‹ Dix ans de journalisme mélangesChapitre 14 sur 25 · TS 9 5 TA · texte numérisé non relu

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rêts locaux. Les suirts de législation et les attributs étant divers, les partis ne peuvent reposer sur la même base. Nous comprenons que la politique locale suscite des luttes de partis au milieu de nous. Mais si nous entrons véritablement dans l’esprit du régime constitutionnel, il n’y a aucune raison de transporter sur le terrain fédéral les passions, les haines de la politique locale.

‘€ Il faut une transformation dans les idées politiques ; ce travail est, croyons-nous, commencé : conduisons-le à bonne fin. Ayons des partis pour la chambre locale ; n'ayons qu'un parti pour la chambre fédérale. Tout autre programme pour les élections fédérales sera un faux programme. Et quand nous voyons même dans la chambre locale un besoin si vivement senti d’union, que ne doit-on pas espérer de la population sur la politique fédérale, où tant d’influences hostiles se coalisent contre nos intérêts. ”?

Je citerai aussi l’article suivant du 16 juillet 1872 :

‘ Sous le régime de la Confédération, les partis politiques dans notre province ne doivent plus être ce qu'ils étaient sous le régime de l’Union des deux Canadas. Sous l’Union, placés en face d’une seule province dont la représentation n’était pas plus nombreuse que la nôtre, 1l pouvait nous être permis de nous diviser sur des principes de politique spéculative et de porter les couleurs rouge Où bleue. Nous combattions à forces égales ; nos divergences, par conséquent, ne pouvaient devenir un malheur national. Sous la Confédération, c'est tout autre chose. La constitution soumet à notre contrôle exécutif, il est vrai, les questions qui intéressent spécialement notre nationalité et notre religion ; mais nous avons encore de grands intérêts’ à sauvegarder dans la législature fédérale, et là nos forces ne sont pas égales à celles des autres nationalités et des autres religions ; là, notre premier devoir est donc l’union.

‘* La province de Québec est dans une position excessivément avantageuse ; elle est le centre de la Confédération, elle peut toujours en être, en quelque sorte, le

pivot. Mais pour cela il nous faut avant tout être unis. Il y a deux cents membres dans la législature, dont cinquante à peu près sont catholiques et canadiensfrançais ; cette minorité ne commettrait-elle pas une imprudence malheureuse en se divisant ?

‘ La manière dont a été résolue la trop fameuse question des Ecoles devrait nous servir d'enseignement. Nous avons vu sur cette question toutes les provinces s'unir contre nous, et réussir à nous paralyser complètement. Voyons à ce que pareille chose ne puisse jamais se renouveler, et, en constatant notre impuissance dans cette circonstance, comprenons bien que toute notre force, dans le parlement d'Ottawa, réside dans notre union et dans notre promptitude à nous créer des alliances chez nos voisins.

‘ Notre position est telle que les autres’ provinces ont sans cesse besoin de nous ; or, si nous unissons nos votes, elles auront besoin de nous encore davantage, parce qu’alors nous serons toujours assurés de faire pencher la balance du côté que nous voudrons, en plaçant nos votes réumis dans l’un ou l’autre plateau.

‘€ Et par ce moyen nous rendrons des services considérables qui nous permettront d’exiger beaucoup en échange ; c’est là qu'est le secret de notre prospérité, c’est là qu’est notre plus sûre sauvegarde.

‘€ La grande question pour nous, c’est de faire respecter notre province. Voÿà quelle doit être notre politique, c’est la seule politique nationale.

‘6 Comparé à ce grand intérêt provincial, qu'est-ce qu'un maigre intérêt de parti? Ne sommes-nous pas canadiens-français avant d’être conservateurs ou libéraux? Nos disputes ne doivent-elles pas disparaître en face de ce besoin d’union ?

‘ A quoi bon discuter sur les couleurs à Ottawa ? Là, il ne faut discuter qu'une seule chose, savoir : quel est le moyen à prendre pour nous protéger, et quel est

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l’homme le plus capable de faire réussir ce moyen ? Peu importe que cet homme s'appelle Pierre ou Jacques, pourvu qu'il ait l’habileté et le prestige nécessaires.?”

Ayant demandé l’union lorsque le parti conservateur était au pouvoir, j'ai ie droit personnellement de la prêcher encore depuis qu'il en est tombé.

