du fils d’un despote; où l’on profanait devant la jeunesse les grands noms de patrie et d’honneur; où les phrases d’une rhétorique vide et les chiffres glacés de l’algèbre étaient l’unique pâture offerte à l’âme d’un jeune citoyen français; où, dans des séances d’apparat, les bancs de la jeunesse se couvraient de personnages à cordons, invités par un professeur courtisan, afin de rendre bon compte à César de l’esprit des fils des partisans de Marins.
M. Daunou poursuit maintenant son cours d’histoire par de savantes discussions sur les deux bases de la science historique, la géographie et la chronologie : c’est en accoutumant son jeune auditoire à la gravité de ces études, qu’il lui fera oublier et mépriser les futilités et les lâchetés impériales. Que l’esprit de la jeunesse soit sérieux et droit, et la France sera soustraite aux chances futures du despotisme : car de tels esprits sont la terreur des tyrans, bien plus que la fougue mobile des clubs populaires.
L’auteur de cet article a écouté, comme élève, les leçons de M. Daunou; jeune homme, il a eu sa part dans les conseils que le professeur a donnés aux jeunes gens : s’il osait exposer pour son compte les principes de conduite que ces leçons éloquentes lui semblent prescrire à ceux qui s’engagent aujourd’hui dans la carrière des intérêts patriotiques, il dirait : que dans l’époque présente, qui est celle d’un grand renouvellement, que dans ce temps de passage, où les vieilles formes ne sont plus, et où les nouvelles ne sont pas encore, où le genre humain se cherche et doute, l’activité de chacun de nous, pour
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être sage et fructueuse, doit être surtout intérieure. Chacun de nous doit se proposer sur son propre avenir la grande question que l’humanité tout entière tend à résoudre, sur le sien; que dois-je être? Notre conscience, si elle est consultée dans le calme, nous répondra que nous aurons accompli notre destinée, si nous savons nous maintenir toujours raisonnables, courageux et libres. Voilà tout le problème politique. C’est en nousmêmes, c’est dans la solitude de nos cabinets, au milieu des méditations lentes de la science , que nous en trouverons le secret , et non dans le bruit du monde et des partis, sur cette mer de disputes, où les passions s’entrechoquent, et d’où se retire devant elles la raison paisible et craintive. Ne nous laissons pas séduire à l’ambition indiscrète de faire faire à la France ce qui est bien; faisons-le : n’est-ce pas nous qui sommes la France? Nous avons admiré M. Daunou ; apprenons quelle force a créé son caractère, élevé son âme , agrandi sa pensée ; il nous le dira lui-même : quarante ans de retraite et d’études.
SCR LE COURS d’hISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE MORALE PROFESSÉ PAR M. VICTOR COUSIN.
Premier article. Résumé des doctrines du cours en morale et en politique, snnée scUolaire de 4818-1819 1 .
Pendant qu’on voyait le Collège de France se remplir de la foule des auditeurs de M. Daunou , un professeur encore jeune attirait un concours aussi nombreux dans les salles du collège du Plessis. C’est uŸi rapprochement plein d’intérêt que celui de deux cours de science morale, professés en même temps, avec un égal succès, par deux hommes d’un âge si différent. Tandis que le premier, déjà avancé dans la vie, en décrivant les caractères de l’homme de bien et du patriote, semblait raconter sa propre histoire, les leçons du second, retombant sur le professeur lui-même, pour qui la double carrière d’homme et de citoyen ne vient que de s’ouvrir, avaient aux yeux de l’auditoire la gravité d’un engagement moral , contracté en public et sous la garantie de la science.
Le cours de M. Cousin a représenté dans son plan les dimensions mêmes de la science dont il devait tracer l’histoire. Le professeur ne s’est placé ni en deçà ni au delà de l’enseignement de la philosophie morale, tel qu’il a été pratiqué de tout temps. Depuis Platon jusqu’à nos jours, la philosophie morale a embrassé des considéra-
