PREMIÈRE LETTRE
siècles entiers, toute leur vie politique ait consisté à fournir des recrues pour les compagnies de jrancs-archers et à payer la taille deux fois Tan.
Mais si le travail de rassembler et de mettre au jour les détails épars et inconnus de notre véritable histoire doit être utile et glorieux, ce travail sera difficile; il exigera de grandes forces, de longues recherches, une sagacité rare; et je me hâte de vous dire, Monsieur, que je n’ai point la présomption de l’entreprendre. Entraîné vers les études historiques par un attrait irrésistible, je me garderai de prendre l’ardeur de mes goûts pour un signe de talent. Je sens en moi la conviction profonde que nous n’avons point encore d’histoire de France, et j’aspire seulement à faire partager ma conviction au public, persuadé que, de cette vaste réunion d’esprits justes et actifs, il s’élèvera bientôt de nombreux candidats pour les hautes fonctions d’historiographe de la liberté française. Mais quiconque y voudra prétendre, devra bien s’éprouver d’avance; ce ne serait point assez pour lui d’être capable de cette admiration commune pour ce qu’on appelle les héros; il lui faudrait une plus forte manière de sentir et de penser; l’amour des hommes comme hommes, abstraction faite de leur renommée ou de leur situation sociale ; un jugement intrépide qui déclare la liberté, même abattue et méprisée, plus sainte et plus grande que les puissants qui la terrassent; une sensibilité assez large pour s’attacher à la destinée d’un peuple entier comme à la destinée d’un seul homme, pour la suivre à travers les siècles avec un intérêt aussi attentif, avec des émotions aussi vives que nous suivons les pas d’un ami dans une course périlleuse.
Ce sentiment, qui est l’âme de l’histoire, a manqué
aux écrivains qui jusqu’à ce jour ont essayé de traiter la nôtre. Ne trouvant pas en eux-mêmes le principe qui devait rallier à un intérêt unique les innombrables parties du tableau qu’ils se proposaient d’offrir, ils en ont cherché le lien au dehors , dans la continuité apparente de certaines existences politiques, dans la chimère de la transmission non interrompue d’un pouvoir toujours le même aux descendants d’une même famille. Pour soutenir cet échafaudage et maintenir le til de leurs récits, ils ont été contraints de fausser les faits de mille manières; ils ont omis certains règnes authentiques, forgé des parentés imaginaires, et tenu dans l’oubli les actes et les formules de l’ancienne élection des rois ; ils ont prétendu voir le legs de la France, corps et biens, établi en droit dans des testaments qui ne transmettaient rien autre chose qu’un domaine et des meubles de possession purement privée ; ils ont travesti les assemblées populaires de la nation conquérante des Gaules en hautes cours de justice aulique. Quand ils ont vu les hommes de ce peuple libre se réunir en armes sur les collines ', ou dans les vastes plaines *, pour y voter leurs lois 3 , ils les ont représentés comme des auditeurs serviles de quelque rescrit impérial, comme des sujets devant un maître qui parle seul, et que nul ne contredit. «
Tous les faits sont ainsi dénaturés par des interprétations arbitraires; et grâce à cette méthode, après avoir lu notre histoire, il est difficile d’en avoir retenu autre chose, en fait d’institutions et de mœurs, que le détail bien complet d’un état de maison royale. Comment de ces «
1 Montana colloquia, jus Montanum, Mal-bcrç?. — 1 Campus Martius.
3 ■ Ex quoniam lex conscnsu popnli fit...» (Edietum Pistensc, cap. vi, apuil Script, rer. gullic. et fraude., t. VII, p. 600.)