C'est une expression consacrée que la province de Québec est le pivot de la Confédération ; mais cela ne peut être vrai qu’en tant que nous serons forts, c’est-àdire unis. Si nous formons une phalange compacte, les autres provinces graviteront autour de nous, recherchant notre alliance suivant leur intérêt, et nous pourrons de notre côté mettre à cette alliance les conditions qu’exigeront nos propres intérêts.

En ce moment, loin de pouvoir faire des conditions, sous sommes dans le cas d’en accepter. Les autres provinces, plus fortes que nous à cause de nos divisions, gouvernent et commandent. Cet état de choses présente un danger manifeste pour nous. En faut-il d’autres preuves que les difficultés que nous éprouvons à faire régler la question des écoles et celle de l’amnistie, et les modifications apportées dans le projet du Pacifique, modifications dont la ville de Montréal s’est alarmée à juste titre ?

N'oublions pas d’ailleurs que la Confédération a été faite pour nous, et pour nous seuls ; les autres provinces préféraient une union législative. Même à la dernière heure, lorsque nos délégués sont allés à Londres pour soumettre à la législature impériale la constitution votée par nos chambres, un effort suprême a été tenté pour faire de l’union fédérale une union législative pure et simple.

Il paraît que Sir John et M. Galt lui-même donnaient dans cette idée ; l'énergie de M. Cartier, qui offrit sa démission et annonça son départ immédiat pour le Canada, a pu seule triompher de ce dernier obstacle, Croit-on que ces projets soient abandonnés? Le régime fédéral n'a pas sa raison d’être pour la population anglaise et protestante, dont les intérêts sont substantiellement les mêmes du Cap Breton à Vancouver ; une union législative lui paraît moins dispendieuse, moins compliquée, plus facile à régir : seuls, nous y trouvons des inconvénients graves, N'est-il pas à craindre que cette idée ne fasse du chemin à la faveur de notre faiblesse et de la force des autres provinces? Le ZZeraid n'a-t-il pas publié dernièrement une correspondance réclamant cette réforme, sans doute pour habituer le public à la pensée d’un changement possible ?

L'entente seule nous permettra de résister. Sir George a résisté et vaincu parce que le Bas-Canada était à peu près unanime autour de lui. M. Mackenzie vaincra, lui, si notre province ne se coalise pour lui tenir tête. Sachons-le bien, la population qui nous entoure, sans être ouvertement hostile à la nationalité canadienne. française, n’en est pas moins, naturellement, instinctivement, disposée à travailler dans son propre intérêt, et cet intérêt est anglais et protestant. Par politique, on nous tolère ; dans le for intérieur, on désire nous supprimer. Nos droits seront respectés pourvu que nous y forcions tout le monde. Ne soyons ni surpris ni aigris de ces dispositions de notre entourage, car nous-mêmes, si nous le pouvions, nous ferions tout à notre image sur ce continent ; songeons plutôt à trouver le moyen de nous protéger contre ce mauvais vouloir secret, Devant ce

APRÈS LE COMZAT

danger imminent de l'union législative, notre ligne de conduite est facile à tracer. Nous devons faire taire nos vieilles rancunes, en finir avec les anciens partis, et assurer le salut commun par une fusion, par la coalition de toutes nos forces,

Il y a plus. La question du Pacifique, au point de vue national, est la plus sérieuse que nous ayons jamais eu à régler. Comme le disait le Globe, ‘‘ sans le Pacifique, l’idée d’une confédération de l’Amérique britannique n’est qu'un rêve.’ Ce chemin de fer est le lien destiné à rattacher entre elles toutes les parties de notre vaste pays ; il est d’une nécessité absolue, par conséquent, et la condition nécessaire de notre existence nationale.

Si nous ne le construisons pas, la Colombie et le Manitoba n’ont plus d'intérêt à rester avec nous ; ils se séparent, et la confédération s’effondre irrémédiablement, car de cette séparation à l’annexion aux Etats-Unis, la distance est courte, la pente est naturelle, fatale.