1 Conteur Européen du 4 août 1819.
tions générales sur l’homme, le bien et le mal, le mérite et le démérite, le devoir et le droit, et de plus l’application de ces théories à toutes les actions humaines, à toutes les situations de la vie, soit privée, soit publique, ou en d’autres termes les notions élémentaires du droit naturel, du droit civil et du droit politique. En sa qualité de philosophe moraliste, M. Cousin était sous l’obligation de parcourir successivement toutes ces parties de la science morale; en qualité d’historien, il se trouvait encore sous cette même obligation; car les philosophes du xvm® siècle, qu’il s’était chargé de faire connaître, n’ont point jugé à propos de resserrer dans de plus étroites limites leurs différents systèmes de philosophie pratique. Sans parler des Français qui, trop évidemment, n’ont pas négligé l’homme social dans leurs théories sur l’homme, les philosophes écossais surtout, ont tiré de leurs recherches générales les conséquences les plus positives et les plus détaillées. Dans les chaires de Glascow et d’Édimbourg, sous le nom de philosophie morale , les professeurs ont toujours présenté des considérations scientifiques de quatre espèces : premièrement, des vues générales, logiques et métaphysiques; en second lieu, une doctrine morale complète; et enfin, la double application de celte doctrine à la jurisprudence (c’est ainsi qu’ils appellent le droit sous toutes ses formes) et à l’économie politique. Telle est la division des ouvrages classiques publiés par les docteurs Hutehesson et Fergusson ' ; quant à Reid et à Smith , on sait que leur enseignement était le même pour l’étendue
‘ Voyez l’ouvrage de Hutehesson intitulé : Philosophie moralis eî celui de Fergusson, intitulé : Principes de la science morale et politique , ainsi que lei Institutions morales de ce dernier.
que celui de leurs prédécesseurs; seulement ils n’en ont pas livré au public toutes les parties ‘ .
Ainsi, sous peine de mutiler la philosophie et de fausser Thistoire, M. Cousin, professeur de l’histoire de la philosophie morale, devait embrasser dans le plan de son cours lous les genres de recherches morales dont nous avons fait l’énumération, et par conséquent aborder cette partie de la science à laquelle on peut spécialement donner le nom de philosophie politique. Il l’a donc abordée et traitée à fond ; mais nous devons dire qu’en obéissant ainsi aux lois impérieuses de l’enseignement qui lui était confié, il n’a point oublié à quels titres rationnels ce que nous appelons politique pouvait intervenir dans ses leçon^Toujours professeur et jamais tribun, il est allé jusqu’où le conduisait la science ; mais il s’est arrêté scrupuleusement à ce terme.
Il est superflu de dire que nous ne parlerons ici ni de la philosophie générale, qui est la base de l’enseignement de M. Cousin, ni de ses théories particulières sur les devoirs, ni des résultats intéressants que l’on pourrait tirer de ses leçons pour éclairer la partie morale de toutes les sciences, de la littérature et des arts. Les bornes nécessaires d’un article nous forcent de n’envisager le cours de M. Cousin que sous un seul aspect, et sous l’aspect qui se rapporte le mieux à la nature de ce journal. Nous nous attacherons donc seulement à donner une idée des conséquences politiques développées par ce professeur, en les dégageant des doctrines supérieures dont elles ont été sévèrement déduites. La politique de M. Cousin commence scientifiquement à l’homme; il définit l’homme
Voyez les notices de Dugald Stewart sur Smilb et sur Reid.
une force ; cette force, quoique bornée de mille manières, lui paraît libre dans sa sphère. C’est là qu’il prend son point de départ; c’est aussi de là que nous partirons pour présenter, dans un ordre conforme à sa méthode, les souvenirs très- incomplets , mais assez exacts , que nous avons retenus de ses leçons.
« Tant que je veille, je pense , j’agis , je suis libre : je puis à mon gré faire ou ne pas faire , je règne sur moimême. Dans la nature, rien ne s’appartient, rien ne possède une force inhérente à soi ; moi , je suis dépositaire d’une puissance active et volontaire. Je ne suis pas une chose, je suis une personne. Dès que j’ai reconnu en moi ce fait , plutôt dès que j’ai reconnu que ce fait c’est moi-même, je sais ma nature, je vois quelle est ma place dans le monde, je connais mon devoir, c’est d’être fidèle à ma nature, c’est de rester libre.
« Je suis libre, donc je dois me conserver libre, donc je dois maintenir l’indépendance native de ma volonté contre ce qui m’entoure, et ne pas me confondre avec les choses, qui n’ont point de volonté. Je puis bien entrer en communication avec elles, mais non pas me rendre semblable à elles. Ce devoir m’est prescrit par ma raison, qui me révèle la loi de la liberté, comme ma conscience m’atteste ma liberté. La raison m’ordonne de fuir les excès qui peuvent ajouter d’autres chaînes à celles que m’imposent les bornes de mes organes, d’être tempérant, prudent et sage, et surtout de m’éclairer moi -même et d’agrandir ma liberté en perfectionnant mon être.
