‹ Dix ans d'études historiquesChapitre 36 sur 86 · SUR LE MÊME SUJET · texte numérisé non relu

SUR LE MÊME SUJET

Deuxième article. Séance d’ouverture du cours, année scolaire de 1849-1820

Ce qui faisait aimer aux jeunes gens les leçons précédentes de M. Cousin , c’était l’alliance austère du patriotisme et de la science , c’étaient des préceptes civiques donnés au nom et sous la garantie d’une haute théorie morale. Le cours de cette année ne déviera point de la route qu’ont tracée les cours antérieurs; l’espoir de la jeunesse studieuse et patriotique ne sera point trompé; M. Cousin est toujours le même; il ne faussera point, en la mutilant, la science qu’il a mission de professer. Dédaignant, comme il le disait lui-mème, et les périls et les honneurs de l’indépendance, porté à l’examen intrépide de toutes les questions morales, non par le vain désir d’aborder le sujet délicat des plus sanglantes querelles des hommes, mais par la droiture de son esprit qui, cherchant la vérité seule, cherche aussi la vérité tout entière, le professeur est disposé à ne point reculer, non plus que dans les années précédentes, devant les problèmes scientitiques de la société et de l’homme social.

L’objet du nouveau cours de M. Cousin est l’histoire de la philosophie morale dans l’école allemande : sur le

1 Censeur Européen, décembre 1819.

point de s’engager dans cette histoire critique, il a voulu rappeler de nouveau à ses auditeurs quelle est la doctrine, quels sont les principes qui lui sont propres à luimême, et à l’aide desquels il doit faire le partage difficile du faux et du vrai dans les doctrines et dans les théories d’autrui. Il a exposé d’abord l’idée qu’il concevait de la philosophie, l’idée qu’il concevait de la méthode philosophique, et enfin l’idée qu’il concevait de l’homme, premier objet des recherches philosophiques, parce qu’il en est lui-même l’instrument. L’homme, selon M. Cousin, est une force libre; comme tel, la liberté est sa loi; comme tel, son devoir est de se maintenir libre. De plus, la raison qui nous révèle que nous sommes libres, et que par conséquent nous devons rester libres, nous révèle aussi que tout homme est une force libre, égale, identique à la nôtre , et que , par conséquent , notre devoir est de respecter en lui la liberté que nous maintenons en nous. Ce double respect de la liberté dans nous-mêmes et de la liberté dans les autres hommes, est la vertu.

« Quiconque entrave la liberté d’autrui dans un de ses actes, soit moraux, soit physiques, viole en autrui le droit qu’il reconnaît en lui-même, est injuste; l’injustice est le mépris de la liberté, la justice en est le respect; la justice sociale, l’ordre, en est le respect mutuel, le respect égal de la part de tous, parce qu’en droit toutes les libertés sont égales. L’égalité dérive de la liberté, la propriété en dérive aussi, et est sacrée comme elle, parce qu’elle n’est autre chose que le fruit d'une répétition d’actes libres. Quiconque a violé la liberté, l’égalité, la propriété, en d’autres termes la justice ou l’ordre, est responsable de cette violation envers ses semblables qu’elle blesse, envers la société qu’elle ébranle. La so-

ciété a le droit de le contraindre par la force à se rétracter pour le présent, à s’abstenir pour le futur; elle a le droit de traîner le coupable devant un tribunal qui le châtie, et de là vient la légitimité des gouvernements, qui sont le tribunal arbitre et la force vengeresse de la liberté violée. C’est de l’obligation primitive qui nous lie envers la liberté , que naît l’obligation qui nous lie envers les ' gouvernements qui la garantissent; mais aussi , où manque cette garantie, l'obligation manque avec elle.

« Ne viole point la liberté de ton semblable, ne fais point de mal à autrui, ne sois point injuste, abstiens-toi, comme disent les stoïciens , voilà toute la loi morale , loi absolue , loi obligatrice pour tous , loi de tous les temps et de tous les lieux. Quiconque s’y est conformé simplement est quitte envers la société, quitte envers la raison humaine. Cependant il y a eu de loin en loin des actions qui ont dépassé ces limites; il y a eu des âmes qui, s’élevant au-dessus de la loi commune, se sont imposé une loi spéciale, la loi du dévouement à autrui. Dans l’antiquité, il y eut des patriotes qui, non contents de s’être circonscrits fidèlement dans les bornes de leurs libertés justes et inoffensives, qui , non contents d’avoir respecté scrupuleusement l’indépendance humaine , se sont présentés sur la scène du monde, pour entreprendre avec éclat la protection de l’indépendance menacée ou abattue. Ces exemples, que les historiens célèbrent, et qui font battre le cœur des hommes, appartiennent à une seconde vertu, que commande une seconde morale.