On sourit parfois à ce mot d’annexion, mais ce sont précisément les annexionistes qui prennent la chose aussi légèrement. Ceux qui ont une autre ambition que d’aller se noyer dans la grande république, étudient la question avec gravité, avec inquiétude. Ils savent que la doctrine Munrœæ est le grand problème de notre continent, et que tôt ou tard il devra être résolu définitivement. Il y a des gens qui ne manquent jamais de répondre lorsqu'on leur parle d’annexion : ‘‘ Ne craignez rien, les Etats-Unis ne veulent pas de nous.’”” Fort bien ! les Américains ne convoitent pas notre pays pour le moment, parce qu’ils ont encore chez eux plus d'espace qu’ils n’en peuvent remplir, plus de territoire qu’ils n’en peuvent exploiter.

APRÈS LE COMPAT

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Mais comprenez bien que nous ne prédisons pas Lannexion pour l’année prochaine ni l’année suivante : nous disons simplement que, sans le chemin de fer du Pacifique et l'adhésion de la Colombie, nous ne pourrons jamais être un peuple puissant et que #/ ou tard nous serons au pouvoir de nos voisins. Cela prendra une génération ou deux ; c’est bien peu de temps sur la vie d’une nation.

Maintenant les Etats-Unis nous laissent en paix, mais ils ne perdent pas une occasion de nous amoindrir. La question des frontières du Maine, celle des pêcheries, celle de l’île San Juan, celle de la navigation du Saint- Laurent en sont des exemples frappants. Nous avons tout souffert avec la sagesse du faible. D'ailleurs nos voisins n’ont-ils pas acheté l'Amérique Russe? C'est pourtant là un rebut comparé au Canada, et il serait puéril de supposer qu’ils ne jettent pas les yeux sur nous après avoir payé en deniers sonnants cette terre inhospitalière.

Sachons-le, les Etats-Unis penseront à s'emparer du Canada le jour où leurs immenses territoires seront suffsamment peuplés pour inspirer aux aventuriers l’idée de pousser plus loin leurs entreprises. Ce jour peut bien être assez rapproché.

Jetons, en effet, un coup-d’œil sur la carte des Etats- Unis. Ce que les Américains appelient la zône stérile forme le tiers de toute la superficie des Etats-Unis. C'est un désert ou une bande de terre impropre à toute exploitation, qui part du 97° degré du méridien, à l’ouest du Mississippi, et s'étend d’un bout à l’autre du pays depuis le 4y° parallèle au-delà de la frontière sud du Texas. Il faut donc prévoir le moment où les Américains,

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se trouvant à l’étroit chez eux, songeront à tenter fortune à la Colombie et dans les plaines fertiles du Manitoba et de la Saskatchewan. Ce jour-là nous aurons à lutter corps à Corps avec eux.

Est-il besoin de dire que si à cette époque la Colombie ne fait plus partie de la Confédération, elle sera une proie facile ou plutôt volontaire ? Et nous, c’est-à-dire les provinces d’Ontario et du Golfe, quelle force aurionsnous pour résister ? quel intérêt aurions-nous à rester à l'écart ? Un courant invincible nous entraînerait dans le gouffre dont nous serions entourés de tous côtés.

C'est cet avenir que nous devons prévoir ; c’est aujourd’'hui l’heure de nous préparer à l’éviter en nous fortifiant, en construisant le Pacifique, en nous attachant la Colombie par un lien indissoluble. Les adversaires du Pacifique, nous le répétons, sont les radicaux de notre monde politique ; ceux qui veulent le construire iminédiatement sont au contraire des conservateurs, décidés à édifier à côté des Etats-Unis une puissance nouvelle, un peuple à part, une nationalité distincte.

Or, par sa position géographique, notre province est en état de travailler efficacement à cette grande entreprise, en évitant les dangers du moment, en préparant l’avenir avec sagesse et prévoyance. Unissons-nous dans ce but. Nous y trouverons un profit jimmédiat par les avantages que nous procurera le chemin du Pacifique, et du même coup nous assurerons l'avenir de notre nationalité. Mais si nons nous divisons, le Pacifique ne sera point construit, la Colombie nous abandonne, la Confédération n’est plus ‘qu'un rêve,’ suivant le mot du G/obe.

On dira peut-être qu’en demandant l'union sur le terrain de nos intérêts bas-canadiens, nous prêchons une politique étroite, toute provinciale, opposée à l'intérêt général de la Confédération.