« J’ai des devoirs envers moi- même, je n’en ai point envers les choses. Les choses n’ont pas d’activité en elles, je puis donc légitimement leur imposer la mienne; je puis me les asservir, me les approprier, en user selon mes bc-
soins, tourmenter leur substance, modifier ou briser leurs formes selon ma pensée ou ma puissance. Mais j’aperçois des êtres plus ou moins conformes à moi par leurs apparences matérielles ; je vais pour exécuter sur eux l’empire de ma force; l’un de ces êtres, moins robuste peut-être que moi, sans armes, d’un sexe plus faible que le mien, prononce devant moi ces seuls mots : Je suis libre , et il m’arrête. Tu es libre, ta liberté vaut la mienne ; ma raison me dit qu’elle est sacrée pour moi; tu es mon semblable; c’est donc à toi seul de disposer de toi , comme c’est à moi seul de disposer de moi-même.
« A cette découverte , l’homme entre sous l’empire d’une obligation nouvelle , celle de laisser tout homme dans son indépendance. Les hommes, tous libres, ont tous les mêmes devoirs mutuels, ils ont les mêmes droits réciproques ; ils sont tous égaux. Ainsi, la liberté morale engendre l’égalité morale.
« Cette notion de l’égalité , tirée de la liberté toujours identique à elle- même, est la seule qui soit réelle ; car l’égalité physique est une hypothèse à chaque instant démentie. Sainte comme la liberté qui la fonde, l’égalité donne naissance à l’idée de la justice ; la justice n’est pas autre chose que le respect mutuel des libertés , respect égal, parce qu’elles sont toutes égales , en tant qu’elles sont des libertés. Elles peuvent, il est vrai, se déployer inégalement, et alors le respect de leur déploiement inégal est la première loi de la justice. La justice n’exige point que chaque liberté possède des propriétés égales , mais bien que chaque liberté possède inviolablement la mesure de propriété où son mode de développement personnel l’a conduite. Si, parmi les hommes pareillement libres et capables d’acquérir, on voit avec tristesse les uns
dans l’abondance et les autres dans le dénûment, c’est à l’humanité, et non à la justice, qu’il faudra demander d’affaiblir ces différences affligeantes. Celui que l’imbécillité de sa nature physique ou la fatalité des choses ont retenu ou rejeté dans le besoin, n’a point de droits sur notre opulence, quoique nous ayons, comme hommes, des devoirs envers sa misère. Un philosophe de notre époque ' a dit ingénieusement : « Toute faiblesse a des droits »; il est plus exact encore de dire : Toute force a des devoirs; le résultat est le même, le principe est différent.
« Ma liberté, ma volonté, ma pensée, mon être, termes synonymes. La raison déclare ma liberté sainte, ma pensée est donc sainte, et personne n’a aucun droit sur elle, quelques formes qu’elle ait revêtues. Mon corps qui est l’intermédiaire entre ma volonté et les choses , entre moi et ce qui n’est pas moi, mon corps est à moi seul; l’indépendance de mes membres est aussi sacrée pour autrui que l’indépendance de ma pensée. De plus, quand mes forces physiques s’appliquent aux choses, elles font passer dans les choses l’inviolabilité qui était en elles. En d’autres termes, la propriété est sainte, et tout ce qu’un homme a fait sien, lui appartient à titre légitime. Je n’ai pas de droit sur ce qu’un autre a occupé avant moi, mais ce que j’ai occupé le premier est à moi, aussi longtemps que je ne m’en dépossède pas. Si je fais de la chose que j’ai le premier occupée la matière de mon industrie, sî la volonté de me la rendre plus utile s’ajoute à la volonté primitive que j’ai eue de la rendre mienne, mon droit sur elle se fortifie et redouble par cette répétition d’actes
1 SI de Tracy.
libres. Du droit de propriété, ainsi conçu, se déduisent naturellement le droit de donation et le droit de transmission par héritage : la volonté qui se dépossède est sainte comme la volonté qui s’approprie. .
« Voilà toute la morale sociale; il n'est point d'autres devoirs ni d'autres droits pour l’homme vivant avec les hommes. Ces droits et ces devoirs existent par euxmêmes, et en vertu de la nature humaine. Les lois peuvent se présenter, elles les proclameront, elles ne les créeront pas, car ils étaient avant elles. On gravera sur l’airain que la liberté est sainte, que la propriété est sainte; et l'on n’aura fait que rendre lisibles pour les yeux des principes déjà existants pour la raison. Ce ne seront pas les tables de loi qui légitimeront ces principes; la loi, au contraire, n’aura de légitimité que par sa concordance avec eux.