« Mais ne nous y trompons pas; cette seconde morale n’est point la propriété du genre humain : le genre humain n’a pas le droit de l’imposer comme une loi obligatoire. La loi, la seule loi obligatoire est le respect de la

liberté; l’anéantissement personnel pour le salut de la liberté n’est une loi que pour ceux qui se l’imposent à eux -mêmes. Ce n’est point un devoir appréciable, c’est une sorte d'instinct spontané, volontaire, sans règle, sans formule précise , qui est en morale ce que le génie est dans les arts. C’est la raison du petit nombre , raison supérieure à la raison commune deé hommes, raison pure, qu’on me pardonne ce mot, ne répondant de soi qu’à soi-même, ne s’engageant qu’envers soi-même, hors de la portée de la règle de justice, des peines du remords et des contraintes sociales. Aussi le genre humain acceptet-il les sacrifices du dévouement, non comme une dette, mais comme un don gratuit. Celui qui viole la liberté d’un autre est traité par la société en coupable et en ennemi; celui qui respecte les libertés qui l’entourent , est laissé par elles dans sa liberté et dans son repos. Il n’y a point de châtiment pour quiconque manque d’héroïsme , mais il y a pour les héros des couronnes et des statues.

« L’homme à qui parle cet instinct sublime, cette raison des grandes âmes, paraît jeté hors de lui-même, et tourmenté par un pouvoir intérieur qui le travaille malgré lui : il semble en proie à l’enthousiasme, état de l’âme irrationnel et passionné. Mais si nous descendons au fond de cette âme si troublée en apparence, nous y trouverons un autre phénomène; c’est la conviction, la conviction qui n’est ni ardente ni froide, qui est exacte et absolue comme un axiome mathématique : voilà toute la base de l’héroïsme, voilà sa forme pure et immédiate, et c’est sous cette forme, calme et silencieuse, qu’il se révèle souvent dans ses épreuves les plus terribles. Quand Sidney fut traité en criminel, pour avoir voulu forcer la puissance à ne pas violer la liberté de sa patrie , il prononça

pour toute défense qu’il avait cru devoir cette action à Dieu, au genre humain et à lui-même. Jefferies, le chef des juges, ne comprenant point ces paroles, s’écria avec ce dédain qu’affecte la force dans ses triomphes : « Qu’on emmène cet homme, il extravague, il a la fièvre! — Voyez , dit Sidney en lui présentant son bras , voyez si mon pouls est plus agité que le vôtre. »

Le discours d’ouverture de M. Cousin, improvisé dans toutes ses parties , était lié par un enchaînement méthodique sévère, que nous chercherions en vain à reproduire, dans ce court article composé sur des souvenirs et sur des notes incomplètes. Nous passerons donc sur le développement des idées scientifiques qui ont fait le corps de cette leçon , pour arriver à la péroraison dont nous avons recueilli plus fidèlement les principaux traits , et que nous allons essayer de reproduire avec sa forme oratoire.

« Ces droits que nous appelons les droits de l’homme, et dont la déclaration est toute moderne, sont eux-mêmes antiques, et si antiques que jamais l’espèce humaine ne les a regardés comme prescrits. De tout temps, l’homme s’est regardé comme un être libre, ayant droit à la liberté pou. 'ui-même , ayant le devoir de la respecter dans les autres]; de tout temps, la liberté a été reconnue, mais plus ou moins, avec plus ou moins de clarté, avec plus ou moins d’étendue. Les droits qui en dérivent n’ont pas tous de prime abord apparu à l’intelligence humaine ; quand un d’eux l’éclairait déjà, les autres lui étaient encore voilés, et l’homme violait sans remords, voyait violer sans indignation ces droits qu’il ne concevait pas.