A cela nous répondons que dans la province de Québec nous comprenons aussi bien qu'ailleurs la nécessité d'élargir les horizons politiques, de traiter toutes les questions fédérales au point de vue fédéral, c’est-à-dire avec un esprit large, dégagé des passions de clocher, tenant compte avant tout des effets d'ensemble et bien plus des besoins de l'Etat que de ceux d’une localité. La ‘‘ raison d'Etat ”” n'est plus un vain mot pour nous depuis 1867 ; nous connaissons toute sa force, nous acceptons ses exigences légitimes. Est-ce à dire que nous devons lui faire le sacrifice de nos droits traditionnels ? Non, le principe fédéral n’exige de notre part ni abdication ni capitulation ; il consacre, au contraire, notre autonomie religieuse et nationale, et c'est l’invoquer, c'est y rester fidéle que de nous unir pour nous protéger, que de prendre le moyen de conserver ce qu’il nous garantit, la liberté la plus complète ; c’est même pour sauvegarder et perpétuer ce principe, aujourd'hui compromis par

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l'idée d'une union législative et les tendances annexionistes, que nous disons avec inquiétude : Unissons-nous pour la lutte.

On aurait donc absolument tort de voir une idée étroite dans ce projet d'union ; car autant nous voulons faire respecter les garanties que le principe fédéral nous fournit, autant nous respectons les obligations qu’il nous impose envers les autres provinces. Nous voulons l’intégrité constitutionnelle de la Confédération au même titre que son intégrié territoriale ; ennemis de l'union législative et de l'annexion, nous voulons le maintien de l’ordre de choses actvel, avec ses obligations, mais aussi avec son équilibre, et c'est dans la crainte que l'attitude des autres provinces ne dérange cet équilibre et ne compromette la Conféd:ration elle-même, que nous jetons le cri d’alarme et conjurons :es Bas-Canadiens de s'unir pour faire face au danger. Nous ne prêchons pas l’union pour l’attaque, pour l'agression, mais pour la défense, pour la protection de nos droits et la sauvegarde des institutions fédérales. Nous sommes conciliateurs, tolérants, nous respectons tous ceux qui nous entourent ; nous demandons qu'on nous rende le réciproque, voilà tout. Et l'expérience de tous les pays nous enseignant que l'on n’est respecté qu’en tant que l’on est fort, nous nous souvenons que l’union fait la force.

D'ailleurs, si l’on nous reprochait d’inaugurer ainsi une politique provinciale, ne pourrions-nous pas renvoyer ce blâme à qui le mérite bien davantage ? Ne voyonsnous pas les provinces d’Ontario, du Nouveau-Brunswick et surtout de la Nouvelle-Ecosse former chacune une phaiange compacte ? et cela, pourquoi ? pour la protec-

tion de leurs intérêts matériels, pour contrôler la distribution des deniers publics ou pour obtenir des 4efter terms. Et nous, il ne nous serait point permis de serrer nos rangs pour défendre la constitution en même temps que nos immunités civiles et religieuses ! On se rallie sur une question d’argent, et nous ne pouvons faire de même sur une question de principe !

Assez d’une pareille plaisanterie. Nous avons le droit de nous unir, hâtons-nous de comprendre que c’est également notre devoir. Il serait étrange que, seuls ayant des droits distincts de religion et de nationalité à sauvegarder, et ne formant qu’une minorité, nous fussions aussi les seuls à nous diviser.

Ah ! pourquoi ne profitons-nous pas mieux des leçons de notre propre histoire ! Il fut un temps où la nationalité canadienne-française avait des ennemis acharnés et actifs que son anéantissement seul aurait pu satisfaire. Ils cherchaient par tous les moyens à nous détruire ; peuple conquis, nous étions en butte à toutes sortes de persécutions ; nos vœux et nos droits étaient méconnus ; nus hommes d’état n’étaient point respectés, ni leur voix écoutée ; les Anglais du pays avaient toutes les arrogances, l'Angleterre elle-même nous envoyait des gouverneurs qui semblaient prendre à tâche de froisser nos justes susceptibilités nationales ; le mépris était systématique, la haine organisée ; nulle protection, nulle justice, partout le fanatisme décidé à faire table rase des institutions françaises au Canada. Comment avons-nous pu tracer notre chemin à travers tant d'épreuves ? Ah ! c'est que des hommes se sont trouvés parmi nous qui, aimant leur pays par-dessus tout, faisant à la patrie le sacrifice de leurs intérêts personnels, se sont unis devant