« Ainsi, la société est déjà, quand le gouvernement n'est pas encore ; elle existe , et le gouvernement qui doit la maintenir ne fait que s’ajouter à elle. Le gouvernement a sa base dans la maxime que toute infraction au devoir social doit être physiquement punie. L'idée première, dans l’ordre logique, est donc celle du devoir social; la violation de ce devoir est la seconde; l’idée de punition et, avec elle, l’idée de gouvernement, n’arrivent qu'en dernier lieu. Il suit de là que le droit naturel qui constate l’inviolabilité des personnes, et le droit civil qui constate l’inviolabilité des possessions, sont antérieurs et par conséquent supérieurs au droit politique.
« Pour mettre quelque ordre dans ses idées, soit théoriques, soit pratiques, sur l’organisation sociale, il faut donc d’abord poser la société comme principe et comme fin, et de là paser au gouvernement, qui est le moyen
de la société , et qui, pour être légitime, doit s’accommoder à sa fin. L’opération contraire est absurde. Les Américains ne s’y sont pas trompés, quand ils ont fondé leur indépendance. « Nous nous reconnaissons tous libres, « ont-ils dit dans leurs manifestes, et obligés tous, de par « notre raison, à respecter nos libertés mutuelles : voilà « notre société. Que nos mandataires fassent maintenant « des lois qui la rendent vivante à nos yeux, et la maintien- « nent même contre nous qui la déclarons et la voulons; « qu’ils fassent un gouvernement : mais qu’ils le fassent « subordonné à son but , c’est-à-dire circonscrit dans les « limites de la liberté, de l’égalité, de la raison. »
« Viennent alors les législateurs; ils n’auront point, comme Rousseau et Hobbes , une société à créer, mais une société à conserver; ils ne demanderont point, comme ces philosophes, que chacun abandonne une partie de ses droits pour entrer dans l’état social : ces droits sont la société même; il ne s’agit que de les maintenir tous, et la société sera maintenue. La question des lois politiques est donc tout entière dans la garantie des droits sociaux, nés du seul rapprochement des hommes, et que les hommes, comme êtres raisonnables, conçoivent toujours, qu’ils les aient déclarés ou non. Garantie de la liberté, de toutes les formes de la liberté, c’est-à-dire garantie de la justice sociale, et, d’un seul mot, garantie de l’ordre , voilà le gouvernement. Tout 'ensemble d’institutions qui, sous quelque forme que ce soit , remplit ces conditions nécessaires, est un bon gouvernement; tout gouvernement qui n’y satisfait pas, de quelque titre qu’il se pare, est un mauvais gouvernement.
« On a commis une erreur grave quand, méconnaissant le caractère de l’organisation sociale, on a voulu attribuer
au gouvernement des qualités absolues, et trouver à priori la meilleure forme de régime possible. Il n’y a rien d’absolu en fait de moyens. Ignorons et tenons à honneur d’ignorer quelle est la meilleure forme de gouvernement; que nos libertés philosophiques, religieuses, industrielles, que nos personnes, nos corps, nos biens sont sacrés pour le gouvernement sous toutes les formes. Sous toutes les formes de gouvernement, arrangeons-nous pour ne pas laisser tourner contre la liberté les forces données au pouvoir pour le maintien seul de la liberté.
« Ici, nous entrons dans la question de garanties, la seule vraie question politique, question supérieure à celle de la forme des gouvernements, comme le fixe est supérieur à l’éventuel, et la nécessité à la convenance. Parmi ces garanties, que toute société doit exiger, sous peine de se déclarer illégitime, les plus essentielles et les principales sont : la représentation nationale ou l’intervention de la nation dans la formation des lois générales et locales; le jury, ou l’intervention de la nation dans le pouvoir judiciaire du gouvernement; la garde nationale, ou l’intervention de la nation dans le maintien de la sûreté extérieure et intérieure, et, par-dessus tout, la garantie suprême de la publicité universelle.
a Toute nation a droit de prétendre à chacune de ces garanties, à cause du droit qu’elle a d’être libre; les garanties ne sont point des droits par elles -mêmes; leur légitimité provient du droit de liberté suf lequel elles reposent et dont elles ne sont que les moyens. Il ne faut les revendiquer que comme une sorte de droits secondaires n’existant qu’en vertu d’un droit supérieur et primitif, dont ils émanent et qu’ils préservent.
