PREMIERE LETTRE
récits qui embrassent tant d’années et où la nation française ne figure que pour mémoire, peut-on passer, sans éprouver de vertiges, à l’histoire des trente années que nous venons de voir s’écouler? il semble qu’on soit transporté tout à coup sur une terre nouvelle, au milieu d’un peuple nouveau; et pourtant ce sont les mêmes hommes. De même que nous pouvons nous rattacher par les noms et par la descendance aux Français qui ont vécu avant le xviii' siècle, nous nous rattacherions également à eux par nos idées, nos espérances, nos désirs, si leurs pensées et leurs actions nous étaient fidèlement reproduites.
Non, ce n’est pas d’hier que notre France a vu des hommes employer leur courage et toutes les facultés de leur âme à fonder pour eux-mêmes et pour leurs enfants une existence à la fois libre et inoffensive. Ils nous ont précédés de loin , pour nous ouvrir une large route , ces serfs échappés de la glèbe, qui relevèrent, il y a sept cents ans, les murs et la civilisation des antiques cités gauloises. Nous qui sommes leurs descendants, croyons qu’ils ont valu quelque chose, et que la pallie la plus nombreuse et la plus oubliée de la nation mérite de revivre dans l’histoire. Si la noblesse peut revendiquer dans le passé les hauts faits d’armes et le renom militaire , il y a aussi une gloire pour la roture, celle de l’industrie et du talent. C’était un roturier qui élevait le cheval de guerre du gentilhomme, et joignait les plaques d’acier de son armure. Ceux qui égayaient les fêtes des châteaux par la poésie et la musique, étaient aussi des roturiers ; enfin la langue que nous parlons aujourd’hui est celle de la roture; elle la créa dans un temps où la cour pt les donjons retentissaient des sons rudes et gutturaux d’un dialecte germanique.
SUR LA CLASSIFICATION DE l’üISTOIRE DE FRANCE PAR RACF.S ROYALES ’.
Supposez un étranger, homme de bon sens, qui connaisse quelque peu les historiens originaux de la chute de l’empire romain, et qui n’ait jamais ouvert un seul volume moderne de notre histoire. Supposez que, rencontrant pour la première fois un de ces livres, il en parcoure la table, et qu’il y remarque, comme point saillant, comme base de tout l’ouvrage, la distinction de plusieurs races, quelle idée croyez-vous qu’il se forme de ces races et de la pensée de l’auteur? Très -probablement il croira que cette distinction répond à celle des diverses populations, soit gauloises , soit étrangères, dont le mélange, opéré graduellement, a formé la nation française; et quand il verra qu’il s’est trompé, que ce sont simplement différentes familles de princes sur lesquelles roule tout le système de notre histoire nationale , il sera sans doute fort étonné. Pour nous , habitués dès l’enfance à un pareil plan historique, non-seulement il ne nous choque point, mais nous n’imaginons pas même qu’il soit possible d’en trouver un autre. Nous demandons simplement aux écrivains d’y faire entrer le plus qu’ils pourront de bonnes ipaximes et de beau style.
1 Ce morceau , extrait du Courrier français (1820', a fait partie de la première édition de mes Lettres sur l'Histoire de France. Il u été remplacé dans les éditions suivantes.