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le danger commun, et, puissants par cette union, à force d'énergie ou de patient courage, ont réussi à démontrer à nos fiers dominateurs que notre nationalité tient au sol canadien par des racines assez vigoureuses pour résister aux tempêtes les plus violentes, (Garneau, résumant l'histoire de 1755 à 1797, s’écrie dans un de ces élans de patriotisme qui font le grand charme de son œuvre :

‘ Tous les malheurs qui peuvent frapper un peuple se ‘ sont réunis pour accabler les Canadiens. La guerre, la ‘* famine, les dévastations sans exemple, la conquête, le ‘* despotisme civil et militaire, la privation des droits Qi politiques, l'abolition des institutions et des lois an- ‘ ciennes, tout cela est arrivé simultanément ou successivement dans notre patrie dans l’espace d’un demisiècle. L'on devrait croire que le peuple canadien si ‘“ jeune, si faible, comptant à peine soixante-six mille ‘âmes en 64, et par conséquent si fragile encore, se serait brisé, aurait disparu au milieu de ces longues et terribles tempêtes soulevées par les plus puissantes nations de |’ Europe et de l'Amérique, et que, comme le vaisseau qui s’engloutit dans les flots de l'océan, il n'aurait laissé aucune trace après lui. Il n’en fut rien pourtant. Abandonné, oublié complètement par son ancienne mère-patrie, pour laquelle son nom est peutêtre un remords ; connu à peine du reste d s autres nations dont il n’a pu exciter ni l’irfluence ni les sympathies, il a lutté seul contre toutes les tentatives faites contre son existence, et il s’est maintenu à la surprise de ses oppresseurs découragés et vaincus. Admirable de persévérance, de courage et de résignation, il n’a jamais désespéré un moment. ÆConfiant dans la religion de ses pères, révérant les lois qu'ils bui ont laissées en héritage, et chérissant la langue dont l'harmonie a frappé son oreille en naissant, et qui a servi de véhicule aux pensées de la plupart des grands génies modernes, pas un seul Canadien de père et de mère n’a jusqu’à ce jour, dans le Bas-Canada, trahi

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‘ aucun de ces trois grands symboles de sa nationalité, ‘€ la langue, les lois et la religion. Toujours soumis aux ‘ règles du devoir, aucun peuple, avec les mêmes moyens, ‘€ n’a fait plus de sacrifices et n’a montré plus de courage ‘< et d'héroïsme pour la défense de son pays pendant la ‘ guerre, n’a montré plus de respect aux lois et plus ‘ d’attachement à ses institutions pendant la paix.”

L'Acte de Québec (1774), adopté par le parlement anglais dans le but d'empêcher le Cuada de faire cause commune avec les Etats-Unis dans leur révolte, assurait aux Canadiens-français la jouissance de leurs anciennes lois civiles et le libre exercice de leur religion ; mais, en réalité, nous étions à la merci d’une oligarchie d’autant plus despotique qu’elle se voyait soutenue par les gouverneurs et même par les autorités de Londres. Ce ne fut qu’à la suite d’instances réitérées, de pétitions sans cesse renouvelées et de plusieurs députations en Angleterre, que la constitution de 1791 nous fut octroyée et le Bas- Canada érigé en province séparée. Mais même sous ce nouveau régime, dont l’illustre Pitt avait caractérisé l'esprit en disant qu’il ‘* mettrait un terme à la rivalité entre les anciens habitants français et les émigrés de la Grande-Bretagne, ?’ même alors nous fûmes en butte à la malveillance et à l’oppression. L'Assemblée deux fois dissoute arbitrairement par le gouverneur Craig, plusieurs de nos chefs politiques jetés en prison, attestent la tyrannice des conquérants au commencement de ce siècle. Et quelle fut l'attitude du peuple dans ces graves circonstances ? Il se pressa autour des hommes qui luttaient pour lui, Bédard, Papineau, Panet, et deux fois il renvoya à Craig les mêmes mandataires.

Est-il besoin de rappeler les actes des autres gouverneurs qui marchèrent sur les traces de Craig ? Il suffit de

citer les noms de Papineau, Lafontaine, Viger, Morin, pour faire revivre dans notre pensée ces belles années où nos représentants ont eu, il est vrai, une œuvre pénible à remplir, mais qui nous offrent le noble et grand spectacle d’un peuple uni pour la défense de ses droits méconnus. Reportons-nous plutôt à l’époque de la réunion du Haut et du Bas Canada sous uu même gouvernement, époque qui a plus d’une analogie avec les temps actuels.