o Voilà le code naturel, le code civil, le code politique
fondés; reste à trouver les fondements du code pénal, qui est le ressort physique des autres. Sur quels actes peut légitimement tomber la contrainte des lois sociales? Sur ceux-là seulement qui en violant un devoir ont violé un droit, non pas sur ceux qui ont violé un devoir sans violer aucun droit ; en effet , il y a beaucoup de devoirs qui sont simplement de nous envers nous-même , qui ne s’adressent qu’à l’action de notre liberté sur elle-même, et que, par conséquent, nous pouvons enfreindre sans porter atteinte à la liberté d’autrui , sans violer des droits étrangers, sans offenser la société. Or, la société n’est pas juge du dommage que nous infligeons à nos facultés personnelles; mais seulement des entraves que nous opposons à l’indépendance et aux facultés d’autrui. Dans ses déterminations, elle ne doit avoir en vue que l’idée de l’utile, idée souvent mal comprise, mais qui, entendue dans son vrai sens, ne regarde autre chose que la liberté, les droits de tous et la protection qui leur est nécessaire. Sous ce rapport, elle est la base et la règle unique du code pénal. On ne peut à bon droit punir un acte que quand il a nui à quelqu’un, et même la punition doit encore être gouvernée dans son exercice par le principe qui la détermine, c’est-à-dire par l’utilité sociale. Il suit de là que, dans l’application des peines, il faut rechercher non pas une vehgeance brutale et stérile, mais l’obstacle au mal à venir. Ce sera donc en corrigeant moralement les hommes, bien plus qu’en les châtiant physiquement, qu’on les ramènera à leurs devoirs, qu’on préservera les droits de la société , et qu’on assurera la liberté qui est l’ordre. Les soins moraux sont, contre l’égarement des malfaiteurs, une précaution plus sûre que les chaînes, plus humaine que les supplices. Les supplices cruels font
des honnêtes gens par lâcheté et des scélérats par bravoure. Ils préparent à la servitude par la crainte, et ajoutent aux attraits du brigandage par les chances môme des périls qui l’entourent. Une peine modérée et infaillible s’aggrave contre le coupable du fardeau de l’indignation publique. »
Tels sont les principes généraux de la politique de M. Cousin. Nous n’avons pu en offrir qu’un résumé vague et circonscrit, à cause de l’espace étroit où nous devions nous resserrer. Le professeur a développé ses idées d’une manière à la fois positive et large. Mais la même sévérité d’esprit qui lui faisait repousser les théories vaguement libérales et sans application pratique , écartait en même temps de ses leçons tout ce qui ne lui paraissait pas rationnel et scientifique. S’il a quelquefois proféré avec une sorte de solennité, dans son cours, les mots raison et liberté, ce n’était point par un étalage puéril, ni par un vain désir d’être populaire : la liberté et la raison sont les bases même de sa philosophie : pour lui, la liberté est le sujet de tout acte moral, la raison en est la règle et la sanction.
M. Cousin prononce ses leçons sans cahiers, et même sans le secours d’aucune note ; son improvisation est à la fois abondante et nerveuse. Il pose d’une manière neuve les hautes questions philosophiques, et il présente des solutions qui se l’attachent toujours fortement l’une à l’autre. Ce caractère d’unité, dans une vaste étendue de matières, donne à son cours un aspect scientifique imposant. Durant huit mois, son nombreux auditoire a marché à sa suite au milieu des aridités de la science de l’homme, sans paraître un moment fatigué par les efforts du professeur, ni même par ses propres efforts. Avoir inspiré aux jeunes
gens le goût de ces travaux austères; y avoir dévoué sa propre vie; avoir entrepris, comme une dette envers la science et envers ses élèves, deux voyages coûteux et pénibles pour visiter les écoles étrangères ; savoir répandre un intérêt nouveau sur la science difficile de l’homme moral, et y rattacher comme à leur base les hauts sentiments du patriotisme ; voilà des titres à l’estime publique que M. Cousin possède à vingt-six ans. Nous nous plaisons à les proclamer, et nous osons rappeler à un jeune homme, comme nous à l’entrée de la carrière, que ces titres acquis sont pour lui des engagements sacrés; qu’en professant au nom de la science des doctrines de raison et de liberté, il a promis lui-même, au nom de cette science qu’il attestait, d’être dans tous les temps l’homme de ses propres doctrines, l’homme de la liberté et de la raison.