« Le développement de l’univers moral n’a été que la suite du développement de la liberté dans les intelligences humaines. A mesure qu’on l’a conçue plus grande , plus

variée , plus multiple en quelque sorte , le monde a pris une nouvelle forme. Aujourd’hui la totalité de la liberté, si l’on peut le dire, est découverte, et le monde aspire à une forme qui réponde à cette grande notion, comme les formes antérieures répondaient à des notions moins parfaites. La liberté grecque ne fut qu’un côté de la liberté humaine; elle a suffi autrefois à l’Europe civilisée; elle lui serait maintenant insuffisante, aussi bien que la forme du moyen âge, qui, comme la forme grecque, a eu son époque d’adhésion et de splendeur. Quand ces formes contenaient en elles tout ce qu’il y avait de liberté dans l’intelligence des hommes , elles n’étaient point oppressives, elles étaient fortes et défendues par les hommes; mais toute forme politique que l’idée de la liberté a une fois dépassée, fatigue le siècle qui la supporte, et ellemême, comme une vaine idole que le dieu n’habite plus, elle n’attend qu’un premier effort pour crouler sur sa base et se disperser en débris.

« La loi de la conservation dans ce monde est une loi de destruction; tout doit passer pour que tout se renouvelle ; rien ne vit que pour la mort ; rien ne vit que par la mort. Ne tremblons point devant les crises politiques , elles sont le passage à un ordre meilleur, passage triste et périlleux, où il faut prendre garde de s’engager au hasard et sans guide. Placés entre une forme à venir que nous n’entrevoyons qu’au travers d’un nuage, que nous désirons sans la bien connaître, et une forme que nous quittons, que nous connaissons bien, et que nous voulons quitter, craignons de nous égarer à la poursuite d’une fausse apparence, et attachons-nous à ce qui ne peut nous tromper, à ce qui est près de nous, à ce qui est en nous, à ce qui sera, quoi qu’il arrive, à la convic-

tion claire et précise des droits et des devoirs humains.

« En recueillant notre ftme autour de ces objets qui ne passeront point, nous serons les hommes de l’avenir, mais d’un avenir sùr et infaillible ; nous aurons conçu des espérances qui ne seront jamais démenties, parce qu’elles sont placées hors de la sphère des événements, qui sont incertains et invariables quand les principes restent immobiles. Reposons-nous sur les principes, et fixons les principes en nous-mêmes, que notre patriotisme soit la science; avec elle, nous serons courageux sans inquiétude, actifs sans agitation. Aimons la liberté parce qu’elle est vraie, plutôt que parce qu’elle doit régner un jour, et laissons aller les choses à leurs chances et à leurs caprices. Quoi qu’il se fasse dans ce monde, nous y serons toujours à notre place d’hommes. »

L’auditoire a eu besoin de tant d’idées grandes, calmes et généreuses, pour relever son esprit des impressions dont l’avait frappé le commencement de cette séance. M. Cousin sort à peine d’un long accès d’une maladie do langueur, fruit amer de ses études, triste compagne de son talent. Huit cents jeunes gens attendaient, avec une impatience inquiète, un jeune homme qu’ils appellent leur maître et que leurs applaudissements accompagnent. Ils ont gardé un silence morne lorsque M. Cousin, d’une voix émue , leur a dit qu’ils n’avaient plus à attendre de ses forces diminuées cette ardeur de jeunesse qui répondait à leur ardeur; quand il les a priés de l’oublier lui-? môme pour ne songer qu’à la science, être fort, être impérissable. Cet avertissement dont le ciel détournera l’augure, la vue du jeune professeur, traînant de nouveau aux fatigues de la science les restes d’une ancienne énergie qu’il ne se plaint de voir décliner que parce qu’elle

ne suffirait plus aux études qui la dévorent , ce spectacle était fait pour laisser dans les âmes une trace profonde. Parmi les auditeurs se trouvaient des amis de M. Cousin, qui se sont dévoués comme lui et avec lui à la patrie et à l’étude. Son exemple, son courage, ses succès les ont plus d’une fois soutenus. Habitués à le voir marcher devant eux, s’il s’arrêtait dans la carrière, leur ardeur tomberait avec la sienne. L’auteur de cet article demande pardon à une amitié de cœur, de travaux et d’espérances, s’il ose la déclarer au public, et dire combien b rétablissement de ces forces qui se sont épuisées pour la science lui est nécessaire à lui-même.

Nec carus æque, nec superstes

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