Ce système nouveau nous fut imposé d’une manière arbitraise, d’après les conseils de Lord Durham qui crut y voir le moyen de nous anéautir à jamais. Cependant l’Union, faite pour nous perdre, nous sauva : expression devenue banale, vérité historique pleine d'enseignements dans Îles circonstances présentes. Le 10 septembre 1845, M. Lafontaine écrivait à M. Caron (notre lieutenant-gouverneur actuel) : ‘Je ne servirai jamais d’ins- ‘ trument pour diviser nos compatriotes. S'il est des ‘“ personnes qui, pour un avantage personnel momentané, ‘ne craignent pas de détruire le seul bien qui fait notre ‘ force, l'union entre nous, je ne veux pas être et ne ‘serai jamais de ce nombre.” — Ces nobles paroles doniinent toute la période féconde de 1841 à 1847, et renferment le secret de notre salut dans une lutte décisive. ‘‘ L'union entre nous *” a trompé les calculs de nos ennemis.

M. Lafontaine, à l'instar de presque tous les Bas-Canadiens, regardait l’Acte d'Union comme une injustice criante pour notre province, et il apercevait mieux que personne les menaces, les dangers de l’avenir qui s’ouvrait alors devant nous ; cependant il fut le premier à dire qu'il fallait accepter franchement la situation et s’efforcer

d'en tirer le meilleur parti possible. Avec la clairvoyance politique qui le distinguait, il jugea qu’en usant de tact, de prudence et d’énergie, nous pouvions trouver notre salut dans une constitution formulée pour notre perte : les événements lui ont donné raison. Sa gloire est d’avoir saisi tout le sens de cette constitution, de s’y être attaché, cramponné, pour assurer au peuple la pleine et entière influence qui lui appartient sous un régime démocratique, d’avoir, en um mot, implanté chez nous la responsabilité ministérielle, et donné ainsi à l’élément canadien-français la facilité de déployer toutes ses forces sur le champ de bataille parlementaire. *

Le règne de la liberté étant établi, que fallait-il pour nous assurer la puissance due à notre nombre ? L'action conjointe, l’entente. C’est ce que M. Lafontaine comprit encore parfaitement... Il prêcha l’union de tous ses compatriotes sur le terrain constitutionnel, bien persuadé

* J'aime à reproduire ici cet extrait d'un article fourni au Yournal de Paris du 23 juillet 1868 :

‘ Lorsque Turgot suggérait aux Anglais d’implanter le gouvernement responsable — seif government— dans leurs colonies, et de laisser les colons admiristrer eux-mêmes leurs propres affaires, personne, pour ainsi dire, ne prenait au sérieux uu conseil aussi extraordinaire, et lorsque l'Angleterre, plus de soixante après, en 1841, instruite par son expérience avec les Etats-Unis et comprenant d'ailleurs que, depuis Washington, les gouvernements libres seuls ont chance de prendre racine dans le sol d'Amérique, — lursque l'Angleterre, disons-nous, a cru devoir, en effet, donner aux Canadas-Unis une constitution semblable à la sienne, il s'est encore trouvé bien du monde pour prédire l'insuccès de cette tentative hardie et d'un caractère tout nouveau. Mais les évéaements n’ont pas justifié ces prédictions. Les colens — français comme anglais — ont vite fait leur éducation politique : ils ont su mettre en pratique dans toute son intégrité, mais avec sagesse et modération, la théorie de la souveraineté du peuple, et c’est ainsi que, grandissant tous les jours, les provinces de l'Amérique du Nord.en sont arrivées à se constituer en une seule puissance, à ne plus former qu'un seul pays, qui, par son commerce sur mer, ne le cède qu’à l’Angleterre et aux Etats-Unis, et dont la superficie territoriale dépasse celle de la Russie.

‘ Ainsi habitué au régime de la liberté, le peuple de ces provinces a véritable. ment souci de son avenir, et il veille lui-même à la sauvegarde de ses privilèges ou de ce qu’il croit être ses- droits.”

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que la constitution renfermait en germe toutes les garanties nécessaires et que l’action commune nous permettrait de nous en prévaloir, de les consolider, de les étendre. Il a été conservateur principalement à ce titre : conservateur des institutions régnantes et, par leur moyen, des immunités canadiennes-françaises. Plusieurs de ses contemporains, ses adversaires, travaillaient à fausser le sens de ces institutions en restreignant autant que possible l'influence populaire et en fortifiant celle du gouverneur ou plutôt, en réalité, de la bureaucratie : ils s’intitulaicnt aussi conservateurs, mais leur conduite ne tendait qu’au renversement des lois et à l’humiliation des plus anciens possesseurs du sol. Ceux qui, de nos jours, veulent substituer au régime fédéral une union législative, travaillent également contre le Canada français. A nous de le comprendre, à nous de déjouer leurs projets par la même tactique intelligente dont nos aînés ont fourni

l'exemple, et dont la génération présente a récolté les heureux fruits.

M. Lafontaine n’a pu s'empêcher de voir que dans une législature où les représentants du Haut-Canada étaient en nombre égal aux nôtres, le soin de notre propre sécurité nous imposait des obligations nouvelles ; car à l'hostilité des gouverneurs que nous subissions avant 1841, pouvait se joindre maintenant celle des députés haut-canadiens. Dans ces circonstances, ‘‘ l'union entre nous était notre seul bien.’”’ M. Lafontaine ne cessait de le répéter ; il finit par en convaincre tous ses compatriotes, et, grâce à lui, le Bas-Canada est sorti sain et sauf de tous les dangers.

Aujourd’hui encore les dangers naïssent sous nos pas.

134 APPÈS LE COMBAT

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Notre position a été modifiée de nouveau en 1267. Le caractère fédératif de nos institutions est notre garantie, mais en face de la puissance grandissante d'Ontario, de la coalition du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle- Ecosse et de l’Ile du Prince Edouard, de l'union législative prêchée dans toutes ces provinces, de l'annexion qui nous menace de loin, du projet du Pacifique modifié ct, par suite, de la Colombie mécontente, du Manitoba persécuté et prêt encore à courir aux armes, qui osera dire que nous n'avons pas, comme les contemporains de M. Lafontaine, des raisons impérieuses de nous unir en une seule et unique phalange ?

A tous ces sujets de crainte vient s’en joindre un autre dont on ne se préoccupe peut-être pas assez ; je veux dire le projet d’une ‘ confédération impériale ?” ou de la ‘ consolidation de l’'empire.’”’ Confédérer le Canada avec la Grande-Bretagne, l’Inde et l'Australie est une idée sublime ou ridicule ; elle ne satisfait guère dans tous les cas notre patriotisme qui espère l'indépendance nationale dans un avenir plus ou moins éloigné. ‘ Consolider l'empire anglais ’” est à peu près le même projet, à certaines nuances près. Le principal organe conservateur en Angleterre, le S/andard, vient de publier sur cette question un article qui a produit quelque émotion dans nos cercles politiques.

‘ Il n’est pas nécessaire, dit-il, d'employer beaucoup de mots pour pousser nos hommes d’état conservateurs à remplir le devoir national qui doit nous être si cher de conserver ce magnifique héritage acquis par la valeur de nos ancêtres. Il n’est pas de gloire à leur portée qui soit égale à celle de ceux qui auront résolu avec succès le

problème de la consolidation de tous ces éléments de la force nationale en un système harmonieux de gouver-

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nement. Il est suffisamment évident que M. Disraël: lui-même est convaincu de ce devoir. Toutes les paroles qu'il a prononcées sur ce sujet en font foi. Tout en reconnaissant la nécessité d'accorder aux colons le droit de se gouverner eux-mêmes, il s’est prononcé sur les imperfections du plan qui leur est imposé, grâce à l’ignorance et à l’impéritie des administrations libérales précédentes. Il était juste, naturellement, de concéder à des colonies qui étaient dignes de ce privilége, le droit de regler leurs affaires locales. Nul n’objecte à ce qui a été fait dans ce sens ; nul ne désire retirer le bienfait. Mais quand on l’accorda on eût dû le faire, ainsi que l’a déclaré M. Disraëli en juin 1872, comme partie d’un grand plan de consolidation impériale. (On eût dû l’accom,agner d’un tarif impérial et d’une garantie que le peuple d'Angleterre jouirait des terres non concédées des colonies qui appartiennent au souverain de notre pays comme dépositaire. Il aurait dû être accompagné d'un système militaire dans lequel les devoirs et les responsabilités réciproques des colonies et de la mèrepatrie auraient été clairement définis ; ainsi que de l’institution de quelque conseil représentatif à Londres qui eût entretenu des relations constantes entre les colons et le gouvernement métropolitain.’

Citer un pareil article, c’est en faire justice suffisante à nos yeux. Si l'Angleterre voulait nous imposer des obligations nouvelles, nous ne tarderions pas à lui tourner le dos résolument. Mais il ne faut pas oublier que dans notre propre pays plusieurs de nos chefs poli iques, M. Blake, entre autres, sont favorables à l’idée d’une fédération anglaise : une fois lancés sur cette pente, ils pourraient consentir à bien des sacrifices. Il faut se rappeler aussi que M. Edward Jenkins, le principal propagateur de l’idée d’une fédération impériale, vient d'être nommé par le gouvernement d'Ottawa ‘‘agent général,”? quasi ambassadeur du Canada en Angleterre.

136 APRÈS LE COMLAT

L'idée dominante du pacte fédéral est nationale : c'est de fonder un pays, une grande patrie, une nouvelle nationalité dans le monde, suivant le mot toujours cité de Sir Etienne Taché. Organiser en une forte unité toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord afin d’en faire un pays à part et capable de résister à l'attraction absorbante de la république américaine, telle a été la pensée des auteurs de notre Confédération, pensée mille fois exprimée et parfaitement comprise des divers groupes nationaux qui ont signé la constitution, pensée gravée au frontispice de nos institutions.

Îl vaut mieux toujours être maître chez soi, fût-on charbonnier. Il y aurait plus d'honneur pour nous a être le pays le plus pauvre et le plus faible de ia terre que d'être l’état le plus riche et le plus puissant de la république voisine. Plutôt la misère dans l’indépendance que l’opulence dans l'absorption. Ne tuez donc pas chez nous l’amour de la patrie, l'attachement au sol canadien, à ce beau pays dont nous avons chassé les Américains à une époque qui n’a pas été sans gloire pour nos aïeux. Laissez-nous une patrie. Les Etats-Unis ne sont pas une patrie, mais un bazar où tout le monde passe sans s'arrêter, où personne n’est chez soi. D'’ailleurs, c’est le Canada que nous aimons, puisque c’est notre pays, à nous. N'ôtez pas aux générations qui grandissent le feu sacré du patriotisme. Dites que nous passerons par de grandes épreuves, mais ajoutez toujours : Vous serez Canadiens !

Le Canada avant tout ! Si ce n’est la devise du présent, que ce soit celle de l'avenir.

Mais il n’est pas besoin de remonter au temps de M. Lafontaine pour trouver des hommes convaincus’ de

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la nécessité d’une coalition dans notre province : la jeune génération se rappelle la tentative faite par M. Cartier en 1857 auprès de M. Dorion. Ce dernier, dit-on, était assez favorable à une alliance. Joseph Papin et quelques autres lui persuadèrent cependant de repousser les offres du chef des conservateurs. On connaît les conséquences de ce refus. M. Cartier, voulant que le Bas-Canada ne fit qu'un parti, résolut d’anéantir des adversaires qui refusaient de s’allier à lui, et il a provoqué alors des haines qui durent encore. Il n'a jamais pardonné à M. Dorion, qui vraiment, au propre point de vue des libéraux, a eu tort, car nos dissensions de 1858 à 1865 ont précipité le cours des événements et presque imposé la Confédération à un peuple effrayé de ces querelles interminables. Cartier n’est plus, et l’on ne rencontre pas tous les jours des hommes capables comme lui d’unir un peuple en culbutant quiconque lui fait obstacle ; nous devons réaliser par la conciliation ce qu'il a accompli par le combat.

Ces réminiscences, incomplètes mais exactes, de notre passé historique nous permettent de conclure que depuis Bédard jusqu’à Cartier la politique constante des Canadiens-français a été de ne former qu'un parti, de se coaliser pour la défense de leurs droits. L'union n’a pas toujours été le résultat d’une entente concertée entre nos hommes publics, elle a été quelquefois la conséquence d’une victoire électorale ou parlementaire ; mais il n’en est pas moins vrai que la tactique traditionnelle du Bas- Canada est de s'unir pour se faire respecter.

Toute la question est de savoir si, à partir de 1874, nous continuerons à suivre la tradition nationale.

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